L'ouvrage Bernard Clavel est une biographie écrite par son ami et confrère Michel Ragon, une des rares existant à ce jour portant sur l'œuvre de Bernard Clavel, même si l'ouvrage s'arrête en 1975, date de sa parution et que de ce fait elle ne prenne pas en compte tout ce que Bernard Clavel a écrit après cette date.
Michel Ragon et Bernard Clavel se connaissent bien et s'apprécient particulièrement. Ils se rejoignent sur de nombreux points : Bernard Clavel a par exemple préfacé le livre de Michel Ragon Ils ont semé nos libertés. Cent ans de droits syndicaux et ont longtemps collaboré tous les deux à la revue Le Jardin des arts.
Présentation et contenu global
Structure de l'ouvrage Il se présente en deux parties, d'abord une présentation biographique de Michel Ragon puis des extraits représentatifs de l'œuvre de Bernard Clavel.
Présentation de Michel Ragon à travers les grands thèmes de Bernard Clavel Approche de l'homme à travers son passé, ses amitiés, l'apologie du corps ; L'histoire locale comme approche sociologique ; Repères biographiques : L'homme et son œuvre - à la recherche de son destin.
Sélection de textes Trois ensembles peuvent se dégager de cette présentation des textes : L'amour du métier, la puissance des souvenirs et le pacifiste et le militant.
Clavel, de l'infréquentable à la reconnaissance Les années 1956 à 1968 Il mène une vie très difficile, travaillant le jour et écrivant la nuit : il est L'ouvrier de la nuit.
1967-1968 : notoriété en 1900, célébrité en 1856 En 1967, Bernard Clavel s'investit dans plusieurs domaines. Il préface Le Talon de fer de Jack London, publie une monographie de Léonard de Vinci, son premier conte L'Arbre qui chante et écrit Les Fruits de l'hiver, dernier tome de La Grande Patience qui lui vaudra le prix Goncourt. C'est justement à cette occasion qu'une polémique va se développer. Elle est d'abord factuelle, Louis Aragon intervenant en soutien de François Nourissier et manœuvrant pour l'avantager. Bernard Clavel n'est couronné qu'avec la voix prépondérante de Roland Dorgelès. La polémique va rebondir ensuite sur le fond, sur la signification de cette distinction avec un article sans appel d'Alain Bosquet : Un Goncourt pour fossiles, un livre qui selon lui raconte des histoires 'passéistes' dans un style sans relief. Il lui reproche surtout d'être un auteur 'populaire', ce qui sous sa plume est très péjoratif mais réjouirait plutôt Bernard Clavel, « une littérature qui se veut à la portée du peuple », écrite « avec de bons sentiments ». Et selon lui, on ne fait pas de la bonne littérature avec ce genre de sentiments.
Clavel à la conquête de son destin La politique va s'en mêler, Clavel étant surtout attaqué par des journaux de droite, Minute ou Spectacle du mondeVoir Michel Ragon page 12, et reconnu depuis longtemps par Les Lettres françaises, les articles d'André Wurmser en particulier. Clavel s'exprimera dans le bulletin de son éditeur Robert Laffont, écrivant : « Je n'ai jamais cherché ni à paraître, ni à devenir autre chose qu'un romancier que tout le monde peut lire... »
La polémique passant avec le temps, Bernard Clavel sera élu... à l'Académie Goncourt et même Alain Bosquet lui reconnaîtra du talent pour son roman Le Seigneur du fleuve. Lors de la sortie du Silence des armes, Bertrand Poirot-Delpech lui consacrera un long article, reconnaissant « un artiste issu du peuple qui ne confond pas la libération de son inconscient avec celle du prolétaire, ni le langage clair avec une tare bourgeoise... ». Ainsi, les choses sont dites et Clavel reconnu comme un écrivain marquant de son époqueFrançois Nourissier, son concurrent malheureux au Goncourt parlera même d'un 'style Goncourt' à propos des Noisettes sauvages de Robert Sabatier et du Silence des armes de Bernard Clavel, un bel hommage..
Les rencontres et l'amitié Les rencontres et l'amitié qui en résulte souvent, vont beaucoup aider Clavel dans cette période difficile. En 1955, il envoie l'un de ses livres à la romancière Michèle Esday qui le refuse mais lui présente deux écrivains qui deviendront importants pour Clavel : Armand Lanoux et Hervé Bazin. L'année suivante, son ami l'écrivain lyonnais Jean Reverzy refuse le prix rhodanien des lettres pour que Clavel puisse l'obtenir avec L'Ouvrier de la nuit. Il s'arrange aussi pour que Clavel obtienne une commande, une monographie de Paul Gauguin, publiée en 1958 par les éditions du Sud-Est.
À l'amitié dans la vie correspond l'amitié dans ses romans. Il y a par exemple le peintre Gilbert dans Pirates du Rhône, Pablo et Enrique, les deux Espagnols du roman éponyme, Julien Dubois dans Le Cœur des vivants ou Jacques Fortier et Pierre Mignot, l'écologiste du Silence des armes.
Ses thèmes marquants
Sa géographie personnelle Elle balance essentiellement entre le Jura où il est né et a passé sa jeunesse, où il est revenu un temps en 1970, et la vallée du Rhône où il a longtemps vécu après la guerreLa seule exception importante est le Québec où il vécut également, et auquel il consacra plusieurs romans mais seulement après 1975, et son étude sort donc de cette biographie..
Son Jura natal Beaucoup de ses romans se passent dans ces montagnes au rude climat, quinzeen comptant les cinq volumes de la saga Les Colonnes du ciel au total dont cinq sur la période que couvre la biographie de Michel RagonCe sont : Le Silence des armes, L'Espagnol, Le Tambour du bief, La Maison des autres et Les Fruits de l'hiver.
Le Rhône et la vallée du Rhône Le Rhône a toujours exercé une fascination sur Clavel. Il en a parlé souvent et lui a consacré un album Le Rhône ou les métamorphoses d’un Dieu«J'ai vécu quinze ans sur les rives du Rhône, a-t-il écrit, partageant l'existence des pirates, des mariniers, des sauveteurs. Avec eux, j'ai appris à aimer le fleuve, et c'est lui qui m'a le premier, donné envie de raconter des histoires.». De nombreux romans sont un hommage au fleuve et ont aussi pour décor la ville de Lyon et la vallée du Rhône. On peut en dénombrer douze au total dont six sur la période qui nous intéresseCe sont Pirates du Rhône, Qui m'emporte, Malataverne, Le Voyage du père, L'Hercule sur la place et Le Seigneur du fleuve..
Ses personnages et l'histoire locale La plupart de ses romans plongent leurs racines dans l'histoire locale, celle des vignerons de Château-Chalon dans L'Espagnol, celle des pêcheurs et de la vie le long du fleuve dans Pirates du Rhône, des mariniers et de leur déclin dans Le Seigneur du fleuve, celle de déracinés, du père étranger à la ville dans Le Voyage du père ou le retour du fils prodigue dans Le Silence des armesCe constat reste valable sur l'ensemble de son œuvre, que ce soit par exemple la révolte des Canuts à Lyon au dans La Révolte à deux sous ou la persécution des chrétiens dans Brutus (NDLR). L'épaisseur des personnages résulte de l'impact qu'ils ont sur leur environnement qui lui-même détermine leurs actions. C'est cette dynamique des interactions qui crée le climat si particulier de ses romans.
Ses personnages sont bâtis à son image, des costauds qui prennent la vie à bras le corps, des hommes de cœur qui vont jusqu'au bout de leurs passions. (voir des hommes comme le marinier Philibert Merlin ou l'hercule Kid Léon)Voir aussi en 1998 un personnage de femme, une force de la nature, dans La Guinguette. (NDLR) La dignité de l'homme, il la voit d'abord dans son travail, un travail qui n'est pas une aliénation comme il le devient parfois, mais un travail où il puisse exercer sa liberté : « Si Clavel vous montre des artisans, écrit Michel Ragon, c'est parce que ce sont, parce que ce furent, les derniers ouvriers libres. »
L'un des plus représentatifs est sans doute le père Vincendon, voisin lédonien et vieil ami de son père. Vincendon, c'est la passion du bois, l'homme qui 'fait chanter les arbres' quand il les transforme en violon dans L'arbre qui chante. Il est aussi présent dans une nouvelle qui porte son nom VincendonNouvelle publiée dans la revue Les Œuvres libres et reprise dans le recueil L'Espion aux yeux verts et apparaît dans un album au titre évocateur Célébration du bois publiée en 1962 et dédiée à Gérard, son fils ébéniste. Le père Vincendon « fut le premier homme à parler devant moi de cet amour, a-t-il écrit » et il repense à la vie qu'il menait juste après la guerre : « À Vernaison, se trouvait un atelier où je travaillais le bois. Je rabotais avec un outil qui me vient de mon père, lequel le tenait de Vincendon... Dans cet atelier, j'ai été heureux. »
Imaginaire et création
Ses modes de création se développent essentiellement autour de deux mécanismes : - Une démarche biographique à partir de laquelle il crée un décor et fait vivre ses personnages comme dans L'Espagnol qu'il a rencontré en faisant les vendanges à Château-Chalon, L'hercule sur la place qu'il a bien connu à Lons-le-Saunier d'abord puis à Lyon ou Le tambour du bief qu'il a longtemps fréquenté à Vernaison. Une démarche autobiographique aussi, surtout dans les premières années avec L'ouvrier de la nuit, Gilbert le peintre de Pirates du Rhône et l'écriture de son cycle La grande patience.
- Un déclic qui se produit un jour à l'occasion d'une discussion, d'une anecdote comme pour le cycle Les Colonnes du ciel, qui va naître de données sur la terrible guerre de Dix Ans qui a sévi en Franche-Comté, un jour qu'il se trouve à Salins-les-Bains dans le Jura. À partir de là, il peut laisser libre cours à son imagination. Il cite aussi le cas de souvenirs, petits ou grands, qui lui servent de point de départ pour bâtir un scénario. C'est par exemple le cas pour Malataverne, un fait divers qui remonte à l'enfance, l'histoire d'un casse d'adolescents, qui tourne mal. C'est le cas de ce camion plein d'on qui passe tous les jours devant chez lui à Vernaison, simple fait qui, de fil en aiguille, va déboucher sur Qui m'emporteCette anecdote est reprise en détail par Michel Ragon page 48.
Sa conception de l'écriture Il la définit dans le dernier texte sélectionné intitulé Écrire, c'est se vider de sa vie. « Chaque minute passée devant la page blanche, chaque ligne écrite, chaque feuillet tourné, autant de batailles dont nul ne saurait dire si l'écrivain sort vainqueur on vaincu. » Il évoque ensuite les raisons qui le poussent à écrire, son profond besoin par ce moyen d'échapper à la solitude, de faire partager au lecteurs ses émotions. Sa propre relation à l'écriture, c'est d'abord le souci de clarté pour être compréhensible à tous : le plus difficile est de rechercher la simplicité qui n'est pas la pauvreté, au contraire « il y a tout un vocabulaire de la vie, extrêmement coloré, extrêmement sonore et qui peut donner à un texte cet accent de vérité et ce rythme qui sont les éléments d'une véritable animation. »
Son souci permanent est d'atteindre l'excellence en revenant constamment sur son ouvrage et cite cette anecdote : quand il écrivit son premier roman, il le reprit pendant 6 mois « mot à mot » en consultant de nombreux dictionnaires. Il ajoute que sa volonté, son désir est « d'être un artisan honnête. »« Je m'efforce de respecter la matière que j'utilise. Je lui porte le même amour que mon père portait au blé, que Vincendon portait au bois, que les paysans avec lesquels j'ai partagé la peine et le pain de mon ami L'Espagnol portaient à la terre, que Le Seigneur du fleuve portait au Rhône. »
L'homme engagé
La violence et la guerre