Les Poèmes de Lucy (en anglais The Lucy Poems) est une série de cinq courts poèmes composés entre 1798 et 1801 par le poète romantique anglais William Wordsworth (1770-1850). Quatre d'entre eux sont d'abord publiés dans la deuxième édition des Ballades lyriques en 1800, recueil écrit en collaboration avec Samuel Taylor Coleridge (1772-1834), qui constitue à la fois la première œuvre majeure de Wordsworth et marque le début du courant romantique anglais.

Dans cette série, Wordsworth a cherché à écrire des strophes d'une grande pureté stylistique sur ses visions fugitives et abstraites de la beauté, de la nature, de l'amour, du désir et de la mort. Elles sont composées en un temps relativement court pendant un séjour du poète en Allemagne en compagnie de son ami Coleridge et de sa sœur Dorothy. Cependant, l'éloignement de Coleridge, parti pour une autre région moins austère, le plonge dans une profonde tristesse qui aurait été l'une des raisons l'ayant poussé à écrire les Poèmes de Lucy.

Encore que varient les interprétations, le thème principal de l'ensemble semble concerner l'amour du narrateur pour le personnage idéalisé de Lucy, morte dans sa prime jeunesse. L'idée de la mort pèse sur la séquence, l'imprégnant d'une tonalité à la fois mélancolique et élégiaque.

Nul ne sait si la figure de Lucy est inspirée par une personne réelle ou émane seulement de l'imagination du poète ; généralement réservé sur ces poèmes, Wordsworth n'a jamais révélé les détails de son origine ou de son identité. Certains critiques pensent que Lucy s'inspire de Dorothy, tandis que d'autres la considèrent comme un modèle littéraire sur lequel Wordsworth a voulu expérimenter, méditer et réfléchir.

Les Poèmes de Lucy comprennent, dans l'ordre (« J'eus plus d'un étrange délire »), , (« Elle demeurait le long de chemins que nul n'empruntait »), (« Avant de voyager sur terre vers de lointains sommets »), (« Parmi les libres monts, elle grandit à la pluie, au soleil ») et (« Un sommeil scellait mon esprit »).

Bien que présentés groupés dans les anthologies modernes depuis sa mort en 1850, Wordsworth ne les a pas conçus ni publiés comme une suite. Dans ses préfaces des éditions de 1798 et de 1800 des Ballades lyriques, il les décrit comme « expérimentaux » et les révise constamment entre 1798 et 1799, modifiant leur visée thématique. Contexte Les Poèmes de Lucy sont à bien des égards liés à l'amitié de Wordsworth et Coleridge. Les Ballades lyriques thumb|upright=0.8|gauche|Page de titre, première édition des Lyrical Ballads.|alt=Page titre jaunie : LYRICAL BALLADS, WITH A FEW OTHER POEMS. LONDON: PRINTED FOR J. & A. ARCH, GRACECHURCH-STREET. 1798 En 1798, les deux poètes publient conjointement les Lyrical Ballads, with a Few Other Poems (Ballades lyriques, avec quelques autres poèmes), recueil de poèmes écrits chacun séparément. D'emblée, le livre connaît une large diffusion et s'impose comme un modèle pour le mouvement romantique dans la littérature britannique.

Comme il l'explique dans la préface de l'édition de 1802, Wordsworth s'efforce d'y retrouver la langue vernaculaire, telle qu'elle est parlée dans la vie de tous les jours :

thumb|Port de Bristol (église Saint-Étienne, église Saint-Augustin-le-moins, cathédrale de Bristol), vers 1850.|alt=Vue d'un port avec deux édifices religieux, le premier plus imposant que le second. La rencontre entre Wordsworth et Coleridge a lieu fin août ou à Bristol. Dès lors, naît entre eux une profonde amitié créatrice, car chacun souhaite rompre avec le langage poétique conventionnel du (). À partir de 1797, ils se rejoignent dans le Somerset où ils vivent pratiquement côte à côte. Avant qu'il ne connaisse Coleridge, Wordsworth considère que ni sa vie, ni sa poésie ne présentent beaucoup d'intérêt. De fait, non seulement Coleridge exerce sur lui une profonde influence, mais a l'art de l'encourager, et sous ses éloges, sa créativité se trouve décuplée.

William est très proche de sa sœur, la poétesse Dorothy Wordsworth, qui vit à ses côtés pendant l'essentiel de sa vie. Elle raconte dans une lettre de à quel point la présence de Coleridge stimule son frère : . De fait, porté par cette nouvelle inspiration, Wordsworth se sent de taille à émuler Milton. Coleridge et lui décident de collaborer, mais se limitent à échanger des notes ou des suggestions.

Le bail de Wordsworth pour sa résidence d'Alfoxton à Holford ayant expiré., l'occasion est donnée aux deux amis de résider ensemble. Leur plan est de passer d'abord deux années en Allemagne avec Dorothy et Sara, l'épouse de Coleridge, pour apprendre la langue et, comme il est écrit dans une lettre de Wordsworth à James Losh du , pour .

thumb|upright=1.2|gauche|Ratzebourg, vue aérienne de la vieille ville.|alt=Promontoire densément urbanisé, maisons, château, édifices religieux, toits rouges au milieu de verdure. De fait, en , les deux amis et Dorothy se rendent en Allemagne pour préparer leur séjour. D'abord, ils résident à Hambourg, mais la cherté de la vie dépasse vite les moyens de Wordsworth. Coleridge, plus aisé, trouve de quoi se loger à meilleur compte à Ratzebourg dans le Schleswig-Holstein, ville de culture, mais Wordsworth ne peut se permettre de le suivre, et sa sœur et lui s'installent à moindre frais à Goslar en Basse-Saxe.

Nostalgie envers Coleridge thumb|upright=0.8|Samuel Taylor Coleridge, par Peter Vandyke, 1795|alt=Buste, homme en jaquette, chemise blanche, nœud de ruban blanc, cheveux ondulés mi-courts. Séparé de son ami, Wordsworth est à la peine, encore que dans les quelques semaines suivant sa solitude, il termine les trois premiers « Poèmes de Lucy », d'abord mentionnés dans une lettre à Coleridge de où ils sont qualifiés de . Un tel euphémisme s'explique par le fait que Coleridge s'attend à une épopée philosophique en trois parties intitulée Le Reclus ()..

Dans la même lettre, Wordsworth plaide pour son cas : privé de livres, écrit-il en substance, il aurait dû écrire cinq fois plus, mais il souffre de brûlures d'estomac et d'un point de côté, auxquels s'ajoutent des douleurs cardiaques. Le mot « douleur » (), poursuit-il, n'est pas vraiment approprié, il s'agit plutôt d'une impression de malaise et de chaleur interne. De toute façon, écrire dans ces conditions lui est difficile et lorsqu'il ne lit pas, tout son être se consume en pensées, en sentiments et aussi, conséquence de son anxiété, sa voix et ses membres se dérobent à lui.

Wordsworth blâme en partie sa sœur pour cette perte : eût-il vécu seul, son pécule lui aurait permis de suivre son ami ; de fait, ses moyens sont limités, alors que Coleridge peut recevoir avec libéralité, fréquenter les membres de l'aristocratie, inviter des hôtes .

Ainsi, bien que Dorothy lui soit affectivement indispensable, la relation entre le frère et la sœur reste tendue pendant leur séjour allemand, et, d'après Maltak, il est vraisemblable que Wordsworth compense sa double frustration , en créant Les Poèmes de Lucy comme soupape de sûreté.

Identité de Lucy Wordsworth n'a jamais révélé qui l'a inspiré pour créer ce personnage, et ce mystère a suscité une intense spéculation parmi les historiens de la littérature.

Les poèmes eux-mêmes ne livrent que peu de renseignements, pas même sur l'âge de Lucy. Au milieu du , l'écrivain Thomas de Quincey (1785–1859), à une époque ami du poète, écrit qu'.

Hartman est d'avis que ce prénom est un cliché néo-arcadien. D'autre part, Hartman fait valoir que Lucy ne représente pas nécessairement une seule et même personne, alors que Mary Moorman (1906–1994), biographe de Wordsworth, considère plutôt qu'il s'agit d'une fiction poétique, encore que Les Ballades lyriques se « fondant sur des faits » () et l'esprit du poète s'avérant essentiellement factuel, il serait hâtif, ajoute-t-elle, de prétendre que Lucy n'est qu'une créature imaginaire.

Ce même critique avance l'hypothèse que Lucy représenterait Mary Hutchinson, amie d'enfance et future épouse du poète, ce contre quoi s'insurgent nombre de ses collègues . Selon une autre hypothèse, Wordsworth aurait pensé à Margaret Hutchinson, sœur de Mary, qui, elle, est décédée. Pour autant, rien ne corrobore l'idée qu'il se soit épris d'aucune des sœurs Hutchinson autre que Mary, mais la mort de Margaret a pu l'influencer sans pour autant constituer son unique source d'inspiration.

thumb|upright=0.8|Dorothy, la sœur de William Wordsworth, vers la fin de sa vie. Portrait de 1907 par W. Crowbent d'après une photographie.|alt=Portrait en buste d'une femme âgée en bonnet de nuit de dentelle. En 1980, Hunter Davies partage l'idée que les poèmes ont été écrits pour Dorothy, encore qu'il trouve l'assimilation entre le personnage de Lucy et la sœur du poète « bizarre » (). Précédemment, Matlak a établi (voir ) le lien entre les deux en rappelant le fardeau financier que représente Dorothy, responsable en quelque sorte du départ de Coleridge. Si tel est le cas, à la fois nostalgique de son ami et fidèle à sa sœur, Wordsworth sublime les deux sentiments en opérant un double transfert de l'un à l'autre : Coleridge parti équivaut à un deuil, ce qui se traduit par le destin tragique de Lucy, et l'affection fraternelle, associée à l'amitié pour un camarade de cœur, expliquent l'amour porté au personnage. Quelque temps après que les poèmes ont été mis en chantier, Coleridge écrit : .

Une autre hypothèse serait que Wordsworth, consciemment ou non, craint en effet pour la vie de sa sœur : d'autres poèmes, en particulier La luciole et La cueillette des noix, mentionnent Lucy et semblent établir le lien de façon plus explicite :

La luciole

D'après Johnston, il semblerait que briser le tabou de l'inceste serait une sorte de jeu émanant aussi bien de Wordsworth que de Dorothy, comme en témoignerait La cueillette des noix :

La cueillette des noix

Le poète et essayiste Frederic Myers (1843–1901) pense qu'une unique émotion a suscité le personnage de Lucy, mais se défend de vouloir s'immiscer dans le tréfonds de l'intimité du poète : .

Karl Kroeber (1926–2009) est d'avis que Lucy possède une double existence, l'une réelle et historique, et une autre, idéalisée dans l'esprit du poète. Hartman partage cette vue : Lucy n'est présentée qu'à travers la vision que Wordsworth a d'elle, mais il ajoute qu'.

Kenneth Johnston arrive à la conclusion que Lucy incarne la muse de Wordsworth et que les poèmes se présentent comme une série d'invocations à cette inspiratrice « dont on craint pour sa vie » () : .

John Mahoney, quant à lui, tire la conclusion de toutes ces observations et explique que, quel que soit le modèle incarné par Lucy, Dorothy, Margaret ou une autre, l'important, c'est qu'elle représente . À cela s'ajoute le fait que sa totale insignifiance sur le plan public jure avec l'immense importance qu'elle revêt dans la sphère privée , si bien que ni elle, ni les autres personnages féminins de Wordsworth ni ne demeurent .

Johnston déclare que Les Poèmes de Lucy émanent d'un amant ayant longtemps contemplé sa bien-aimée de loin et aujourd'hui affecté par l'idée de sa mort ; en cela, ils ne diffèrent pas des textes composés par Wordsworth à Goslar qui concernent presque tous des gens décédés ou sur le point de mourir. Pour autant, les poèmes sont structurés de telle façon qu'ils ne visent pas une personne particulière ayant perdu la vie, mais un être censé représenter l'inspiration de l'auteur : il y a donc là une sorte d'allégorie incarnée par Lucy, que le poète « s'imagine morte » (), toujours représentée comme asexuée, en somme un pur « idéal ».

En effet, au fur et à mesure de la progression des poèmes, la voix de Wordsworth se fait plus discrète pour disparaître complètement au cinquième, comme si son amour surgissait d'une conception jungienne de son inconscient : Lucy devient alors un , ce qui n'enlève rien au chagrin personnel éprouvé, dont l'amant, d'ailleurs, ne connaît pas la source. Spencer Hall en conclut que l'humanisme du poète est d'essence « fragile ».