Michel Henry est un philosophe et un romancier français né le à Haïphong (actuel Viêt Nam) et mort le à Albi (France). Son œuvre appartient au courant de la phénoménologie française du . Ses archives sont conservées à l'Institut supérieur de philosophie de l'Université catholique de Louvain.
La vie et l'œuvre de Michel Henry
Biographie de Michel Henry Quand on lui demandait de se présenter, Michel Henry disaitAlain David et Jean Greisch (éd.) (Actes du Colloque de Cerisy 1996) : Michel Henry. L’épreuve de la vie, éd. du Cerf, 2001 (p. 489-490)Michel Henry, Entretiens, éd. Sulliver, 2005 (p. 11-12) : Il est né au Viêt Nam (alors Indochine) et devient orphelin à dix-sept jours, son père, un officier de marine qui était pilote du port de Haiphong, se tuant dans un accident de voiture. Sa mère rentre en France alors qu'il a sept ans, d'abord à Lille, où il vit chez son grand-père qui était musicien, compositeur et directeur du conservatoire. Sa mère elle-même était pianiste, il passe ainsi son enfance dans un milieu imprégné de musique classique. Il fait ensuite ses études à Paris'Biographie' du site officiel de Michel Henry au lycée Henri-IV. Son frère rejoint Londres et le Général de Gaulle dès la fin de 1940. En , il s’engage à son tour dans la Résistance et il rejoint le maquis du Haut Jura sous le nom de code de Kant, et devra redescendre de la montagne pour accomplir ses missions dans Lyon occupé par les Allemands et quadrillé par les nazis, une expérience de la clandestinité qui va profondément marquer sa philosophieJean-Marie Brohm et Jean Leclercq, Michel Henry, éd. l’Âge d’Homme, Les dossiers H, 2009 ().
À l’issue de la guerre, il passe l’agrégation de philosophie (1944)., puis se consacre à la préparation d’une thèse sous la direction de Jean Hyppolite, Jean Wahl, Paul Ricœur, Ferdinand Alquié et Henri Gouhier. Il a consacré une dizaine d'années à la rédaction de sa thèse principale sur L’essence de la manifestation, qui a été publiée en 1963, et dans laquelle il a cherché, en s'inscrivant dans le fil de Kant, Fichte, Hegel, Husserl et Heidegger, mais aussi en s'appuyant notamment sur Maître Eckhart, à surmonter la principale lacune de toute philosophie intellectualiste, qui est simplement d'après lui l’ignorance de la vie réelle des individus vivants, telle que chacun(e) l’éprouve de l'intérieur et la vit concrètement dans sa propre chair affective, c'est-à-dire d'un point de vue purement subjectifJean-Marie Brohm et Jean Leclercq, Michel Henry, éd. l’Âge d’Homme, Les dossiers H, 2009 (). La rédaction de sa thèse secondaire consacrée à Maine de Biran, intitulée Philosophie et phénoménologie du corps a été terminée dès 1950, mais publiée seulement en 1965 pour des raisons universitaires.
Après avoir enseigné au lycée de Casablanca, au lycée d'Alger puis, en 1953-1954 à la faculté d'Aix-en-Provence comme assistant, Michel Henry a été, à partir de 1960, professeur de philosophie à l’Université de Montpellier où il a patiemment édifié son œuvre à l’écart des modes philosophiques et loin des idéologies dominantesJean-Marie Brohm et Jean Leclercq, Michel Henry, éd. l’Âge d’Homme, Les dossiers H, 2009 ()Paul Audi, Michel Henry, Les belles lettres, 2006, : . Le sujet unique de sa philosophie, c’est la subjectivité vivante, c’est-à-dire la vie réelle des individus vivants, cette vie qui traverse toute son œuvre et qui en assure la profonde unité en dépit de la diversité des thèmes abordésJean-Marie Brohm et Jean Leclercq, Michel Henry, éd. l’Âge d’Homme, Les dossiers H, 2009 (). Ceux et celles qui ont suivi ses cours à l'Université Paul Valéry de Montpellier se souviennent de sa rigueur et de sa puissance intellectuelle. Ses analyses sur Husserl, particulièrement originales, font date dans l'histoire de la réception de la phénoménologie en France et dans le monde.
Son roman L'Amour les yeux fermés a obtenu le prix Renaudot en 1976.
Son épouse Anne Pécourt fut professeur de littérature française à l'université Montpellier-III.
Présentation de sa philosophie
Une phénoménologie de la vie
Le travail de Michel Henry est fondé sur la phénoménologie, qui est la science du phénomène. Le mot français "phénomène" vient du grec "phainomenon" qui désigne « ce qui se montre en venant dans la lumière »Michel Henry, Incarnation, éd. du Seuil, 2000 (§ 1, ). L'objet de la phénoménologie n’est cependant pas ce qui apparaît, telle chose ou tel phénomène particulier, mais l'acte même d'apparaîtreMichel Henry, Incarnation, éd. du Seuil, 2000 (§ 1, ). Sa réflexion le conduit au renversement de la phénoménologie de Husserl, qui ne connaîtrait comme phénomène que l'apparaître du monde, c'est-à-dire l'extériorité. Michel Henry oppose à cette conception de la phénoménalité une phénoménologie radicale de la vieMichel Henry, Incarnation, éd. du Seuil, 2000 (§ 1-15, ).
Michel Henry définit la vie d'un point de vue phénoménologique comme ce qui possède la faculté et le pouvoir de « se sentir et de s'éprouver soi-même en chaque point de son être »Voir par exemple Michel Henry, La barbarie, éd. Grasset, 1987 (§ 1, ). Pour lui, la vie est essentiellement force et affect, elle est par essence invisible, elle consiste en une pure épreuve de soi qui oscille en permanence entre la souffrance et la joie, elle est un passage toujours recommencé de la souffrance à la joieVoir par exemple Michel Henry, L'essence de la manifestation, PUF, 1963 (§ 52-70). La pensée n'est pour lui qu'un mode de la vie car ce n’est pas la pensée qui nous donne accès à la vie, mais c’est la vie qui permet à la pensée d’accéder à soiMichel Henry, Incarnation, éd. du Seuil, 2000 (§ 15, ).
La vie ne se voit pas de l’extérieur, elle n’apparaît jamais dans l’extériorité du monde. La vie se sent et s’éprouve elle-même dans son intériorité invisible et dans son immanence radicale. Dans le monde nous ne voyons jamais la vie elle-même, mais seulement des êtres vivants ou des organismes vivants, nous ne pouvons pas voir la vie en euxMichel Henry, C'est moi la Vérité, éd. du Seuil, 1996 (§ 3, ). De même qu’il est impossible de voir l’âme d’autrui avec nos yeux ou de l’apercevoir au bout de notre scalpel.
La vie n’est pas son propre fondement, nous ne nous sommes pas apportés nous-mêmes et par nos propres moyens dans la condition de vivant, la vie nous est donnée en permanence sans que nous y soyons pour rien. Nul ne s'est jamais donné la vie. Nous subissons la vie dans une passivité radicale, nous sommes réduits à la supporter à chaque instant comme ce que nous n’avons pas voulu, c’est cette passivité radicale de la vie qui est le fondement et la cause de la souffranceMichel Henry, L'essence de la manifestation, PUF, 1963 (§ 53)Michel Henry, La barbarie, éd. Grasset, 1987 (§ 4, ). Dans le même temps, le simple fait de vivre, d’être vivant et de se sentir soi-même plutôt que de n’être rien et de ne pas exister est déjà la plus grande joie et le plus grand des bonheurs. La souffrance et la joie appartiennent à l’essence de la vie, elles sont les deux tonalités affectives fondamentales de sa manifestation et de son auto-révélation pathétiqueMichel Henry, L'essence de la manifestation, PUF, 1963 (§ 70).
Pour Michel Henry, la vie n’est pas une substance universelle, aveugle, impersonnelle et abstraite, elle est nécessairement la vie personnelle et concrète d’un individu vivant, elle porte en elle une ipséité qui lui est consubstantielle et qui désigne le fait d’être soi-même, le fait d’être un SoiMichel Henry, Incarnation, éd. du Seuil, 2000 (Introduction, ). Qu’il s’agisse de la vie personnelle et finie des hommes, ou de la vie personnelle et infinie de Dieu. Pour Michel Henry, la vie des hommes est en effet une vie finie, car elle est marquée par un manque fondamental qui se manifeste en particulier dans la souffrance, dans l'insatisfaction ou dans le désirMichel Henry, C'est moi la Vérité, éd. du Seuil, 1996, Michel Henry, Paroles du Christ, éd. du Seuil, 2002, .
Une théorie de la subjectivité Alors que la question de l'être reprenait de l'importance en France dans la postérité de Heidegger, et que la question du sujet était relancée, Michel Henry a su combiner les apports les plus vivants de la philosophie pour produire ce qui reste aujourd'hui le dernier système philosophique completPhilippe Grosos, Questions de système. Études sur les métaphysiques de la présence à soi, éd. l’Age d’Homme, 2007, chapitre intitulé « Michel Henry ou le dernier système », .Philippe Grosos, Revue Les études philosophiques (numéro 2 de avril - juin 1998), article intitulé « Michel Henry ou le dernier système », p. 197-218.. La vie ou « vie phénoménologie absolue » est le socle ou le fondement de ce système philosophique, elle en est le présupposé radical et le principe indéductible, et donc l'essence ou le fondement de toute vérité selon Michel Henry. La vie échappe ainsi par essence et d’après lui à toute mise à distance, à toute transcendance, confondant dans l'unité d'une épreuve la puissance spéculative d'un principe et la présence matérielle d'une expérience.
Qu'elle soit brimée ou niée, retournant ses forces contre elle-mêmeMichel Henry, La barbarie, éd. Grasset, 1987, ., ou qu'elle se déploie au contraire librement comme dans l'art, dans l'amour ou dans le travailMichel Henry, Voir l’invisible, éd. François Bourin, 1988, .Michel Henry, La barbarie, éd. Grasset, 1987, ., la vie à travers ses multiples manifestations focalise toutes les préoccupations de la pensée de Michel Henry. La phénoménologie atteint donc d’après Michel Henry ses limites, puisque la texture même du phénoménal ou de la phénoménalité et sa simple manifestation nous renvoie sans cesse à la réalité intérieure et à l'effectivité de la vie, qu'elle nécessite à titre de condition de possibilité. C'est le sens du titre de l'ouvrage principal de Michel Henry, L'essence de la manifestation : le monde ne se déploie que devant un sujet, qui ne découvre cet espace d'extériorité que parce qu'il est d'abord en relation de passivité à l'égard de lui-même, comme vivantMichel Henry, L'essence de la manifestation, PUF, 1963, voir § 53, p. 585-598 et § 70, p. 860-861..
Mais il est important de préciser et même de souligner que pour Michel Henry, l’homme est un être incarné, il ne se réduit pas à un « pur esprit qui survole le monde » ou à un « sujet désincarné, comme le spectateur kantien des Paralogismes »Michel Henry, Philosophie et phénoménologie du corps, PUF, 1965, .. Et que pour lui, la subjectivité se confond avec le corps, qui ne se réduit pas du tout à un corps extérieur et objectif tel qu’il apparaît dans le monde, mais qui est au contraire et en réalité un corps subjectif et vivantMichel Henry, Philosophie et phénoménologie du corps, PUF, 1965, p. 11-14 et § II (p. 71-105). qui se révèle en permanence à nous de l’intérieur au travers du mouvement et du sentirMichel Henry, Philosophie et phénoménologie du corps, PUF, 1965, (§ III, p. 107-148). et par lequel nous pouvons agir sur le monde extérieur Michel Henry, Philosophie et phénoménologie du corps, PUF, 1965, Antoine Vidalin, La Parole de la Vie, éd. Parole et Silence, 2006, p. 51-55..
D’après certains de ses admirateurs les plus fervents, Michel Henry aurait même proposé « la théorie de la subjectivité la plus profonde du XXe siècle » .
Les deux modes de manifestation Il existe selon Michel Henry deux modes de manifestation des phénomènes qui sont deux façons d’apparaître : l’extériorité qui est le mode de manifestation du monde visible, et l’intériorité phénoménologique qui est le mode de manifestation de la vie invisibleVoir par exemple la conclusion de L'Essence de la manifestation, PUF, 1963 (§ 70, ). Notre corps par exemple nous est donné de l’intérieur dans la vie, ce qui nous permet par exemple de bouger notre main ou de la sentir, et il nous apparaît également de l’extérieur comme n’importe quel autre objet que l’on peut voir dans le mondeMichel Henry, Voir l’invisible, éd. François Bourin, 1988 ().