Anna Maria Ortese (Rome, 1914 — Rapallo, 1998) est une romancière, essayiste, journaliste, nouvelliste et poétesse italienne.
Elle mena dès l’enfance une vie vagabonde, d’abord en compagnie de sa famille, puis, adulte, en raison de grandes difficultés économiques, ce qui la fera changer, au cours des de son existence, de lieu de résidence dans différentesSite ItaliaLibri, biographie d’Anna Maria Ortese.
Anna Maria Ortese évolua d’un réalisme magique à la manière de Bontempelli dans ses premières nouvelles, vers l’invention fantastique de type surréaliste, l’argumentation essayistique et l’observation documentaire néo-réaliste dans ses romans de l’après-guerre, jusqu’à la thématique morale et philosophique de ses dernières œuvres.
Après quelques récits parus épars dans des journaux, et quelques contributions dans divers quotidiens et revues, sa carrière littéraire démarra véritablement avec la parution en 1953, alors qu’elle résidait à Naples, du recueil de textes intitulé La Mer ne baigne pas Naples, qui dénonçait, dans une veine mêlant néo-réalisme et fable allégorique, et dans un style d’écriture assez recherché, la situation sociale dans les bas-fonds de la ville de Naples ; le livre déclencha une vive polémique, et vaudra à l’auteur une accusation d’anti-napolitanité et une période d’ostracisme, la classe intellectuelle progressiste napolitaine, dont les membres furent cités nommément, s’y trouvant en effet accusée d’indolence et d’hypocrisie.
Viendront ensuite des recueils de nouvelles, des romans à forte charge symbolique, allant de la littérature de dénonciation à la fable allégorique, écrits dans une prose innovante, voire expérimentale, foisonnant d’images inhabituelles et hardies, mais sans jamais tomber dans l’hermétisme. Ses œuvres principales sont, hormis La Mer ne baigne pas Naples, déjà cité : L’Iguane (1965), roman allégorique mettant en scène e.a. l’un de ces monstres charmants, humiliés et résignés, qui sont la prédilection de l’auteur ; Le Port de Tolède (1975), vaste roman autobiographique construit sur un entrelacs complexe de plans temporels différents ; et le succès de librairie La Douleur du chardonneret (1993), roman également allégorique et prenant une nouvelle fois pour sujet et décor la ville de Naples.
Dans la dernière partie de sa vie, Anna Maria Ortese dénonça, dans ses écrits et dans des interventions publiques, les crimes de l’Homme « contre la Terre », sa « culture d’arrogance », son attitude de tortionnaire vis-à-vis des « Peuples faibles » de la Terre, en particulier les animaux. Tentée par l’isolement, et de plus en plus méfiante vis-à-vis d’une réalité avec laquelle elle se sentait toujours en conflit, elle n’en pratiqua pas moins, à côté de la fiction narrative, l’enquête journalistique, mais en répudiant tout programme idéologique et toute doctrine littéraire.
Son œuvre fut couronnée par le prix Strega et le prix Viareggio.
Biographie
Enfance et jeunesse
Anna Maria OrteseLes données biographiques ont été tirées de l’ouvrage de Monica Farnetti intitulé Anna Maria Ortese, et paru chez Bruno Mondadori Editore, Milan 1998. naquit à Rome, ayant pour père Oreste Ortese, originaire de Caltanissetta en Sicile, fonctionnaire de préfecture, et pour mère Beatrice Vaccà, originaire de Naples, descendante d’une famille de sculpteurs de la Lunigiana. La fratrie comprenait, outre Anna Maria, cinq frères et une sœur, Maria, de qui l’écrivain partagera la vie pendant jusqu’à la fin de ses jours.
En 1915, à l’entrée en guerre de l’Italie, le père fut rappelé sous les drapeaux tandis que la mère, les enfants et la grand-mère maternelle quittaient la capitale italienne pour s’établir d’abord dans les Pouilles, puis à Portici, en Campanie, non loin de Naples.
En 1919, à l’issue du conflit mondial, la famille fut de nouveau réunie à Potenza, nouveau lieu de travail du père, et y résidera jusqu’en 1924. Anna Mari Ortese y fréquenta les premières années de l’enseignement primaire, qu’elle poursuivra de 1925 à 1928 en Libye, où la famille devait résider pendant trois ans.
En 1928, la famille s’en revint en Italie et s’installa à Naples, dans une maison que l’auteur décrira plus tard dans le roman autobiographique Il porto di Toledo (trad. fr. Le Port de Tolède). Anna Maria suivit pour une brève période les cours d’une école commerciale ; si ses études furent irrégulières, Anna Maria préférant en effet les longues promenades aux salles de cours, elle s’occupa en contrepartie des devoirs de ses frères et s’adonna massivement à la lecture ; sa formation en sera donc principalement une d’autodidacte. En , son frère Emanuele, marin de profession dans la marine marchande, mourut inopinément en Martinique, où son navire avait fait escale. La douleur causée par la perte du frère aimé la conduira à l’écriture. Au terme de quelques mois, elle fit paraître dans la revue L'Italia letteraria plusieurs poésies qui lui valurent quelque éloge et les premiers encouragements à écrire. L’année suivante, et toujours pour cette même revue, elle rédigea son premier récit, Pellerossa (litt. Peau-Rouge), « [...] où affleure un thème fondamental de ma vie : l’effroi devant les grandes masses humaines, la civilisation sans espace et sans innocence, les grands enclos où seront parqués les hommes du commun ».
En 1937, la maison d’édition Bompiani, conseillée par Massimo Bontempelli, publia le recueil de nouvelles Angelici dolori, lequel sera reçu très favorablement, mais s’attirera aussi les critiques virulentes d’Enrico Falqui et de Giancarlo Vigorelli. En 1937 encore, un autre deuil frappera l’écrivain : son frère jumeau Antonio, marin comme Emanuele, fut assassiné en Albanie par son ordonnanceDacia Maraini, Ventisei interviste sull'infanzia, ..
À partir de 1938, la jeune Anna Maria Ortese, en compagnie de sa famille, commença à déménager d’une ville à l’autre dans l’Italie du nord : Florence et Trieste en 1939, puis Venise, où elle trouva à s’employer comme correctrice de maquettes au journal Gazzettino. En 1939, elle se rendit à Trieste pour participer au concours Lictoriales féminines (Littoriali femminili), dont elle sortit vainqueur dans la catégorie poésie et se classa seconde dans la catégorie narration ; s’ensuivirent de nombreuses propositions de collaboration avec des périodiques importants tels que Belvedere, L'Ateneo veneto, Il Mattino, Il Messaggero et Il Corriere della sera.
Cependant, la guerre et la nécessité de subvenir à ses besoins la poussent à des pérégrinations de plus en plus frénétiques à travers toute la péninsule italienne — « j’avais traversé toute l’Italie au milieu des décombres et de l’enfer », écrira-t-elle.
Anna Maria Ortese et Naples
En 1945, elle revint à Naples, dans la même vieille maison qu’autrefois, mais à moitié démolie et déjà occupée par d’autres réfugiés. C’est dans cette ville, pour elle quasi magique, que l’inspiration et l’imagination de l’écrivain trouveront bientôt leur pendant objectif leur permettant de se manifester pleinement. L’auteur y connaîtra la faim, et effectuera des travaux occasionnels, y compris dans le journalisme, collaborant notamment, dans la période d’après-guerre, à la revue Sud, dirigée par Pasquale Prunas, aux côtés de jeunes écrivains comme Luigi Compagnone et Raffaele La Capria.
Toujours gagnée par la bougeotte, elle fréquenta à Rome le salon de Maria Bellonci, où elle lia connaissance avec d’autres personnalités du monde culturel et élargit son éventail de collaborations journalistiques. Elle contribua ainsi au Corriere di Napoli et à Il Mondo, où elle fit paraître de nouveaux récits traitant de la question méridionale, lesquels lui vaudront l’admiration du président Luigi Einaudi (père de l’éditeur) et une invitation à passer quelques mois à Ivrea. Son deuxième recueil de nouvelles intitulé L'Infanta sepolta parut en 1950, suivi en 1953 d’un autre recueil, II mare non bagna Napoli (trad. fr. la Mer ne baigne pas Naples), dont elle avait achevé d’écrire les dernières nouvelles à Ivrea. Ce livre, publié chez Einaudi par les soins d’Elio Vittorini, aura un certain retentissement et lui vaudra d’être récompensée par le Prix spécial de narration de l’édition 1953 du Prix Viareggio..
La mer ne baigne pas Naples se compose de cinq textes, ayant chacun pour sujet les conditions d’existence misérables de la Naples de l’après-guerre, caractérisée par un sentiment de désespérance et de ruine. Du premier récit de ce recueil, Un paio di occhiali (Une paire de lunettes), fut tiré en 2001 un court-métrage mis en scène par l’acteur Carlo Damasco et présenté à la Biennale de Venise la même année. Cependant, ce fut surtout le dernier récit, II silenzio della ragione (le Silence de la raison), assez critique envers la classe intellectuelle napolitaine, qui suscita dans la ville une violente opposition, notamment de la part du parti communiste local, et ce en particulier en raison du fait que, sur les instances de Vittorini, les noms véritables des protagonistes avaient été publiés tels quels. La polémique fut telle que l’auteur s’interdit désormais de retourner à Naples — du moins physiquement, car mentalement elle ne cessera de s’y déplacer, comme l'attestent deux livres écrits de nombreuses années plus tard : II Porto di Toledo (le Port de Tolède, 1975) et II Cardillo addolorato (la Douleur du chardonneret, 1993). Il demeure qu’à la suite de la publication de La Mer ne baigne pas Naples commencera pour l’écrivain une période, fort pénible et problématique, de marginalisation et de sourd ostracisme, en raison de ses positions critiques vis-à-vis du monde intellectuel et culturel de l’Italie de l’époque.
Période milanaise
Pendant l’un de ses séjours à Milan, Ortese écrivit quelques nouvelles qui seront rassemblées et publiées en 1958 par la maison d’édition Laterza sous le titre Silenzio a Milano. Un des récits de ce livre, I ragazzi di Arese, fournira le sujet d’un documentaire cinématographique réalisé par Gianni Serra et diffusé dans la dernière émission de la station de radio-télévision RT di Enzo Biagi.
Anna Maria Ortese reprit ensuite ses pérégrinations, tant en Italie qu’à l’étranger (notamment à Londres et à Moscou), dont elle tirera la matière de plusieurs intéressants reportages. En 1963, elle écrivit L'iguana (trad. fr. l’Iguane), roman qui parut d’abord en dans les colonnes du journal Il Mondo, puis sera publié en volume aux éditions Vallecchi deux ans après.
De retour à Milan en 1967, elle publia Poveri e semplici, qui remporta la même année le Prix Strega et connaîtra une suite, Il cappello piumato (1979). Elle donna une pièce de théâtre, Il vento passa, dont la rédaction doit se situer entre 1967 et 1969, ainsi que l’a démontré Pasquale Sabbatino.
Anna Maria Ortese, en dépit de sa personnalité individualiste, n’était pas étrangère à la question sociale, mais réagissait à sa manière particulière, tendant à se réfugier dans les souvenirs de ses premiers récits, et ainsi à se remémorer son adolescence à Naples. La situation malheureuse de cette ville et de sa famille, sa mère sombrant dans la folie, la mort tragique de deux de ses frères et les événements des deux guerres mondiales, portèrent l’écrivain à écrire le monumental roman autobiographique Il Porto di Toledo, dont la rédaction lui prendra six ans et ne sera finalement publié qu’en 1975 par l’éditeur Rizzoli. Par suite de déconvenues éditoriales et de l’absence de recension dans la grande presse, la première édition du livre aboutira au pilon, mais l’auteur continuera avec obstination à travailler au texte jusqu’à la fin de sa vie.
Dernières années