Le Roman pseudo-clémentin est un apocryphe du Nouveau Testament connu en deux recensions, l'une grecque – les Homélies pseudo-clémentines – et l'autre latine – les Récognitions (ou Reconnaissances) pseudo-clémentines –, traduites du grec au début du par Rufin d'Aquilée. Les attestations les plus anciennes de ces ouvrages se trouvent dans une citation d'Eusèbe de Césarée pour le premierEusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, III, 38, 5., vers 325, et dans une citation de Basile de Césarée pour le secondVoir R. Riedinger dans Byz. Zeitsch., 62, 1969, 243-259., avant 379. Mais les deux ouvrages remontent à une source commune, appelé « Écrit de base », qui date probablement de la première moitié du et qui intégrait lui-même un écrit judéo-chrétien de la fin du conservé dans Récognitions I, 27-71.
Cette littérature, qui présente des problèmes de composition extrêmement complexes, est essentielle pour la connaissance du judéo-christianisme, de son histoire et de ses doctrines au .
Éléments communs aux deux ouvrages Cette présentation comparée des deux ouvrages permet de se faire une idée de ce que devait être l'Écrit de base. Elle suit d'assez près – ainsi que la section suivante – la présentation d'Alain Le Boulluec dans les Écrits apocryphes chrétiensÉcrits apocryphes chrétiens, vol. II, Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade », 2005, 1198-1214..
C'est l'Écrit de base qui est sans doute cité par Origène à propos de Clément de Rome, sous le nom dItinéraire (« periodos ») de Pierre, et par Épiphane sous le nom de Voyages (« periodoi ») de Pierre écrits par ClémentOrigène, Commentaire sur la Genèse, I, 14 ; Épiphane, Panarion, XXX, 15, § 1 (avec d'autres allusions du ch. 15 au ch. 18 du livre XXX) ; cfr. aussi des allusions de saint Jérôme (Commentaires sur Galates, 1, 18 et Contre Jovinien, 1, 14) et de la Chronique pascale ( et 50 de l'éd. de Bonn).. Dans Récognitions IX, 19-29 on trouve une influence venant du Liber legum regionum de Bardesane d'ÉdessePierre Geoltrain, Le roman pseudo-clémentin depuis les recherches d'Oscar Cullmann, in Le judéo-christianisme dans tous ses états - Actes du colloque de Jérusalem - 6-10 juillet 1998, Dir. Simon Claude Mimouni, Paris, éditions du Cerf, 2001, ., mort en 222, ce qui permet de situer la rédaction de l'Écrit de base entre cette date et la mort d'Origène (c. 253/254)New Catholic Encyclopedia, (Détroit : Gale, 2003), ..
L'auteur de l'Écrit de base connaît bien les milieux judéo-chrétiens qui étaient présents en Syrie à son époqueLes nazôréens sont attestés à Bérée (par Épiphane et Jérôme), les elkasaïtes à Apamée ; la Didascalie fait également allusion, en Syrie du nord-ouest, à des judaïsants.. Vers 220Simon Claude Mimouni, Les Chrétiens d'origine juive dans l'Antiquité, Paris, Albin Michel, 2004, ., une mission judéo-chrétienne qualifiée d'Elkasaïtes par les hérésiologues chrétiens de Rome, viendra dans cette ville en provenance de la ville d'Apamée (Province romaine de Syrie)Simon Claude Mimouni, Les Chrétiens d'origine juive dans l'Antiquité, Paris, Albin Michel, 2004, .. Les Actes de Pierre en syriaque, bien qu'extérieurs au corpus clémentin, sont à mettre en rapport avec lui, dans , 25, 4, Leipzig, 1904, 169 sv.. Comme dans les Actes des Apôtres et dans lItinéraire de Pierre, Simon le Magicien apparaît dans les Actes de Pierre comme l'adversaire et concurrent de Pierre dans la ville de RomeÀ comparer avec .. En ce qui concerne Simon, toutefois, l'intention de l'auteur de l'Écrit de base, comme on va le voir, est assez différente.
De Rome à Césarée thumb|180px|Clément de Rome. Gravure d'Artaud de Montor. 1842. Clément de Rome, jeune philosophe, entend parler de la Bonne Nouvelle annoncée en Judée. Il décide de se rendre sur place et arrive à Césarée. Là, il rencontre Pierre et lui pose les questions qui le préoccupent. Au début des deux ouvrages, mais de façons différentes, Barnabé sert d'intermédiaire.
Première journée à Césarée Clément met par écrit une instruction de Pierre sur le Vrai Prophète, pour l'envoyer à Jacques. Pierre annonce un débat avec Simon le Magicien. Il prend son repas séparément.
Séjour à Césarée En deux jours – selon les Homélies – ou une semaine – selon les Récognitions –, Pierre continue à enseigner Clément. Parmi beaucoup de différences, on trouve en commun le thème de l'histoire du monde depuis la Création. Deux anciens compagnons de Simon, Aquila et Nicétas, mettent en garde contre sa félonie. Note sur la place du Vrai Prophète Dans l'histoire du monde selon les Homélies, le Vrai Prophète existe depuis le début et passe d'une génération à l'autre jusqu'à l'avènement du « Maître » (Jésus), ce qui rappelle une doctrine elkasaïteVoir la note de Le Boulluec sur III, 20, 2.. Dans les Récognitions, le thème du Vrai Prophète est interpolé ici dans une source plus ancienneCfr. § « Un écrit judéo-chrétien du : Récognitions I, 27(33)-71 »., où il est plutôt question du « Prophète » annoncé par Moïse ; et le tableau de l'histoire du monde, après la Pâque de Jésus, s'achève sur la formation de l'Église de Jérusalem sous la houlette de Jacques. Le thème du Vrai Prophète se trouve par ailleurs dans des sections communes aux deux ouvrages, par exemple dans le premier discours de Pierre à CésaréeLe concept de « vrai prophète » ou de prophète de Vérité a une origine gnostique. Épiphane (Panarion, XXVIII, 1, 5-7) l'attribue à Cérinthe. De là, il serait passé aux elkasaïtes (Elenchos, IX, 14, 1 ; X, 29, 2 ; LIII, 1, 8), mais aussi aux ébionites (Panarion, XXX, 3, 3)., ce qui veut dire qu'il remonte à l'Écrit de base, qui pourrait donc émaner d'un milieu elkasaïte. thumb|left|270px|Saint Pierre et saint Paul en dispute avec Simon le Mage devant Néron. Fresque de Filippino Lippi. 1481-1482. Chapelle Brancacci, Église Santa Maria del Carmine (Florence).
Débat avec Simon à Césarée Le troisième – ou le septième – jour, la rencontre avec Simon a lieu chez Zachée. On discute de la paix, de Dieu Unique ou divisé. Simon pense que le Créateur est un dieu inférieur au dieu parfait, impassible. C'est le point de vue du marcionisme, et il est fort probable que Simon le Mage, dans l'Écrit de base, soit un prête-nom pour MarcionCette thèse semble faire l'objet d'un consensus ; cfr. en dernier lieu L. Cirillo, Histoire du christianisme, 1, 2000, 324-325.. La section se termine par la consécration de Zachée comme évêque de Césarée.
« Itinéraire » de Pierre Suit une section sur les « erreurs des Grecs » – Homélies IV-VI –, que l'on retrouve, mais dans un autre contexte, dans les Récognitions – ch. X, 17-41 –, apparemment déplacée à la fin du roman pour souligner le passage du paganisme grec au (judéo-)christianisme, qui trahirait l'intention de l'auteur des Récognitions. Mais l'auteur des Homélies semble aussi avoir quelque peu laissé sa griffe sur cette section, où Pierre est d'abord absent, puisqu'il envoie Clément, avec Nicétas et Aquila, discuter à Tyr avec le païen Appioncelui du Contre Appion de Flavius Josèphe ?.
Il les rejoint finalement – au ch. VII – pour instruire, baptiser, opérer des guérisons, constituer une Église et instituer un évêque et, de là, passer à Sidon, puis Béryte (aujourd'hui Beyrouth), où il retrouve Simon et enseigne les « deux voies » – instruction qui existe sous une forme comparable dans les Récognitions VIII, 54, 8 –, enfin à Byblos, où il nomme également un évêque. Cet itinéraire de Pierre rappelle le titre de l'ouvrage connu par Origène et Épiphane, et paraît donc remonter à l'Écrit de base, quel que soit le sens exact, par rapport à l'intention anti-marcionite de l'auteur primitif, de la polémique contre les mythes grecs.
On peut noter que Pierre, au cours de ses pérégrinations, est accompagné de sa femmeCfr. par exemple Homélies XIII, 1..
Première journée à Tripoli Chez Maroon, à Tripoli, la discussion porte d'abord sur le thème de la foi et des œuvres, et sur la relation entre Moïse et Jésus, un thème caractéristique de la source du , qui est exprimé avec moins de force dans les Récognitions – IV, 5. Nouveau discours de Pierre sur l'histoire de l'Humanité, cette fois aux païens (alors que le discours de Césarée collait davantage au texte biblique) : l'accent porte ici sur l'origine du Mal dans le monde, à côté du thème du Vrai Prophète (complètement omis dans le passage correspondant des Récognitions, où Adam n'est guère plus que la figure du ChristDans une ligne quasiment paulinienne, cfr. Récognitions IV, 9, 1.). Conformément à d'anciennes traditions juives apocryphes que l'on trouve notamment dans I Hénoch et le Livre des Jubilés, des anges corrompus sont venus sur terre pour s'unir à des femmes, ce qui donna naissance aux Géants dont parle . Les démons sont ce qu'il en reste aujourd'hui, après le Déluge, quand leur apparence corporelle fut noyée dans les eaux. Les païens et certains juifs se prosternent devant eux – Homélies VIII, 17-22. Le discours, qui perd beaucoup de son originalité dans Récognitions IV, se termine, dans les deux ouvrages, par une exhortation au baptême.
La polémique anti-marcionite n'est pas évoquée directement, pour autant qu'on puisse le savoir, mais sans doute indirectement puisque, pour les marcionites, il n'y a rien de vrai dans l'Ancien Testament ou le judaïsme.
Second discours à Tripoli La substance du second discours à Tripoli, le lendemain – dans les Homélies –, se retrouve dans la première instruction à Tripoli dans les Récognitions. Il s'agit de nouveau du thème du Mal, autour du Déluge et du culte des faux dieux / démons.
Troisième discours à Tripoli Le troisième jour, dans les Homélies, correspond grosso modo au second discours dans les Récognitions. Il y est de nouveau question du Vrai Prophète, du rejet des idoles, de l'unicité de Dieu. Pierre opère des guérisons et s'entretient aussi avec ses familiers.
Quatrième discours à Tripoli Suite de la veille. Le quatrième discours dans les Homélies correspond grosso modo au troisième dans les Récognitions. Après trois mois passés à Tripoli, Clément reçoit le baptême, et Pierre, avant de partir pour Antioche, organise l'Église de Tripoli.
Les « reconnaissances » Pierre n'atteindra pas Antioche dans les Homélies, et probablement l'Écrit de base. Il fait une brève étape à Orthasia, puis se rend, avec ses disciples, à Antarade (aujourd'hui Tartous en Syrie), où Clément raconte la disparition de ses parents et de ses deux frères jumeaux, alors qu'il était encore enfant. Grâce à l'intervention « providentielle » de Pierre, il les retrouve dans cette ville et, à l'étape suivante, Laodicée. C'est l'occasion pour Pierre de développer une théorie sur l'horoscope, qui figure dans les deux ouvrages et paraît remonter à l'Écrit de base. Dans les Récognitions, toutefois, cette théorie est abrégée et introduit le discours contre les mythes grecs qui se trouvaient plus haut dans les Homélies et l'Écrit de baseCfr. § « « Itinéraire » de Pierre ».. On trouve aussi dans les Récognitions de longs développements philosophiques sur le thème du libre arbitre.
Les discussions de Laodicée Alors que les Récognitions se concluent sur diverses péripéties de Simon, Clément et Pierre à Antioche, où l'apôtre installe la "vraie foi" dans la capitale de la province et finit par triompher de son concurrent Simon, les Homélies, puisant vraisemblablement à l'Écrit de base, relancent le débat de haut vol avec Simon, alias peut-être Marcion, à Laodicée. C'est ici que se rencontrent certains thèmes fort intéressants, que l'auteur des Récognitions semble avoir laissés de côté parce que, conformément à la discipline de l'arcane, il tient à garder cachées certaines vérités « qui veulent être honorées par le silence »Récognitions I, 23, 1-2..
Données propres aux Homélies thumb|140 px|Jacques le Juste. 1809. Icône orthodoxe anonyme. Les deux manuscrits grecs qui ont transmis l'ouvrage le font précéder de trois liminaires :