Le constructivisme en épistémologie est une théorie de la connaissance qui repose sur l'idée que notre image de la réalité, ou les notions structurant cette image, sont le produit de l'esprit humain en interaction avec cette réalité, et non le reflet exact de la réalité elle-même. Pour Jean-Michel Besnier, le constructivisme désigne d'abord . Il note qu'en un sens voisin .
La conception constructiviste s'oppose à une certaine tradition dite réaliste, comme l'indique Ernst von Glasersfeld. Elle marque une rupture avec la notion traditionnelle selon laquelle toute connaissance humaine devrait ou pourrait s’approcher d’une représentation plus ou moins « vraie » d’une réalité indépendante ou « ontologique ». Au lieu de prétendre que la connaissance puisse représenter un monde au-delà de notre expérience, toute connaissance est considérée comme un outil dans le domaine de l’expérienceErnst von Glasersfeld, « Pourquoi le constructivisme doit-il être radical? », 2004..
Il existe différents courants de pensée constructivistes, selon les disciplines auxquelles cette approche est appliquée et selon les perspectives envisagées.
Courants de pensée Ian Hacking distingue trois grandes familles de constructivisme.Amy Dahan Dalmenico et Jean-Jacques Rosat, 2001, À plusieurs voix sur Entre science et réalité. La construction sociale de quoi ?, Mouvements 4(17)., qui chacune engage des considérations épistémologiques particulières : le constructivisme mathématique (de Luitzen Egbertus Jan Brouwer) ; un constructivisme philosophique développé notamment par des auteurs tels que Nelson Goodman, et que Ian Hacking appelle, avec Goodman, le Constructivisme/positivisme : où en sommes-nous avec cette opposition ? (PDF).. D'autres philosophies comme la phénoménologie de Edmund Husserl peuvent être rapprochées de cette forme de constructivismeVoir « Subjectivité comme auto-organisation. Une étude du constructivisme radical au départ de Husserl » par Edmund M. Mutelesi, Dissertation doctorale à l'Institut Supérieur de Philosophie, Université catholique de Louvain (Belgique). ; un constructivisme social, développé notamment par des sociologues des sciences, comme Michel Callon et Bruno Latour, que Ian Hacking appelle le . Il fait également référence à une théorie sociologique de la connaissance initiée par Peter L. Berger et Thomas Luckmann dans l'ouvrage La Construction sociale de la réalité (1966).
Selon Ian Hacking, ces trois constructivismes s'ignorent largement, mais tous ont en commun l'héritage de la pensée kantienne : .. C'est en cela que tous ces constructivismes logent dans la , qui fut, toujours selon Ian Hacking, le ., et dont tous les constructivismes, ..
Il existe par ailleurs une quatrième famille qui se réclame du constructivisme dans le champ de l'épistémologie : le constructivisme radical, développé notamment par Ernst von Glasersfeld à partir des travaux de cybernétique et de systémique, et repris en France par Jean-Louis Le Moigne sous le nom d'épistémologie constructiviste. On y croise notamment les travaux d'épistémologie génétique de Jean Piaget, qui présente les « épistémologies constructivistes » (au pluriel) en 1967 dans l'article de l'Encyclopédie de la Pléiade « Logique et Connaissance scientifique », ou encore les travaux d'épistémologie complexe d'Edgar Morinqui se définit comme « coconstructiviste » dans cet entretien en précisant : c’est-à-dire que je parle de la collaboration du monde extérieur et de notre esprit pour construire la réalité..
Histoire Les constructivismes épistémologiques, s'ils dérivent largement de la pensée de Kant, plongent leurs racines dans des traditions philosophiques plus anciennes, depuis le scepticisme de l'Antiquité jusqu'au nominalisme du Moyen ÂgeJean-Louis Le Moigne, Les épistémologies constructivistes.. Mais pas seulement, il peut aussi avoir lieu au moment de la Renaissance, avec Léonard de Vinci.
Pour , le constructivisme philosophique . À la suite de Kant, il cite parmi les penseurs constructivistes « des idéalistes allemands comme Fichte, Hegel, et Marx, des "hégéliens" tels Cassirer, Croce et Collingwood et des pragmatistes américains, tels que Peirce et Dewey ».
Cette liste est néanmoins à considérer avec précaution, parce qu'il y a très peu de liens entre l'épistémologie exposée par Thomas Hobbes au début du Léviathan et celle exposée par Emmanuel Kant dans la Critique de la raison pure.
Les Lumières
Giambattista Vico (1668-1744), considéré comme le premier « vrai constructiviste » par Ernst von Glasersfeld Ernst von Glasersfeld An Introduction to Radical Constructivism., propose l’, à la place de la méthode de Descartes, qui vise à . Il insiste également sur l'importance de l'action pour la cognition ( : « Le vrai est le faire même »).
Le constructivisme de Kant De la même façon, que Ian Hacking considère Emmanuel Kant comme le « grand pionnier de la construction », pour Tom Rockmore, « la révolution copernicienne de Kant est constructiviste de part en part ».
Les tenants du pragmatisme, école américaine (fin –début ) fondée par Charles Sanders Peirce (1839-1914), considèrent qu'une théorie ne se distingue d'une autre que par les effets qu'elle produit une fois qu'elle est posée. Peirce introduit notamment le concept d'abduction, par lequel une règle hypothétique est générée par un cas unique ou un fait surprenant. Contrairement à l'induction et à la déduction, l'abduction est, selon Peirce, le seul mode de raisonnement par lequel on peut aboutir à des connaissances nouvelles. Les deux autres grandes figures du pragmatisme sont William James (1842–1910) et John Dewey (1859–1952).
Le philosophe allemand Hans Vaihinger (1852–1933), dans sa Philosophie des Als Ob (philosophie du « comme si »)Philosophie des Als Ob, défend l'idée que nous ne pouvons percevoir que des phénomènes, à partir desquels nous construisons des modèles de pensée fictionnels auxquels nous accordons une valeur de réalité. Nous nous comportons « comme si » le monde correspondait à nos modèles. Vaihinger souligne que Cité dans Paul Watzlawick, Les Cheveux du baron de Münchhausen, 1988..
L'écrivain français Paul Valéry (1871–1945) rappelle l'importance de la représentation et de l'action : .
Gaston Bachelard (1884–1962) insiste sur la question, ou le problème, qui précède toute construction théorique : Gaston Bachelard, La formation de l'esprit scientifique, , Librairie Philosophique J. Vrin, 1970..
En introduisant la notion de projet, Bachelard réintroduit (sans prononcer le mot) le caractère téléologique de l'épistémologieJean-Louis Le Moigne, Les épistémologies constructivistes, . ; il souligne ainsi que Gaston Bachelard, Études..
Pour Bachelard, Gaston Bachelard, La formation de l'esprit scientifique, 1938..
Parmi les participants aux Conférences Macy on peut citer Norbert Wiener (1894–1964), un des fondateurs de la cybernétique, et son texte « Behavior, purpose and teleology » (1943), qui réhabilite la notion de finalité à travers la téléonomie ; Gregory Bateson (1904–1980) et son ouvrage de référence Vers une écologie de l'esprit, 1972 ; Heinz von Foerster (1911–2002) qui, invité par Jean Piaget au Symposium d'épistémologie génétique de 1976 à Genève, présenta « Objects: Tokens for (Eigen-)Behaviors », texte qui allait devenir une référence pour le constructivisme.
Jean Piaget (1896–1980), après la création en 1955 du Centre International pour l'Épistémologie Génétique à Genève, est le premier à utiliser l'expression « épistémologies constructivistes » (au pluriel) en 1967 dans Logique et connaissance scientifique, un texte majeur pour l'épistémologie. Jean Piaget est . Pour Piaget, .
Herbert Simon (1916–2001) nomme « sciences de l'artificiel » ces nouvelles sciences (cybernétique, sciences cognitives, sciences de la décision et de l'organisation) qui, du fait de l'abstraction de leur objet (information, communication, décision), ne trouvent pas leur place dans l'épistémologie classique avec la méthode expérimentale et la réfutabilité.
Ernst von Glasersfeld (1917–2010) est l'auteur prolifique d'un constructivisme qu'il qualifiera de « radical ».
Paul Watzlawick (1921-2007), figure de proue de l'École de Palo-Alto et promoteur de la Nouvelle communication, publie en 1981 l'ouvrage collectif L'invention de la réalité qui comprend notamment des articles de Ernst von Glasersfeld et de Heinz von Foerster. Pour Watzlawick, Paul Watzlawick, Stratégie de la thérapie brève, Seuil, 1998..
Edgar Morin (né en 1921) définit sa façon de penser comme « co-constructivisteVoir dans cet entretien. » en précisant : . Son œuvre monumentale qu'est la Méthode est une source de premier ordre pour le constructivisme et la connaissance de la connaissance en général. Edgar Morin, La Méthode, La connaissance de la connaissance..
Jean-Louis Le Moigne (né en 1931), dans une œuvre encyclopédique, vise à donner ses lettres de noblesse au constructivisme. .
Anthony Wilden (né en 1935) aborde des thématiques constructivistes avec sa théorie des contextes. Il a travaillé avec Gregory Bateson à l’élaboration de la cybernétique de la deuxième génération d’où sortira l’approche écosystémique.
Mioara Mugur-Schächter, issue de la physique quantique, élabore une méthode intitulée Méthode de Conceptualisation Relativisée (MCR) d'inspiration nettement constructiviste.
Mikkel Borch-Jacobsen (né en 1951) aborde l'histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse dans une perspective constructiviste.
Pour Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin, de la revue en ligne Automates Intelligents, .
Description Jean PiagetCité par Jean-Louis Le Moigne dans son Que sais-je ? Les épistémologies constructivistes. proposait de définir l’épistémologie « en première approximation comme l’étude de la constitution des connaissances valables », dénomination qui, selon Le Moigne, permet de poser les trois grandes questions : qu’est ce que la connaissance (la question gnoséologique) ? comment est-elle constituée ou engendrée (la question méthodologique) ? comment apprécier sa valeur ou sa validité ?
Gnoséologie : qu’est ce que la connaissance ?
Pour répondre à cette question, Jean-Louis Le Moigne pose deux hypothèses : d'une part une hypothèse phénoménologique, selon laquelle l’objet ou le phénomène à connaître est inséparable du sujet connaissant; d'autre part une hypothèse téléologique (la téléologie étudie les systèmes de finalisation), qui se rapporte au but qui motive toujours le sujet connaissant. Ces hypothèses s’opposent à celles de l’épistémologie positiviste, soutenue par l’hypothèse ontologique selon laquelle la réalité existe en soi, et de l'épistémologie réaliste, soutenue par l’hypothèse déterministe.
Pas d’objet sans sujet , explique Jean-Louis Le Moigne qui appelle cela « l’hypothèse phénoménologique ». Ce qui signifie qu’il n’y a pas d’objet d’étude sans sujet étudiant.
, disait ValéryMon Faust, Œuvres, , Pléiade, cité par Jean-Louis Le Moigne..
Piaget l'exprime ainsi : .. Et pour Arthur Schopenhauer .
À l'interprétation de Copenhague, la mécanique quantique a d'ailleurs corroboré cette vision de l’observateur comme indissociable de la mesure effectuée (réduction de la fonction d'onde lors de la mesure).
Téléologie : le sujet a toujours un but La présence du sujet invite à se demander pourquoi celui-ci avance tel modèle ou telle théorie, dans quel but, pour quelle finalité ; ce que Jean-Louis Le Moigne appelle l’hypothèse téléologique. Car l’homme cherchant, modélisant, a toujours une motivation, un but. Dans certains cas, l’institution ou la personne qui mène une recherche est aussi un acteur qui a son propre but ou intérêt et pour lequel le résultat n’est pas neutre, ce qui peut amener évidemment un biais dans l’étude. Gaston Bachelard l'exprima parfaitement en écrivant que . Si chaque sujet a son point de vue, alors comment produire une connaissance ?
Méthodologie : comment la connaissance est-elle engendrée ?