Une corne de licorne est un objet légendaire, connu en Europe occidentale. Durant la majeure partie du Moyen Âge et des Temps modernes, il est décrit comme la corne unique qui orne le front de la licorne, dotée de nombreux pouvoirs de guérison et de vertus de contrepoison. Ces propriétés, supposées réelles dès le , en font l'un des remèdes les plus chers et les plus réputés de la Renaissance, utilisé jusque dans les cours royales. Les croyances liées à la « corne de licorne » influencent l'alchimie, à travers la médecine spagyrique. L'objet est à l'origine d'une série de tests sur ses propriétés de purification, relatés entre autres dans l'ouvrage d'Ambroise Paré Discours de la licorne, paru en 1582, qui annonce les prémices de la méthode expérimentale ; il suscite des écrits d'érudits visant à défendre la croyance en ces propriétés, ou au contraire à les tester et à les mettre en doute.

Vue comme l'un des biens les plus précieux que puisse posséder un roi, la corne de licorne s'échange et peut être acquise chez les apothicaires comme contrepoison universel jusqu'au . Ces « cornes » sont aussi exposées dans des cabinets de curiosités. Elles sont utilisées pour créer des sceptres et d'autres objets souverains, tels que le des rois danois, le sceptre et la couronne impériale de l'empire d'Autriche ainsi que le fourreau et le pommeau de l'épée de Charles le Téméraire. La licorne légendaire n'a jamais été capturée, mais son symbolisme, lié à l'attirance qu'exerce sur elle le giron d'une femme vierge, a fait de sa corne le symbole de l'incarnation du Verbe de Dieu, de l'innocence et de la puissance divine.

La croyance aux vertus de la corne de licorne et en sa provenance perdure jusqu'au , époque où la découverte du narval se diffuse. Ce mammifère marin est le véritable porteur de la « corne de licorne », en réalité une dent particulière poussant dans la bouche des mâles et de certaines femelles. Depuis, la corne de licorne est surtout mentionnée dans les œuvres de fantasy, les jeux de rôle et les jeux vidéo.

Nature et propriétés de la corne Issue d'une figure antique, la licorne est décrite par Ctésias comme porteuse d'une corne dont les princes indiens se serviraient afin de faire des hanaps contre le poison. Ces écrits sont repris par Aristote et Pline l'Ancien. Claude Élien dit lui aussi que boire dans cette corne protège des maladies et des poisons.. Ces écrits influencent les auteurs du Moyen Âge. Jusqu'à la Renaissance, la licorne devient l'animal imaginaire le plus important et le plus fréquemment mentionné dans l'Occident, son existence n'étant pas remise en cause. D'autres parties de son corps se voient attribuer des vertus médicinales. Ainsi, au , l’abbesse Hildegarde de Bingen préconise un onguent à base de foie de licorne et de jaune d’œuf contre la lèpre.. Le port d’une ceinture en cuir de licorne est censé protéger de la peste et de la fièvre, tandis que des chaussures en cuir de cet animal éloigneraient les maladies des pieds..

L'utilisation médicinale réelle de la licorne est liée à sa corne et à son pouvoir de purification supposé depuis l'Antiquité, qui est dépeint dans les arts et mentionné explicitement pour la première fois à partir du . Les légendes sur les propriétés de la corne de licorne circulant dès le Moyen Âge sont à l’origine du commerce florissant de ces objets qui deviennent de plus en plus communs jusqu'à la fin du , où leur origine réelle est connue. La licorne n'ayant jamais existé telle qu'elle est représentée, ce sont le plus souvent des dents de narval que l'on nomme « cornes de licornes » à ces époques. Parallèlement aux propriétés supposés, les représentations picturales de la corne de licorne, très fréquentes en Europe médiévale, évoluent aussi : alors que cette corne peut avoir différentes formes au Moyen Âge notamment dans les sculptures romanes, dont une forme recourbée vers l'arrière, elle adopte une forme torsadée et une position à l'avant de la tête sous l'influence de la circulation des dents de narval présentées comme cornes de licorne.

Origine : la purification des eaux vignette|gauche|Détail du panneau gauche du Jardin des délices de Jérôme Bosch (1503-1504), montrant des licornes qui purifient les eaux.|alt=Le tableau montre différents animaux qui boivent côte à côte, dont une licorne blanche qui touche l'eau de la pointe de sa corne.

La première mention du pouvoir purificateur de la licorne figure dans une interprétation du Physiologus datée du , où il est question d’un grand lac près duquel les animaux se rassemblent pour boire :

Ce thème se fait vite connaître. La scène de purification des eaux par une licorne est reprise en 1389 par le père Johann van Hesse, qui affirme avoir vu une licorne sortir de la mer pour nettoyer des eaux impures afin que des animaux puissent boire. Selon Bruno Faidutti, l'origine de cette légende provient d'Élien de Préneste, à travers ses textes grecs mentionnant le fait que les nobles indiens pussent boire dans des cornes de licornes pour se protéger des maladies et des poisons. Symboliquement, le serpent qui empoisonne l’eau est le diable et la licorne figure le Christ rédempteur. La licorne est le plus souvent représentée au bord d’une rivière, d’un lac ou d’une fontaine tandis que les animaux attendent qu’elle ait fini son œuvre pour boire. Cette scène est très fréquente dans l’art des . Des études et traductions sur ces dessins et récits popularisent la croyance selon laquelle le pouvoir de l'animal viendrait de sa corne, qui éliminerait les poisons dès qu’elle touche un liquide. Selon Bruno Faidutti, la purification des eaux forge donc la légende sur les propriétés de la « corne de licorne », et justifie plus tard l’usage de la « corne de licorne » comme antidote universel.

Propriétés médicinales supposées

thumb|upright=0.8|Ainkhürn, « corne de licorne » offerte à l'empereur Ferdinand du Saint-Empire en 1540, exposée au Wiener Schatzkammer.|alt=Une longue dent de narval de couleur ivoire est enchâssée et présentée sous verre, comme pourrait l'être un trophée.

La « corne de licorne » se voit donc très vite attribuer de nombreuses propriétés médicinales qui en font l'un des remèdes les plus réputés durant la Renaissance et un bien extrêmement précieux, dont l'utilisation médicinale est attestée depuis le .. Cet usage peut être mis en parallèle avec celui de la pierre de bézoard, autre objet d'origine animale réputé dans la médecine de la Renaissance, et exposé comme rareté dans les cabinets de curiosités.. Il est aussi parallèle aux usages de la corne de rhinocéros, plutôt propres au continent asiatique.

Au fil du temps, outre la purification des eaux souillées dans la nature, son usage est préconisé contre la rubéole, la rougeole, les fièvres et les douleurs. Les moines des couvents parisiens la font tremper dans l'eau avant de donner la boisson aux lépreux. Elle fait office d’antidote et sous forme de poudre, est réputée faciliter la guérison des blessures, permettre de neutraliser les poisons (comme le venin du scorpion ou de la vipère), voire lutter contre la peste.. Elle suerait en présence du venin, aurait aussi un pouvoir aphrodisiaque connu depuis l'Antiquité. et permettrait de vérifier la virginité des jeunes filles..

Sa fonction prophylactique et son pouvoir magique, bien que connus depuis des siècles, se précisent tandis que son commerce augmente et que divers trafics impliquant de « fausses » cornes et de « fausses » poudres se développent. La valeur marchande astronomique atteinte par ces objets laisse à supposer que leurs vertus imaginaires pourraient être à l'origine de guérisons constatées, probablement grâce à l'effet placebo. La corne est consommée de plusieurs façons, en donnant sa raclure en substance ou en infusion.. Cette utilisation de la corne de licorne en médecine s'explique aussi par le fait que les thérapeutes disposent alors de très peu d'instruments et d'objets, et par l'héritage antique voulant que ces derniers ne soient que des instruments de Dieu. L'Inquisition joue son rôle dans cette croyance, car douter des pouvoirs de la corne signifie douter de l'existence de la licorne elle-même, animal de Dieu mentionné dans une traduction de la Bible. Les sceptiques qui persisteraient à douter de ses pouvoirs risquent le bûcher.

Utilisation comme antipoison La « corne de licorne » est censée être, dès le Moyen Âge et peut-être même à partir de l'Antiquité, un remède antipoison d'exception. Son succès comme antipoison en Europe coïncide avec la période d'apogée de l'empoisonnement d'adversaires politiques, du au ; sa rareté explique l'absence de tests de cette propriété supposée.

Selon la légende, la « corne » exposée à Paris au musée de Cluny serait un présent du calife de Bagdad, Haroun al-Rachid, fait en 807 à Charlemagne ; il s'agit d'une très longue corne torsadée mesurant presque trois mètres. Une corne longue de sept pieds est exposée à Bruges, dans les Flandres. Les pharmaciens soignent avec des dents de narval présentées comme cornes de licorne, et dont ils possèdent de grands morceaux afin qu'on ne puisse la confondre avec celle d'un autre animal, tel le bœuf. Certaines cornes, apportées dit-on au cours de la quatrième croisade de Constantinople, sont jetées au fond du puits du palais des Doges, à Venise, afin que l'eau ne puisse jamais y être empoisonnée. On trouve des « cornes » considérées comme des reliques sacrées au concile de Trente en 1563, ainsi que dans la cathédrale Saint-Denis au nord de Paris, la basilique Saint-Marc de Venise et à l'abbaye de Westminster. Elles sont généralement montées sur des socles d'argent et présentées comme des trophées que l'on ne sort qu'à l'occasion de grandes cérémonies.

Ambroise Paré rapporte qu'à la cour du roi de France, d'aucuns prétendaient déceler la présence de poison dans les plats et les boissons : si la corne devient bouillante et se met à fumer, c'est que le mets est empoisonné.. Le pape Clément VII aurait offert une corne de licorne de deux coudées de long, enclose sur une châsse d'or, au roi François de France lors du mariage de sa nièce Catherine de Médicis, à Marseille en .. Ce roi ne se serait, semble-t-il, jamais déplacé sans sa bourse remplie de poudre de licorne. Le grand inquisiteur Tomás de Torquemada en aurait aussi fait usage pour se protéger du poison et des assassins..

Critiques et expérimentations sur la corne de licorne vignette|Expérience de S. Reisel avec une « corne de licorne ».