Les Diaboliques est un recueil de six nouvelles de Jules Barbey d'Aurevilly, paru en novembre 1874, à Paris, chez l'éditeur Dentu.

Histoire Le recueil devait à l'origine s'intituler Ricochets de conversation. Il aura fallu vingt-trois ans à Barbey pour le voir paraître : il y travaillait déjà en 1850 lorsque Le Dessous de cartes d'une partie de whist parut en feuilleton, en trois parties, dans le journal La Mode — la Revue des deux Mondes l'ayant refusé. À la fin de la Commune, Barbey revint en Normandie. Il y acheva le livre en 1873.

Les nouvelles Le Rideau cramoisi vignette|Illustration du Rideau cramoisi

Leur diligence immobilisée de nuit dans une petite ville, les voyageurs doivent patienter. À la vue d'une fenêtre voilée par un rideau cramoisi, la mémoire du vicomte de Brassard s’éveille soudain. Il raconte à son voisin l’histoire qui s'est déroulée derrière ce rideau, bien des années auparavant.

Tout jeune sous-lieutenant, le vicomte logeait là, dans cette maison, chez de vieilles gens. Un jour, leur fille Albertine revient de quelque pensionnat pour vivre auprès d’eux. "Mlle Albertine, que ses parents appelaient Alberte pour s'épargner la longueur du nom" est beaucoup plus qu’une très belle fille. Elle est impassible, comme L’Infante à l’épagneul de Velázquez. Elle paraît une archiduchesse égarée, « comme si le Ciel avait voulu se moquer d’eux », chez des « bourgeois vulgaires ». Elle paraît bien élevée, sans affectation, plutôt silencieuse. Quand elle parle, elle dit ce qu’elle doit dire, sans plus. Son air n’est ni fier, ni méprisant, ni dédaigneux. Cet air dit : « Pour moi, vous n’existez pas. » Jugeant la fille inaccessible, le vicomte de Brassard se laisse aller à l’indifférence.

Chaque soir, il dîne à la table familiale sans prêter attention au fait qu’il est assis auprès d’Albertine. Un mois se passe avant que la main d’Albertine ne se pose sur la sienne.

Le cœur du vicomte s’enflamme. Comment faire ? Alberte ne quitte jamais sa mère. Elle ne sort que le dimanche, pour la messe ou pour les vêpres. Le vicomte lui transmet un billet, le lendemain, toujours à table. Le surlendemain, il compte bien sur une réponse. Mais Albertine est maintenant assise plus convenablement, comme elle aurait dû l’être dès le premier soir, entre ses parents. Et rien dans sa physionomie ne ressemble à une réponse. Le jeune homme ne dort plus, espérant une lettre. Sa vie devient un affût. La belle reste impassible. Le vicomte ne peut que se replier sur sa chambre au rideau cramoisi, où quatre têtes de sphinx énigmatiques ornent les quatre coins du lit, où se tapit « mystérieux et blanc, dans le noir du coin, un vieux buste de NiobéCe buste était dans la chambre de Barbey, enfant, qui le contemplait, fasciné. Jacques Petit, in Barbey d’Aurevilly, Œuvres romanesques complètes, Gallimard, 1966, « Bibliothèque de la Pléiade », t. , p. 43, note 1. Barbey, en 1844, écrit un poème en prose intitulé Niobé (publié dans Rythmes oubliés en 1897). Il reprend le thème de Niobé en 1883, dans une scène de son roman Ce qui ne meurt pas. ».

Au bout d’un mois de tourments de tous les instants, en pleine nuit, le vicomte voit Albertine apparaître dans sa petite chambre, terrorisé par le grincement de la porte. Elle a traversé à tâtons la chambre de ses parents et rejoint au travers d'une porte grinçante et entrouverte, le lieutenant afin de s'abandonner aux plaisirs de l'amour.

Cela dure plusieurs nuits où la figure énigmatique d'Alberte vient se livrer au jeune-homme mais sans lui adresser le moindre mot. Un soir, Alberte vint de nouveau auprès de son amant mais cette fois-ci, elle meurt, sans raison apparente, sous les yeux du jeune-homme, tout juste après avoir joui. Le vicomte, terrorisé à la vue du cadavre et prit dans un élan de panique décide de s'enfuir...

« La littérature, dit Barbey dans une autre nouvelle, n'exprime pas la moitié des crimes que la société commet mystérieusement et impunément tous les jours, avec une fréquence charmante« La Vengeance d’une femme », dans Les Diaboliques, Le Livre de Poche, p. 375.. » Barbey pousse la curiosité malsaine jusqu’à soulever le rideauA. Schweiger, in Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty, Dictionnaire des œuvres littéraires de langue française, Bordas, 1994, p. 535. : qu’est-ce donc réellement qu’une famille bourgeoise, une famille ordinaire ? Car Albertine n’est pas la seule personne énigmatique. Que pensent les parents ? Jamais nous n’entendrons le son de leur voix. Jamais nous ne pénétrerons leurs pensées. Sont-ils fous ? pervers ? C’est bien ce duo silencieux qui paraît diabolique, et qui inspire la terreur. Le récit de l’intrépide officier s'enfonce peu à peu dans une atmosphère d’« épouvante » qui, étrangement, provient de la seule présence des chétifs parents d’Alberte, « de très braves gens, aux mœurs très douces, et de très calmes destinées ». Les deux monstres en sommeil représentent le poids terrifiant du conformisme bourgeoisBarbey, qui revendique la distinction, la liberté et la grandeur morale, rejette la société bourgeoise, morose et étriquée. Mélanie Leroy-Terquem, Barbey d’Aurevilly contre son temps : un écrivain dans la tourmente du , Saint-Lô, Archives départementales de la Manche, 2008, p. 23. Pour Barbey, dans Disjecta membra, les bourgeois sont « cupides, exploiteurs, moraux sans religion, badauds et bêtes, — emphatiquement bêtes »., celui-là même que défie Barbey en publiant son livre. L’horreur est dans l’intériorité des personnagesA. Schweiger, op. cit., p. 536., rendus énigmatiques, impénétrables à force de conformisme et le narrateur ne peut que peindre leur extérieur. Barbey a seulement soulevé l’infernal rideau. Il appartient au lecteur d’opérer sa propre plongée dans l’abîme du MalA. Schweiger, id..

La symbolique du rouge, l’ambiguïté chère à Barbey, toute la part de mystère, d’étrangeté que contient cette nouvelle ont fasciné bien des esprits et donné lieu à bien des interprétations. Le véritable prénom d’Alberte (Albertine) annonce bien sûr Proust, grand admirateur de Barbey, dont il est proche par l’esthétique du mystèreVoir Marcel Proust, La Prisonnière, GF Flammarion, 1984, p. 485. Voir le livre de Brian G. Rogers, Proust et Barbey d'Aurevilly : le dessous des cartes, Champion, 2000..

Le Plus Bel Amour de Don Juan Nouvelle déjà parue en 1867.

Barbey se plaît à emboîter ses narrateurs comme des poupées russes, et cette nouvelle en fournit un bon exemple. Un premier narrateur nous parle du comte Ravila de Ravilès, lequel lui raconte un souper que lui offrirent une douzaine de ses anciennes maîtresses.

Une duchesse lui demande : « Vous qui passez pour le Don Juan de ce temps-ci, vous devriez nous raconter l’histoire de la conquête qui a le plus flatté votre orgueil d’homme aimé et que vous jugez, à cette lueur du moment présent, le plus bel amour de votre vie ?... »

Ravila de Ravilès raconte alors une aventure qu'il a eu avec une comtesse, très belle physiquement, mais très peu douée en amour. Il raconte que cette femme avait une jeune fille de treize ans, elle, très chétive. Il surnomme l'enfant la « petite masque » puisqu'elle déteste être en présence de Ravila et se montre très froide chaque fois qu'elle le voit.

Ravila rapporte alors ce que lui a conté un jour la mère. Le confesseur de la "petite masque" est venu trouver sa mère pour lui apprendre que la jeune fille lui avait révélé être enceinte. Quand la mère essaie d'obtenir des informations de sa fille, elle lui apprend que le père est Ravila. Alors que la mère est au supplice, l'enfant continue son récit, et, à son grand soulagement lui apprend que, s'étant assise dans un fauteuil que Ravila venait de quitter, elle en était tombée enceinte : « j'eus le malheur d'aller m'asseoir après lui dans ce fauteuil qu'il avait quitté. Oh! maman!... c'est comme si j'étais tombée dans du feu. ». Tandis que la comtesse rit de cette anecdote, elle ne fait rire ni Ravila ni ses douze auditrices auxquelles il rapporte ce récit.

Les auditrices comprennent que Le plus bel amour du Don Juan n'est pas l'histoire de la femme dont il a été le plus épris, c'est l'histoire de la femme qui a été le plus épris de lui.

Le Bonheur dans le crime vignette|droite|alt=page du manuscrit des Diaboliques|Page manuscrite du Bonheur dans le crime Le docteur Torty et le narrateur se promènent au Jardin des Plantes. Devant la cage de la panthère, un couple attire l'attention du narrateur. Il s'agit du comte Serlon de Savigny et de son épouse Hauteclaire, née Stassin. Le docteur Torty raconte leur histoire, qu'il a suivie en tant que médecin de la famille.

La jeune femme, tireuse hors pair et très belle jeune femme, bat tous ses adversaires et donne des leçons d'escrime. Un jour, le comte Serlon de Savigny, qui vient d'emménager en ville, vient à son cours et se fait battre par elle. Quelques jours plus tard, elle disparaît de leur ville sans explication. Le docteur Torty, la retrouve un jour par hasard chez l'une de ses patientes, la Comtesse de Serlon, où elle travaille comme femme de chambre, sous le prénom d'emprunt Eulalie.

Suspectant une histoire d'adultère, le docteur Torty voit ses soupçons pleinement confirmés lorsqu'il surprend au milieu de la nuit une scène d'escrime entre Serlon et Hauteclaire dans une aile désertée du château.

Ils empoisonnent la comtesse afin qu'ils puissent vivre pleinement leur histoire d'amour. La comtesse, comprenant la vérité juste avant de mourir, demande au docteur de garder le secret, préférant préserver l'honneur de son nom que de voir son mari être jugé pour adultère et salir leur lignée ; « Je ne veux pas que cette tache reste sur ce nom de Savigny, que j'ai porté. »

Le Dessous de cartes d'une partie de whist Nouvelle déjà parue en 1850.

Ce soir-là, chez la baronne de Mascrany, un premier narrateur entend un brillant causeur raconter une partie de whist ayant eu lieu chez madame de Beaumont. Il n’a pas lui-même assisté à la partie. Il rapporte le récit que lui en fit un vieux parent.

Un joueur anglais, Hartford, arrive en compagnie d’un inconnu, un Écossais de ses amis, Marmor de Karkoël. Ce dernier est choisi pour partenaire du marquis de Saint-Albans. Hartford fait face à la comtesse du Tremblay de Stasseville. Karkoël se révèle être « le dieu du chelem », tandis que la comtesse de Stasseville perd son argent avec l’indifférence aristocratique qu’elle met à tout.

Dans un monde où tous les enthousiasmes sont sévèrement défendus, la comtesse de Stasseville est comme une eau dormante sous les nénuphars. On ignore les motifs de ses actes. Rien du dedans n’éclaire ses dehors. Rien du dehors ne se répercute au dedans. Les plus obstinés curieux ont fini par renoncer à la déchiffrer : dans le fond de l’âme de cette femme, disent-ils, il n’y a probablement rien.

Karkoël, lui, vient des brumes des îles Shetland, où Walter Scott situe son Pirate. Cette « sublime histoire », le silencieux Karkoël est venu « la reprendre, en sous-œuvre, avec des variantes », dans une petite ville ignorée des côtes de la Manche. On sait que pendant douze ans il s’est battu, aux Indes, contre les Marathes. Mais il n’en parle jamais. Marmor de Karkoël est aussi indéchiffrable, à sa manière, que la comtesse de Stasseville. Seules comptent les cartes, dans sa vie. Est-ce une passion réelle ? Ou s’est-il donné cette passion comme on se donne une maladie ? Ou cette passion n’est-elle là que pour cacher son âme ? Toujours est-il que cette passion, il l’inocule comme une peste à tous les hommes de la petite ville. Tous viennent jouer chez lui, de neuf heures du matin à cinq heures de l’après-midi, avant de se retrouver le soir, dans le monde, pour jouer encore. Karkoël les tient par leur passion, paraissant les avoir ensorcelés.