Les Frères des victuailles (ou Vitaliens, fratres Vitalienses, Vitaliebrødre en danois, Vitalienbrüder en allemand) sont un groupe de corsaires qui devinrent pirates. Ils furent engagés en 1392 par le duc de Mecklembourg, Albrecht de Mecklembourg, l'ancien roi de Suède, pour attaquer les navires danois, car la reine Marguerite de Danemark avait emprisonné Albrecht de Mecklembourg pour que lui et son fils renoncent au trône de Suède.
Initialement soutenus par la Hanse, car le royaume de Danemark en était une puissance concurrente, les Vitaliens attaquèrent par la suite les navires de cette ligue, rendant ainsi difficiles les échanges commerciaux en mer Baltique et forçant la Hanse à soutenir Marguerite de Danemark.
Lors de la guerre dano-suédoise de 1394, les Frères des victuailles occupèrent Gotland et en firent leur base opérationnelle. Ils s'y établirent en tant que flibustiers sous la devise « Amis de Dieu, ennemis du monde entier ». On peut voir encore aujourd'hui, à Vivesholm, les ruines d'une forteresse qu'Albert fit construire après sa destitution du trône de Suède en tant que chef des Frères des victuailles.
Nom L'origine de l'expression Frère des victuailles n'est pas définitivement élucidée, mais provient supposément du moyen français, dans lequel les troupes qui approvisionnaient l'armée au début de la guerre de Cent Ans étaient nommées victuailleurs (voir aussi : victuaille). Cordsen attire l'attention sur la possibilité que les victuailleurs, pris du latin non classique comme mot étranger par diverses langues européennes, aient pu être largement assimilés à des pillards s'appropriant de manière brutale les victuailles de leurs victimes.
Pendant longtemps, le nom a été directement associé à l'approvisionnement de Stockholm par les briseurs de blocus pendant le siège de 1389 jusqu'à 1392. Cette association est vraisemblablement inexacte, car le nom apparaît déjà dans les comptes de la trésorerie de la ville de Hambourg avant le siège de la ville suédoise.
Le nom Frère désigne vraisemblablement les marins du groupe, qui, à la différence des mercenaires, ne perçoivent aucun salaire et assurance de leur commanditaire, mais sont indépendants à leurs propres frais.
Cependant le mot est encore confus quant à savoir s'il s'agit d'une désignation propre ou étrangère. Dans une correspondance de 1392 entre livoniens appartenant à l'ordre teutonique, plusieurs personnalités importantes (capitanei) de la fratres victualium ont été nommées. La désignation danoise fitalgaebrøthernae est attestée en 1396.
À partir de 1398, la désignation Likedeeler (mot provenant du bas allemand) est apparue. L'attention se porte alors sur son système de répartition des prises ; sur l'organisation sociale de la confrérie, qui s'est différenciée des castes de la société féodale médiévale ; et sur la création de groupes d'entraide. Ainsi le marin ordinaire possédait un certain degré d'influence, qui manquait à la société féodaleDes formes d'organisation similaires ont été transmises trois cents ans plus tard aux pirates des caraïbes. D'autant plus que le nom Likedeeler implique la loyauté et l'entraide réciproque, ce qui a pu avoir des répercussions positives sur la cohésion de la confrérie des pirates. Dans un même ordre d'idées, leur devise « Les amis et les ennemis de Dieu dans le monde entier » a été choisie collectivement.
Origine et organisation Les Frères des victuailles, engagés par différents pouvoirs territoriaux surtout au début de leur formationAussi bien par le Mecklembourg et le Danemark, que la Hollande et les chefs de tribus de la Frise orientale par la suite, n’obtiennent au contraire des mercenaires ni salaire ni nourriture. Ils dépendaient de l'autosuffisance et comptaient sur leur propre revenu au lieu d'une solde.
Leur classe dirigeante a été recrutée au début dans des familles pauvres du Mecklembourg. Une crise agricole persistante depuis le début du a conduit de nombreux hommes de la basse noblesse menacés par la pauvreté à chercher leur fortune au-delà des lois, tant sur terre qu'en mer. L'appauvrissement devait être ainsi compensé par des expéditions criminellesVoir aussi:. Retravaillé et abrégé dans . Cependant même à la fin des Frères des Victuailles, les membres de la noblesse n'étaient pas rares. Par exemple, deux fils du prévôt de Kuressaare, Wilhelm Varensbeke.
Les premiers capitaines de la « première génération » des Frères des Victuailles sont Arnd Stuke, Henning MandüvelVoir aussi : et Nikolaus Milies. Les noms Gödeke Michels, Klaus Störtebeker, Hennig Wichmann, Klaus Scheld ou Magister Wigbold seront toutefois cités plus tard. Cette « deuxième génération » n'a plus été supposément recrutée dans des familles pauvres de la vieille noblesse du Mecklembourg, mais a acquis leur position dirigeante par leur habileté et leur hardiesseVoir aussi : .
Pendant le , des changements profonds affectent la société. Cela commença par le petit Âge glaciaire, qui engendra de mauvaises récoltes. Puis entre 1347 et 1353, environ un tiers de la population européenne mourut à cause de la peste d'après les estimations des historiens. Seulement une décennie plus tard, le raz-de-marée de la Saint-Marcel en 1362, aussi nommé « Grote Mandränke » a détruit plus de trente paroisses et tua approximativement . À la suite de cette catastrophe, des famines se sont déclarés et parfois des états anarchiques sont apparus. Toute une représentation du monde vacille. Pour la première fois dans l'histoire européenne, les classes populaires se permettent de douter en masse de la prétendue inéluctable classe régnante dont le pouvoir provient de Dieu et réalisent leur capacité à prendre leur destin en main. Des insurrections, comme en 1374 à BrunswickVoir aussi ou dix ans après à Lübeck (le ), transportent une idéologie qui s'accorde bien avec les valeurs revendiquées par les pirates de liberté, égalité et de justice. Les sources de l'époque sur les hommes eux-mêmes sont rares. Les chroniques, qui traitent des Frères des Victuailles plus tard, contiennent déjà des premiers éléments de glorification de ces moments, à la fin desquels se trouve la légende de la saga Störtebeker. De même, des flibustiers opérant individuellement auraient pu être comptés dans ces chroniques. Avec la délivrance de lettres de course et avec celles-ci, la légitimation de leur participation dans le conflit entre le Danemark et le Mecklemborg semble profitable.
Les corsaires de la mer du nord et mer Baltique s'organisaient supposément à partir de 1390 en une forme de confrérie ; autrement dit, l'apparition soudaine du nom de Fratres Vitalienses (Frères des Victuailles), à partir de cette année-là, ne peut s'expliquer. Les fondations de confréries se multipliaient rapidement à partir de la fin du ; par exemple la confrérie des navigateurs anglais a été fondée en 1350 à Hambourg. De telles confréries ont pu servir de modèles pour les corsaires dans la formation de leur « organisation parapluie ». Cependant, il n'y a jamais eu de fraternité soudée : parois, les Frères des Victuailles se sont battus les uns contre les autres en tant qu'alliés de partis différents.
Le statut juridique de ces confréries n'est pas simple à déterminer : la frontière entre pirate, flibustier, corsaire s'effaceVoir aussi la terminologie de la piraterie. Les Frères des Victuailles ont été à plusieurs reprises équipés de lettres de marque par différents souverains et se différencient par conséquent objectivement des pirates en général. La Hanse n'acceptait aucunement par exemple cette légitimation par des lettres de marque : pour elle, il s'agissait indifféremment de pirates. L'appartenance à la fratres Vitalienses suffisait la plupart du temps pour prononcer la peine de mort.
Cependant, la confrérie se développa rapidement. En 1392, les magistrats de l'ordre teutonique évaluent le nombre total de membre des Frères des Victuailles à environ 1500. Au sommet de leur puissance au temps du règne sur Gotland, la taille de la confrérie a été estimée à .
Malgré leur taille et leur importance en politique et en commerce, les Frères des Victuailles n'ont jamais poursuivi des intérêts territoriaux au sens strict ; au contraire, ils étaient toujours dépendants du lien avec une puissance territoriale.
Depuis 2018, l'historien francfortois Gregor Rohmann, qui s'était distingué autrefois avec la critique sur la présentation du corsaire et capitaine Klaus Störtebeker. Il est à se demander si « Frères des victuailles » désigne principalement une formation de groupes de guerriers maritimes ou pas plutôt avant tout une activité impliquant l'exécution d'ordres militaires et violents en mer. Rohman suppose également, que la notion a été utilisée avant tout par les diplomates des villes hanséatiques et les souverains voisins comme une désignation de l'ennemi.
Histoire Les frères des victuailles dans la mer Baltique Les troubles du trône en Scandinavie La formation des Frères des victuailles a pour origine le conflit entre le Danemark et le Mecklembourg dans la deuxième moitié du .
Valdemar IV Atterdag, monarque du Danemark, conquit en 1361 et 1362 les régions suédoises de Scanie, Öland, Bornholm et Gotland, à la suite de quoi est décidée la formation de la Confédération de Cologne lors du Hansetag de 1367, avec pour objectif de combattre le Danemark et son alliée la Norvège. De cette manière, les privilèges commerciaux sont préservés par les villes hanséatiques.
La Confédération remporte la victoire sur le roi du Danemark, ce qui débouche le sur le traité de Stralsund, qui offre le contrôle de quatre châteaux danois du Sund à Skanör, Falsterbo, Helsingborg et Malmö, succès triomphal pour la Hanse.
Waldemar IV meurt le . Sa fille (mariée au roi norvégien Håkon VI) impose son fils Olav IV de Norvège (1380-1387) sur le trône à la place du successeur légitime Albert IV. L'année suivante, son fils alors nommé Oluf II est couronné le contre la volonté de l'empereur . La Hanse, qui a un droit de regard sur l'occupation du trône danois, accueille la décision avec bienveillance et renforce la position d'Oluf II.
vignette|alt=profil de Marguerite | de 1425 vignette|alt=Peinture d'Albert III.|Albert III Le Mecklembourg poursuit alors une politique d'escarmouchesTraduction de l'article allemand . Cette politique vise à exercer une pression avec plusieurs petites mesures désagréables afin atteindre un objectif plus large. et lance une guerre de course contre le Danemark, dans laquelle Albert II procure des lettres de marque aux bateaux pirates. Durant les années suivantes, les deux camps en emploient plusieurs, particulièrement pour perturber les navires marchands.
De temps à autre, quelques (groupes de) villes de la Hanse s'organisent avec les pour défendre leurs intérêts concernant la voie maritime. Cependant, les premiers désaccords surgissent avec les villes hanséatiques de Rostock et de Wismar, qui contournent l'interdiction de la Ligue hanséatique d'acheter ou de vendre des biens volés, dans l'intérêt de leur souverain Albert II. Les navires marchands se protègent en convois : « Les marins d'une ville ou d'entiers groupes de villes se sont associés en flotte contre la menace des pirates ».
Après la mort d'Albert II. le , son fils le roi de Suède Albert III conclut en août de cette année un traité de paix avec le Danemark. Effectivement, son frère , nouveau duc de Mecklembourg, a commencé des négociations en vue d'un cessez-le-feu, et un combat contre les Danois apparaît ainsi peu prometteur. Albert IV, fils d'Henri, renonce en outre à la couronne danoise malgré les recommandations du son père.