La Bande noire est le nom donné à différentes organisations et groupes ouvriers anarchistes ou d'inspiration anarchiste. présents dans la région de Montceau-les-Mines, Le Creusot, et plus largement le bassin minier de Saône-et-Loire pendant une période de troubles entre 1878 à 1885.
Ils agissent de manière autonome et utilisent la violence politique sous la forme d'attentats à la bombe, d'incendies, d'émeutes, d'attaques à main armée, de fusillades et d'autres méthodes insurrectionnelles. Les cibles sont à la fois symboliques et . Ils visent des personnes ou des symboles liés au patronat de la région et à l'Église catholique, considérée localement comme profondément liée aux intérêts du patronat et de l'État.
La plupart des attaques se déroulent entre et , bien que des actes pouvant remonter à 1878 peuvent être rattachés à ces groupes après le renvoi de mineurs républicains par un patron venant de perdre les élections municipales. La répression qui suit pousse de mineurs à se radicaliser et rejoindre ces groupes. L'origine du nom est mal connue, il est peut-être inspiré de la Main Noire espagnole ou est une allusion aux réunions nocturnes. Infiltrées, les Bandes noires disparaissent en 1885 à la suite notamment du piège tendu par la police le qui conduit à l'arrestation de dizaines de militants, et au jugement de trente-deux accusés le .
Histoire
Contexte et fondation
vignette|Rapport sur les interventions d'un délégué des mineurs de Montceau-les-Mines qui rencontre des membres de la Fédération jurassienne à Genève quelques jours avant le début du mouvement (Archives départementales de Saône-et-Loire - 4 M 307 - courtoisie d'Archives Anarchistes) Aux élections de , le docteur Jeannin, républicain, est élu maire de Montceau-les-Mines face à Léonce Chagot, maire sortant et directeur de la compagnie des mines. La déconvenue est grande pour la compagnie ; quinze ouvriers, tous républicains, sont licenciés. Les esprits s'échauffent et le la grève éclate ; les gendarmes interviennent, les affrontements sont violents, une patrouille est même prise pour cible par des tirs de pistolet. Vingt-six mineurs sont alors arrêtés et deux cents renvoyés ; le la grève est terminée. Ces événements, selon l'historien Jean Maitron, sont à l'origine de la création de l'organisationJean Maitron, Le mouvement anarchiste en France, des origines à 1914, tome 1, Paris, Gallimard, 1992, page 158.. vignette|Nicolas Didelin (cousin de Louise Michel) écrivant à Charles Voisin au sujet du délégué de Montceau, pour s'assurer de sa fiabilité (Archives départementales du Rhône - 2 U 433 - courtoisie d'Archives Anarchistes) Durant la même période, le clergé, généralement originaire des campagnes charolaises est vivement critiqué. En effet, issus d'un pays foncièrement chrétien, ses membres semblaient être mal à l'aise dans un milieu ouvrier qui fréquentait peu l'église et faisait, selon certains habitants, preuve de beaucoup de zèle. Le curé Gauthier, desservant du Bois du Verne (quartier de Montceau-les-Mines), les frères maristes et les sœurs des écoles congréganistes sont notamment les cibles de nombreuses critiques, comme celles de participer à une oppression cléricale, par la surveillance notamment, visant les ouvriers et entretenue par Jules Chagot, puis par son neveu et successeur Léonce Chagot.
Les réunions de plus de vingt personnes étant interdites depuis 1810, diverses organisations ouvrières commencent à se réunir secrètement dans les bois et cabarets.
Le fonctionnement des organisations ouvrières locales, au moins durant la période 1878-1882, semble trouver son origine dans les sociétés secrètes républicaines du . Par exemple, un rapport de la gendarmerie de Montceau-les-Mines indique que : « les signes extérieurs (clignement de l'œil, serrement de main) employés par les membres sont ceux de la Franc-maçonnerie. ». Le culte du secret, des récits d’initiation extravagants ainsi qu'une hiérarchisation des bandes semblent confirmer la filiation à cet idéal.
Une de ces sociétés secrètes eut, semble-t-il, un rôle très important. Appelée La Marianne et installée dans le quartier ouvrier du Bois-du-Verne, elle fut surnommée dès 1879 Bande noire par la gendarmerie. Elle était composée, selon les autorités, de « jeunes gens dont un certain nombre ont eu des démêlés avec la simple police ou police correctionnelle, des hommes assez âgés de 40 ou 45 ans, pères de famille, plusieurs vieux [se réclamant] de la Grande internationale ». Elle posa les bases des organisations ouvrières à Montceau-les-Mines.
En , une organisation appelée Bande Noire est fondée par un ouvrier montcellien, elle prend le statut d'Association socialiste du Sud-Est et affirme soutenir les ouvriers dans leurs revendications contre les patrons.
Réunis la nuit dans les bois ou chez les marchands de vin, ils prennent le nom de « Bande noire » et multiplient les dynamitages. Ils incendient une chapelle, font sauter des calvaires et des croix, s’en prennent aux domiciles des « maîtres mineurs » et adressent aux magistrats des lettres de menaces. Récusant le réformisme des chambres syndicales, ils sont ainsi parmi les premiers à mettre en œuvre la « propagande par le fait » que des théoriciens anarchistes comme Pierre Kropotkine formulent au même moment..
Actions
1882 vignette|Scène d'émeute dans la chapelle du Bois-du-Verne le 15 août 1882. Les premières attaques de la Bande noire sont teintées d'un anticléricalisme radical : le , des reposoirs préparés pour une procession sont jetés dans un étang, puis en des attentats sont perpétrés, notamment dans la chapelle d'une école religieuse, contre l'école des sœurs d'un hameau proche de Montceau-les-MinesThierry Vareilles, Histoire d'attentats politiques, de l'an 44 av. Jésus-Christ à nos jours - Page 53, 2005, ainsi que contre l'église de Bois-du-Verne.. Durant ce même mois d'août, diverses croix sont détruites dans les quartiers du Bois du Verne, des Alouettes et du Bois Roulot.. Ces actions font suite à une année agitée entre la Bande noire et un éminent membre du clergé local proche de Jules Chagot. Selon l'historien Roger Marchandeau, le curé Gauthier « essaie de combattre la Bande Noire en espionnant les habitants et en les dénonçant à la direction de la Compagnie. Sur son terrible calepin noir, il couche sans cesse les noms des mineurs qui refusent d'accepter la domination du maître. ». Cette attitude lui vaudra de nombreuses menaces qui seront les premières actions revendiquées par la Bande Noire. vignette|Armée française occupant Montceau-les-Mines en réponse aux troubles de la Bande noire, Le Monde illustré (11 novembre 1882) Le , une émeute des sympathisants et membres de la bande noire éclate, deux cents à cinq cents mineurs, sur une population de trois mille ouvriers, y participent. Une armurerie est pillée par la bande du Bois-du-Verne et les armes (des revolvers principalement) sont redistribuées aux manifestants. La chapelle du Bois-du-Verne est attaquée, la rosace de l'entrée est détruite par une bombeJean-Baptiste Dumay, Pierre Ponsot,Mémoires d'un militant ouvrier du Creusot, 1841-1905 p.368, 1976, l'édifice est saccagé, puis incendié. Plus tard dans la nuit les émeutiers pénètrent dans l'école des sœurs et brisent les carreaux ainsi que la porte du vestibule. vignette|Armée française occupant Montceau-les-Mines en réponse aux troubles de la Bande noire, Le Monde illustré (18 novembre 1882) Dès le lendemain, les autorités procèdent à de nombreuses arrestations qui mèneront au premier procès des bandes noires en , les ouvriers interrogés à la suite de ces événements mettent alors en avant une pression cléricale pour justifier leurs actes, car sept mineurs avaient été renvoyés de leur travail à la suite de manifestations d'hostilité contre le curé au cours d'un enterrement. Malgré une trentaine d'arrestations, notamment de membres de la chambre syndicale Santa-Maria et la présence de quatre cents militaires du 134e régiment d'infanterie, des réunions secrètes continuèrent d'avoir lieu dans les mois qui suivirent. Le Journal du Cher, le , en décrit une : « La bande était composée en majeure partie, [...] de jeunes gens de quinze à vingt ans. Tous étaient plus ou moins déguisés. Les uns avaient la figure barbouillée de noir, les autres portaient de fausses barbes, d'autres enfin avaient revêtu des habits de femmes. Quelques-uns étaient armés de fusils et de revolvers ; d'autres, de faulx, de fourches et de casses-têtes. Une certaine discipline régnait parmi eux, et les ordres des chefs étaient exécutés militairement. ». On signale notamment une réunion de deux cents individus à Montceau-les-Mines le . vignette|Armée française occupant Montceau-les-Mines en réponse aux troubles de la Bande noire, Le Monde illustré (18 novembre 1882) C'est après cette émeute qu'on assiste à une radicalisation : d'abord avec une multiplication des lettres de menaces, principalement contre des maîtres-mineurs, mais aussi avec la multiplication des abattages de croix, et à partir d' avec une utilisation quasi systématique de la dynamite dans le but de cibler des personnes.
Bien qu'ils ciblent principalement des symboles religieux, l'organisation semble être plus largement motivée par des idées anarchistes et anticapitalistes comme le montre ce communiqué adressé à L’Étendard révolutionnaire en : Les journaux de la réaction républicaine emplissent leurs colonnes de diatribes odieuses contre « la bande noire » qui vient de lancer la première étincelle de la très-prochaine révolution sociale. Ces journaux affectent de nous prendre pour des cléricaux, pour les agents du bonapartisme, nous qui avons fait sauter les églises et les madones, et qui exécrons les despotismes sous quelque forme qu'ils se présentent : césarisme, droit divin, orléanisme ou monarchisme républicain. Ce mot de « bande noire » a prêté le flanc à leurs hypocrisies et à leurs mensonges. Eh bien ! Nous venons le leur dire bien en face, pour qu'ils ne puissent plus arguer l'ignorance: la « bande noire » c'est la « bande de la misère », le drapeau noir que nous avons arboré c'est le drapeau de la faim, de la grève, de la lutte à outrance sur le terrain de la révolution sociale, de l'anéantissement du capital, du patronat, de l'exploitation de l'homme par l'homme. Et dites-leur bien, compagnons, que malgré la persécution qui nous écrase, malgré les soldats de l'empire, les valets de l'empire, nous sommes prêts à relever demain notre drapeau jusqu'à ce que la victoire ait couronné nos efforts et nos sacrifices ! Vive la révolution sociale !Le s'ouvre devant la cour d’assises de Saône-et-Loire à Mâcon le premier procès des membres de la Bande noire, vingt-trois suspects sont alors jugés pour les faits commis lors de l'émeute du . Mais après six jours d’audience, à la suite de menaces contre le procureur général et de l'attentat du restaurant du théâtre Bellecour le à Lyon, le procès est reporté. Il est alors décidé que le second procès se déroule en devant la cour d’assises du Puy-de-Dôme à Riom. Le , le verdict tombe, sont retenues les accusations de vol, de port d’armes dans un mouvement insurrectionnel, d’envahissement d’édifices habités et d’arrestations illégales : Devillard écope de cinq ans de réclusion ; Viennet de trois ans, Juillet, Garnier, Loriot et Demesples de deux ans ; Château, Chofflet et Spenlhauer d'un an. Bonnot et quatorze autres sont acquittés.
1883 vignette|Titres de presse de la première période de presse anarchiste lyonnaise (1882-1884), dans l'ordre : Le Droit social, L'Étendard révolutionnaire, La Lutte, Le Drapeau noir, L'Émeute, Le Défi, L'Hydre anarchiste, L'Alarme et enfin Le Droit anarchique. La Bande noire publie ses communiqués dans l'Étendard révolutionnaire par l'intermédiaire de Bordat.