thumb|Levée de la Loire dans la commune de Saint-Denis-de-l'Hôtel. vignette|Levée de la Loire à sa confluence avec la Vienne dans la commune de Montsoreau. La levée de la Loire désigne une digue construite en bord de Loire en vue de protéger les vals des crues du fleuve.

D’abord connues sous le nom de turcies, formées de bois et de terre, dont l’objet était essentiellement de dévier le courant, les levées apparaissent dans le val d'Anjou au . Elles ont pour objet de contenir les flots et éviter les inondations. Avec Colbert, l’idée est de parvenir à un système de protection insubmersible. La fin du et le début du sont ainsi marqués par une succession de travaux d’exhaussement et de renforcement des levées.

Mais les crues de 1846, 1856 et 1866 montrent l’impossibilité d’atteindre les buts visés. La construction de déversoirs ayant pour objet de permettre l’expansion de la crue dans des espaces réservés à cet effet est alors programmée. Mais seuls quelques-uns de ces ouvrages seront construits.

Un service des turcies et des levées a été chargé pendant plusieurs siècles de la construction et de l’entretien de levées. Mais, après la Révolution française, par excès de confiance, ce service est démantelé au profit d’un service de navigation de la Loire. Il faudra attendre le milieu du pour que l’administration se structure à nouveau pour une meilleure prise en compte des levées de la Loire.

Plusieurs mécanismes peuvent conduire à la rupture d’une levée : l’érosion de surface par « surverse », l’érosion externe par affouillement, l’érosion interne par effet de renard hydraulique ou le glissement de talus.

Histoire des levées de Loire

Des anciennes turcies aux premières levées du Moyen Âge

Si la Loire était le premier fleuve navigable de France, son vaste bassin était en même temps le plus naturellement fertile, mais aussi le plus fréquemment exposé aux inondations, cause première de cette fertilité, puis fléau des richesses qui en étaient le produit et des populations qu'elle avait attiréesE. J. M. Vignon (1862), Études historiques sur l’administration des voies publiques en France avant 1790, 33. Très tôt, le besoin de défendre les terrains cultivés et habités contre les inondations fit construire des petites digues connues sous le nom de turcies. On ignore à quelle époque remonte leur origine, toutefois les historiens sont d'accord pour la regarder comme antérieure au capitulaire de Louis le Débonnaire, De aggeribus juxta Ligerim fadendis, qu’ils donnent comme le premier acte public connu qui s'y rapporte (9e siècle). Les travaux, dont ce capitulaire confie l'exécution à des commissaires spéciaux, sont regardés comme des travaux de réparation et de prolongation de digues déjà en partie existantesE. J. M. Vignon (1862), Études historiques sur l’administration des voies publiques en France avant 1790, 34.

Au , après une grande crue de la Loire arrivée en 1150, Henri , roi d'Angleterre et comte d'Anjou, fait construire une digue longue de trente milles environ, édifie des maisons pour loger des hommes chargés de leur entretien, qu'il exempte du service militaire et de certains droits fiscaux. Sous Philippe le Bel, Charles de Valois et sa femme reprennent et continuent ces ouvrages. Louis construit de nouvelles levées, renforce et exhausse les anciennes. Ses successeurs suivent son exemple, sous l'impression sans doute des désastres causés par de nouvelles inondations, désastres que rendaient de plus en plus onéreux le développement de la richesse agricole de la vallée et l'accroissement de la population riveraine. Les turcies et levées finissent ainsi par s'étendre, presque sans interruption, depuis Gien jusqu'à Angers, sans compter des digues partielles au-dessus de Gien, en remontant jusqu'à Decize sur la Loire et jusqu'à Vichy sur l'Allier. Presque partout, et notamment au-dessous de Gien, ces levées sont établies de manière à servir en même temps de grands chemins et à mettre ainsi, autant que possible, la circulation à l'abri de toute interruption par les crues. Le Cher, au voisinage de son confluent en Loire, est ainsi contenu par de tels ouvrages.

: le programme de Colbert

Succession de grandes crues de 1608 à 1649

L'année 1608 est particulièrement funeste. Après un hiver d'une extrême rigueur, une débâcle terrible survient en mars et détruit en plusieurs endroits les levées. Les eaux s'élèvent encore en juin, puis à la fin d'octobreE. J. M. Vignon (1862), Études historiques sur l’administration des voies publiques en France avant 1790, 59. Une lettre de Sully à Henri , du , constate les dégâts en réclamant des secours pour les inondés. La réparation de ces ruines fut comprise dans les dépenses de l'année 1609. Toutefois, l'inondation du paraît avoir été la plus considérable de ce siècle. Depuis lors, jusqu'en 1633, c'est-à-dire en dix-huit années, dix grandes crues, survenues en diverses saisons, sont encore consignées dans les documents de l'époque, dont celle de 1629, la plus catastrophique. Les débordements paraissent avoir été ensuite un peu moins fréquents ; du moins, jusqu'en , ne connaît-on que ceux de janvier 1633 et janvier 1641. Celui de 1649 fut suivi de près d'un second en 1651. On a des renseignements moins précis sur d'autres qui eurent lieu jusqu'à la fin du siècle. Quant à leurs effets principaux, c'était toujours l'ouverture de nouvelles brèches dans les digues et l'irruption par ces brèches de torrents dévastateursE. J. M. Vignon (1862), Études historiques sur l’administration des voies publiques en France avant 1790, 60.

1629 : des déchargeoirs, une idée prématurée

Les effets dévastateurs de la crue de novembre 1629, dont la hauteur dépasse celle des levées et qui ensable beaucoup de terrains, font date dans la manière d'appréhender l'amélioration du système d’endiguement par le pouvoir royal. Le conseil royal de Louis , dans son arrêt du et bien avant le Second Empire, admet l'impossibilité de contenir les plus grandes crues du fleuve entre des digues insubmersibles et prescrit d'ouvrir dans les levées des « déchargeoirs » afin d'éviter des brèches dans les diguesJean Morin, Samuel Guillou (2004), Les levées de la Loire : des turcies au Plan Loire, huit siècles d’évolution, 71. Sur le modèle de celui de Blois, dont la première mention connue date de 1584, six déchargeoirs sont prévus, un pour chacun des principaux vals entre Ouzouer-sur-Loire et Saumur. Il est même envisagé la destruction de certaines levées pour la sécurité du val. Ces déchargeoirs seront ultérieurement renommés déversoirs.

1668 : le programme de digues insubmersibles de Colbert

Le programme lancé par Colbert en 1668 vise à multiplier et renforcer les digues pour les rendre insubmersiblesMarie Fournier (2008), Quelle place pour les riverains dans la gestion des inondations de la Loire ? Les leçons du passé, 10.

À la suite des crues de 1679, les digues d'Amboise sont exhaussées. Colbert prescrit de continuer activement et tous les ans de semblables ouvrages : il les recommande à plusieurs reprises « afin que, quelque hauteur que les eaux puissent atteindre pendant l'hiver, l'eau ne passe point par-dessus les levées et ne les puisse endommager ». Les dimensions jugées alors nécessaires dans la généralité de Tours sont de trois toises de hauteur (5,85 m) et quatre toises de largeur (7,80 m) en couronneE. J. M. Vignon (1862), Études historiques sur l’administration des voies publiques en France avant 1790, 103.

: des levées toujours plus hautes et plus nombreuses

Les crues catastrophiques du début du

thumb|upright=1.3|Évolution au cours du temps des hauteurs des levées en bordure de Loire (les hauteurs de crues sont mesurées à l'échelle de Blois). La hauteur plus grande des levées amplifie la puissance des crues. Les quatre crues catastrophiques d', , et ébranlent ainsi les uns après les autres les ponts médiévaux qui n'étaient prévus que pour donner passage à celles de ou au-dessus de l'étiage, et non à des eaux de plus de 6 mètres. Seul le pont de Beaugency en réchappe et ne doit sans doute sa résistance qu'à la modestie de la levée ou du déversoir de MazanCaractéristiques du déversoir de Mazan dans le cal d’Ardoux située à l'avalJean Maurin, Samuel Guillou (2004), Les levées de la Loire : des turcies au Plan Loire, huit siècles d’évolution, 73.

Elles conduisent le pouvoir royal à un nouveau programme de travaux visant une nouvelle fois à rehausser les digues dont la hauteur est portée à 22 pieds au-dessus de l'étiage, 21 pieds dans la réalité, soit , la largeur en crête à 4 toises, soit , comme l'avait déjà prescrit Colbert et l'empattement doit être égal à deux fois la hauteurJean Morin, Samuel Guillou (2004), Les levées de la Loire : des turcies au "Plan Loire", huit siècles d’évolution, 72.

Le gouvernement de Louis complète également ce dispositif avec le principe des déversoirs énoncé sous Louis , mais il n'en fut réalisé qu'entre Gien et Tours, par des sections de digues conservées à 15 pieds, longues de 200 mètres et plus.

Enfin, le maire d’Orléans, le nommé Fontaine, se plaint que le régime des eaux a pu être modifié par des aménagements exécutés sur le cours supérieur du fleuve pour faciliter l’exportation des houilles de la région de Saint-Étienne. Depuis 1705, les gorges de la Loire ont en effet été élargies entre la plaine du Forez et la ville de Roanne. Le maire d’Orléans demande le remplacement des rochers disparus par des digues. Le gouvernement royal ordonne finalement en 1711 la construction de trois digues au-dessus de Roanne : à Saint-Maurice-en-Gourgois, La Roche et Pinay. Ces digues ne laissent au fleuve qu’un passage, un pertuis, de vingt mètres de large, mais qui permet aux bateaux un franchissement. La digue de Pinay sera ultérieurement détruite après la construction du barrage de VillerestMichel Varagne (2006), Le jour où la Loire débordera, 79.

Après 1733, abandon des « déchargeoirs »

Mais la crue de occasionne de nouveaux dégâts et les déchargeoirs eux-mêmes ne résistent pas. Fortement décriés par les populations locales et ne faisant pas l'unanimité chez les ingénieurs, dont le plus important, l'ingénieur des Turcies et Levées Louis de Règemorte : le principe des déchargeoirs est donc abandonné. Seuls deux ouvrages sont conservés : le déversoir de la Bouilliedéversoir de la Bouillie à Blois à Blois et celui de Saint-Martin-sur-Ocredéversoir de Saint-Martin-sur-Ocre dans le Loiret.

Fin du , nouvelles constructions de levées

thumb|upright=1.3|Évolution au cours du temps de la longueur cumulée des levées en bordure de Loire. Les digues, surélevées de deux mètres, marquent le paysage et constituent une coupure entre le val et le fleuve. Certains villages, jusqu'alors à hauteur de la plateforme des ouvrages, se situent maintenant en contrebas des digues et n'échappent à l'ensevelissement qu'en déplaçant le tracé de la levée côté fleuve... mais également côté val lorsque la largeur du lit est jugée insuffisante.

Le prolongement des levées vers l'aval vient souvent compenser l'aggravation des inondations par débordement au point d'interruption des ouvrages. Dans les vals berrichons, la levée des JoigneauxDescriptif du val de Givry, se terminant initialement au port de Givry, est prolongée jusqu'à la fin du val en 1771 ; à l'amont du val de La Charité-sur-Loire. Les levées autrefois non jointives des Rauches et d'EspagneDescriptif du val de La Charité sont réunies après 1765, puis prolongées jusqu'au pont de La Charité-sur-Loire et au-delà.

L'allongement des levées a également pour conséquence l'éloignement des embouchures des cours d'eau drainant les vals, les ingénieurs préférant cette solution à l'aménagement d'un ouvrage anti-retour sous la digue. C'est aussi le moyen de permettre l'assèchement de terres humides et leur valorisation : la terre.

1790-1867 : abandon des travaux de protection