vignette|300px|Principautés kurdes vers 1835. Bedirxan Beg, également transcrit Bedirkhan Bey, Bedir Khan ou Badr Khan (en kurde : Bedirxanê Evdalxan), né en 1802 à Cizre, dans le sud-est de la Turquie actuelle, mort en 1868 à Damas est un prince kurde de la principauté de Botan (Bohtan, Bokhti). Il dirige l'une des plus importantes révoltes kurdes contre l'Empire ottoman, en rendant sa principauté indépendante entre 1844 et 1846.
Berdirxan Beg est considéré comme une figure majeure de l'histoire du peuple kurde et le premier à avoir établi, à l'époque moderne, une ébauche d'État kurde indépendant.
Certains de ses descendants joueront un rôle important dans l'histoire politique et littéraire du Kurdistan, notamment en créant l'organisation Khoybûn (ou Xoybûn), ainsi que l'« École de Damas » et les premières revues kurdes.
Biographie Bedirxan Beg naît en 1802 dans la famille princière de la principauté de Botan, un des émirats kurdes vassaux de la Sublime Porte depuis la conquête ottomane au . Le Botan tire son nom d'une rivière et s'étend autour de la ville de Cizre (Djazirat Ibn Omar), en Haute Mésopotamie. La famille des Bedirxan, issue de la tribu des Bokhti, gouverne déjà la principauté du Botan depuis le , avec de brèves interruptions dues à l'occupation de Tamerlan puis des Akkoyunlar.
Il accède au trône de la principauté en 1821. Selon certaines sources, il aurait évincé son oncle Seyfeddîn pour y parvenir.
Le soulèvement Si les principautés kurdes, comme le Botan, le Soran, le Bahdinan ou le Baban, sont formellement rattachées à l'empire ottoman, elles disposent en réalité d'une certaine autonomie. À partir de la fin du et du début du , confrontées à une forte augmentation des troubles intérieurs et des menaces extérieures, les autorités ottomanes tentent d'accroître leur contrôle des territoires. Elles exigent de plus en plus d'impôts et de contingents militaires. Cette politique inquiète les princes kurdes et les inciter à s'émanciper de la tutelle ottomane. C'est l'origine des révoltes kurdes du , dont la première est celle des Baban en 1806.
Vers l'indépendance En 1828-1829, Bedirxan Beg affiche son indépendance en refusant de fournir des contingents à l'armée ottomane. Il cherche à convaincre les princes voisins, notamment Xan Mahmûd, prince de Mîkis (près de Van) et Nurullah Beg, prince de Hakkâri, de se joindre à lui pour fonder un Kurdistan indépendant.
Fin , le prince de Soran, Mîr Mohammed de Rewandûz, lui aussi en révolte contre le pouvoir ottoman, occupe tout le Kurdistan méridional (Soran, Bahdinan, Mossoul) et atteint les frontières de la principauté du Botan. Il propose alors une alliance politique à Bedirxan Beg contre le sultan. Mais Bedirxan, craignant de devenir à terme le vassal du prince de Soran, refuse, lui accordant seulement un soutien symbolique, mais acceptera plus tard d’être sous le contrôle du Mir et va vaincre les forces ottomanes durant la Première guerre ottomano-sorane.
En 1836-1838, Après l’échec de la Deuxième guerre ottomano-sorane, Bedirxan Beg résiste à une expédition ottomane. Il conclut un traité avec le sultan en 1839 mais le rompt quelques semaines plus tard quand les troupes ottomanes sont mises en déroute par les forces égyptiennes de Méhémet Ali à la bataille de Nézib, lors de la deuxième guerre égypto-ottomaneChris Kutschera, Le Mouvement national kurde, Flammarion, 1979, -16.
Bedirxan s'attèle aussi à développer ses relations diplomatiques. En 1839, il écrit même au roi de France.
De 1844 à 1846, Bedirxan Beg établit une principauté quasi indépendante, frappe sa propre monnaie et fait dire la prière en son nom. Son pouvoir s'étend désormais depuis la frontière persane à l'est, jusqu'à l'intérieur de la Mésopotamie à l'ouest, et des portes de Diyarbakir à celles de Mossoul.
Deux missionnaires américains voyageant sous la garantie de Bedirxan peuvent traverser tout le Kurdistan d'Ourmia, en Iran, à Cizre en passant par Hakkari sans aucun problème. En 1845, un agent consulaire français est étonné par la prospérité de la principauté : vignette|300px|Tribu kurde passant un gué sur l'Araxe, par Grigory Gagarin, 1847.
Le massacre des Assyro-Chaldéens En 1843, à l'appel de son allié stratégique Nurullah Beg, prince de Hakkari, il entreprend de soumettre les Chrétiens assyriens de la région de Hakkari, en révolte contre lui. En 1843 et en 1846, il lance deux expéditions contre eux, qui tournent au massacre. Le Mar Shimoun, le patriarche de l’Église assyrienne et chef spirituel des Assyro-Chaldéens, se réfugie à Mossoul en 1843.
Selon certaines sources, ce seraient les missionnaires anglais et américains, implantés au Kurdistan, qui auraient retourné les Chrétiens chaldéens contre les princes kurdes, à la demande des autorités ottomanes. En effet, il semble erroné de chercher des causes religieuses à un conflit en réalité tribal. Bedirxan, bien que pieux musulman, a protégé les différentes communautés chrétiennes, dans un souci d'éliminer les germes de division entre les composantes du Kurdistan. Plusieurs de ses proches conseillers et commandants militaires sont Arméniens. Ce n'est que quand les tribus assyro-chaldéennes du Hakkari renoncent à participer aux combats et refusent en pleine guerre de payer des impôts que Bedirxan se sent obligé de montrer impitoyable avec elles.
Quoi qu'il en soit, Bedirxan Beg, qui avait jusque là bénéficié d'une image de protecteur des Chrétiens, perd alors définitivement le soutien et les sympathies des puissances européennes, qui protestent même auprès des représentants du sultan.
Bedirxan Beg et les Yézidis Si, en dehors du conflit avec les tribus assyro-chaldéennes du Hakkari, Bedirxan Beg a maintenu de bons rapports avec les autres communautés chrétiennes du Kurdistan, il n'en va pas de même avec les Yézidis. Déjà en 1832, il lance une campagne d'islamisation de ceux qui sont considérés par la plupart des Kurdes musulmans comme des « adorateurs du diable ». Ses troupes envahissent la région de Sheikhan, peuplée par des Yézidis. Malgré une résistance opiniâtre, les troupes de Bedirxan l'emportent, pillent les villages, massacrent les hommes et capturent les femmes et les enfants. Beaucoup tentent de s'échapper en se réfugiant à Shengal, mais ils se retrouvent à devoir franchir un Tigre alors en pleine crue. Certains parviennent à franchir le fleuve à la nage, mais les autres sont massacrés sur les berges par les troupes qui les ont rattrapés. Le nombre de victimes s'élève à plus de 12000. Ce massacre restera dans la mémoire collective des Yézidis comme le plus sanglant de leur histoire. Le prince des Yêzidi Ali Beg est emmené en captivité chez le prince Mohamed de Rewanduz, qui tente de le convertir à l'islam sous la torture. Il finit par le décapiter. En 1844, Bedirxan Beg, lance une nouvelle campagne contre les Yézidis, cette fois contre ceux qui sont établis dans la région de Tur Abdin (province de Mardin). Ceux qui refusent de se convertir sont emprisonnés ou massacrés. Sept villages de la région acceptent de se convertir.
Le déclin et la chute En été 1847, Bedirxan est en fait en guerre depuis plus de deux ans. La famine, la lassitude, la perte de ses appuis extérieurs, les intrigues au sein de son propre camp, favorisent les manœuvres du commandement de l'armée ottomane. Au début de l'été, Yezdîn Șêr, fils de Seyfeddîn et neveu de Bedirxan, mais surtout commandant de tout le flanc ouest, fait allégeance aux Ottomans, qui lui ont promis un poste de « gouverneur du Kurdistan ». L'armée ottomane occupe Cizrê, qu'elle met à feu et à sang.
Bedirxan Beg se réfugie dans sa forteresse d'Eruh, où, après avoir résisté, il finit par capituler et se rendre à Osman Pacha en . Il est conduit enchaîné à Constantinople avec ses proches. Il est d'abord exilé à Varna, puis en Crète. Il est ensuite autorisé à s'installer à Damas, où il meurt en 1868. Plusieurs membres de sa tribu sont exilés dans d'autres régions de l'empire, à Istanbul, Bursa, Izmir et Rhodes.
Postérité symbolique Berdirxan Beg est une figure majeure de l'histoire du peuple kurde. Il tient une place symbolique importante dans la mémoire collective kurde. Malgré son absence de véritable vision politique en son temps, il est considéré comme le père du nationalisme kurde. Il est le premier à avoir établi, à l'époque moderne, une ébauche d'État kurde indépendant. De plus, il restera comme le seul Kurde qui, depuis les époques légendaires, a imposé son autorité sur quasiment tout le Kurdistan, aussi éphémère qu'elle ne l'ait étéWirya Rehmany, Dictionnaire politique et historique des Kurdes, Paris, L'Harmattan, 2014, 532 p. , , 431.
Descendance vignette|La famille Bedirxan vers 1880. vignette|Les frères Bedirxan dans les années 1930 : Kamuran (1895-1978), Sureya (1883-1938) et Celadet (1893-1951).
Bedirxan Beg laisse une nombreuse descendance : 90, 54 ou , selon les sources légendaires. Mais la recherche historique actuelle estime qu'il a eu vingt-deux enfants.
Certains de ses enfants et petits-enfants, pour la plupart en résidence surveillée à Constantinople, occupent des postes officiels dans l’administration ottomane. Plusieurs membres de la famille Bedirxan jouent un rôle actif dans la naissance du mouvement national kurde à partir de Constantinople où vivent plusieurs des anciennes familles princières kurdes en disgrâceChris Kutschera, Le Mouvement national kurde, Flammarion, 1979, -22. Omar et Hussein dirigent une brève révolte en 1879 ; Hussein est exécuté en 1910Michael M. Gunter, Historical Dictionary of the Kurds, Rowman & Littlefield, 2018, art. Bedir (Bader) Khan Family, Bahri rejoint la révolte de Cheikh Ubeydullah (1879-1881) Miqdhat Bey participe à la révolte de 1889. Il contribuera plus tard à la revue Kurdistan, publiée au Caire. Abdurrahman, diplômé de l'École d'administration civile (Mekteb-i Mulkiye, actuelle ), s'exile en Europe en 1898 à la suite de son opposition au despotisme d'Abdülhamid II. Il épouse en 1904 Élisabeth van Muyden, fille d'un ingénieur suisse. Amnistié, il rentre à Constantinople en 1905 mais, en 1906, est relégué à Tripoli (Libye). Il rentre à Constantinople après la révolution des Jeunes-Turcs en 1908 et exerce différents postes officiels. Au printemps 1919, il est nommé gouverneur du vilayet d'Aidin (Aydın) où il tente, sans succès, de s'opposer à l'occupation militaire grecque qui débouchera sur la guerre gréco-turque de 1919-1922. En , il est arrêté par les Grecs et expulsé peu de temps après vers Constantinople. Il n'exerce plus aucune fonction publique par la suite bien qu'il continue de représenter sa famille auprès des diplomates étrangersBarbara Henning, Narratives of the History of the Ottoman-Kurdish Bedirhani Family in Imperial and Post-Imperial Contexts, University of Bamberg, 2018, .. Kiamil Bedir Khan et son frère Abdurrazzaq pendant la Première Guerre mondiale, prennent le parti des Russes qui, en 1917, pendant la campagne du Caucase, les nomment respectivement gouverneur d'Erzurum et de Bitlis. Khalil est gouverneur de Malatya.
Emîn Alî Bedirxan (1851-1926) Fils de Bedirxan Beg, il naît en Crète en 1851. Il fait des études de droit à Istanbul. Malgré le fait de vivre sous la protection du sultan, il tisse peu à peu des liens entre les différents milieux patriotes et nationalistes kurdes. En 1908, il fonde avec d'autres membres de l'élite intellectuelle kurde l'association Kürt Teavün ve Terakki Cemiyeti (Comité kurde pour le soutien mutuel et le progrès). L’association est interdite en 1909 et Emîn Ali, condamné à mort, s'exile. En 1918 il fonde avec Seyyit Abdülkadir une nouvelle association, la Kürdistan Teali Cemiyeti (Association pour l'essor du Kurdistan). En 1920, l'association se divise entre partisans d'un Kurdistan indépendant et partisans d'un Kurdistan autonome, allié aux restes de l'empire ottoman. Emin Ali fonde alors la Kürt Teskilat-i Içtimaîye (Organisation du réveil kurde).