vignette|270x270px|Île de la Réunion, Saint-Denis, dépôt des immigrants (Comoriens). L’engagisme a été pratiqué à La Réunion pendant une longue période entre le deuxième quart du et le deuxième quart du . Établi avant l'abolition de l'esclavage dans la colonie (en ), il s'est surtout développé après celle-ci, en particulier à compter des années 1860. Quelques années avant l’abolition et surtout après la période esclavagiste, la colonie « engage » des milliers de personnes en provenance d’Inde, d’Afrique, de Madagascar, des Comores, de Chine, d’Australie, d’Europe, et de façon plus marginale d’autres colonies. L'engagisme consiste à proposer à des travailleurs étrangers à la colonie, un contrat de travail d'une durée de 5 ans renouvelable. L'engagé est alors au service d'un engagiste, généralement propriétaire terrien.
Engagisme indien au Cette immigration se déroula en trois phases : immigration libre (1828-1839), immigration contrôlée par l'administration (1848-1860) et immigration réglementée par les conventions franco-anglaises (1860-1882). Historique Immigration libre (1828-1839) vignette|Comptoirs Français en Inde en 1815 Dès la première année, furent introduits et ce rythme se poursuivit jusqu'en 1832 puis se ralentit. Les rapatriements furent nombreux : en 1843, il n'y avait plus que 884 engagés. Il y a plusieurs causes à cet échec : sauf pour les plus riches propriétaires, un manque de liquidité pour payer la main-d'œuvre ; l'impossibilité de faire travailler des hommes libres sous la direction d'esclaves - travailleurs déjà formés - et aux mêmes conditions de vie.. À cela, il faut ajouter le non-respect des contrats par les engagistes : salaires inférieurs à ceux promis, conditions de travail - sans oublier les agissements des « Mestrys » (agents recruteurs) qui n'hésitaient pas à enlever des enfants mineurs. Face à ces abus, en 1839, le Gouverneur général dans l'Inde rendit une ordonnance suspendant « toute sortie de sujets anglo-hindous pour les colonies, jusqu'à ce que le Parlement eût décidé sur les conditions futures de l'immigration ».
Pendant près de dix ans, l'administration des États français en Inde s'opposa à l'embarquement de coolies à destination de l'île Bourbon.
Immigration contrôlée par l'administration (1848-1860) Devant la libération imminente des esclaves, plusieurs notables de Bourbon demandèrent aux comptoirs indiens un certain nombre de travailleurs engagés. Le jour même de l'abolition (), indiens débarquent à la Réunion. Deux mille cultivateurs sont engagés en quelques mois. Face à l'exode des laboureurs, les gouverneurs prennent des mesures avalisées par la Métropole en vue de réglementer l'immigration..
Arrêtés et décrets se succèdent qui fixent les modalités de recrutement, conditions de transport, durée du contrat (, modalités de rapatriement). sont introduits à la Réunion entre 1848 et 1860.
Mais les possessions françaises ne suffisent pas à fournir les bras nécessaires. Dès lors, les agents recruteurs opèrent sur les territoires attenants pour contacter des sujets anglais. En dépit de nombreux litiges, le Gouvernement de Madras admit, en 1853, que le retour en Inde des émigrants « relèverait et améliorerait la condition des cultivateurs et leur serait généralement avantageux » puisqu'ils y reviendraient « avec un pécule de plus et quelques préjugés de moins »Ristelhuer, Procureur général (1849). Cité par J. Weber Les établissements français en Inde au XIXe siècle (Tome II, ), thèse pour le Doctorat d'État d'histoire, soutenue en mars 1987, à l'Université de Provence. Paris, Librairie de l'Inde, 1988, .. Après de longues négociations, des accords intervinrent en Europe qui aboutirent à la signature des conventions franco-anglaises des et 1861.
Immigration réglementée par les conventions franco-anglaises (1860-1882) Ce sont les textes les plus élaborés et les plus précis. La convention du autorise la Réunion à recruter annuellement en provenance des territoires anglais (art.1) ; des agents consulaires sont nommés pour veiller aux intérêts de l'émigrant embarquant dans les ports français (art. 5) ; il doit « s'assurer qu'il est librement engagé, qu'il a une parfaite connaissance de son contrat, du lieu de sa destination et des divers avantages attachés à son engagement » (art. 6) ; le contrat précise les noms des personnes auxquelles il s'engage (art. 7) ; d'une durée de cinq ans, il mentionne le nombre de jours ( par semaine) et d'heures (neuf heures trente par jour) de travail, les gages et les rations alimentaires, l'assistance médicale (art. 8) ; à l'expiration de son contrat, sauf s'il décide de résider dans la colonie, le droit de rapatriement s'étendant à sa femme et ses enfants au frais de l'administration (art. 9).
Ces conditions sont cependant trop belles pour être vraies. Les conditions de vie sur l'établissement ne diffèrent en rien de celles des esclaves. En outre, la Réunion souffre, dans les années 1860, d'une grave crise agricole due à l'effondrement du marché du sucre concurrencé par la betterave et le sucre de Cuba ; il faut y ajouter la conjonction entre maladies parasitaires : choléra en 1859 et paludisme en 1865, pour les hommes, et attaque du « Bores » pour les cultures, en plus de périodes cycloniques particulièrement violentes entre 1863 et 1868. Il en résulte un tarissement du courant migratoire quasiment interrompu entre 1867 et 1872.
Endettés et ruinés, les planteurs ne payent plus les engagés, remplaçant le salaire par l'octroi d'un petit lopin de terre que ceux-ci cultivent pour vivre. Ce colonage partiaire intervient pour beaucoup dans l'installation définitive des engagés à la Réunion. Une autre raison en est la rareté des possibilités de rapatriement pourtant prévues. Souvent aussi, ils sont obligés de prolonger leur engagement pour cause de dettes : retenues pour absence ou refus de corvées (amendes souvent arbitraires), marchandises achetées à crédit à la boutique de l'établissement, etc.
Quant à ceux qui, après avoir attendu parfois plusieurs années, sont rapatriés, ce sont les vieux, les malades, les handicapés, devenus inutilisables. Ils sont, en outre, aussi pauvres qu'à leur arrivée. On déplore aussi de nombreux décès au cours des convois de retour.
Ce qui se révéla n'être finalement qu'une traite déguisée provoqua l'opprobre du corps diplomatique : le , l'immigration indienne, contractuelle et organisée, vers la Réunion est définitivement prohibée. Les motifs en étaient « la subordination des droits de l'engagé aux intérêts de l'employeur, la misère des indiens rapatriés et les retards apportés à leur rapatriement, enfin l'insuffisance de protection qui leur était garantie pendant la durée de leur séjour à la colonie ». En fait, un dernier convoi, la Marguerite, parti de l'Inde le , débarqua encore le , , dont et
Une tentative de reprise eut lieu quelques années plus tard : un décret du donnait des assurances aux Anglais. En 1894, l'Angleterre exigea une nouvelle convention, comprenant , qui fut signée en 1897. De 1888 à 1904, on introduisit encore .
Condition de vie des engagés C'est surtout par les textes légaux et les conventions que nous pouvons déduire quel était le mode de vie des engagés. L'arrêté du , émanant du Gouvernement de Pondichéry, fixe les dispositions concernant les modalités de recrutement et d'engagement des coolies indiens. Il fut complété par l'arrêté du émanant de la Réunion, puis par le décret du , le plus important puisqu'il comprend 36 articles. Recrutement Lors de leur recrutement, les travailleurs doivent normalement percevoir une prime d'engagement. Pendant l'immigration libre, les immigrants, engagés pour cinq ans, étaient censés recevoir en avance les six premiers mois de leurs gages, soit , avance souvent retenue par les embaucheurs sous prétexte de dettes contractées envers eux, d'où une obligation de travailler 6 mois sans aucune rétribution. Durant la deuxième vague d'immigration, l'avance correspond à de salaire. Le barème était le suivantMichèle Marimoutou, Immigrants indiens, engagement et habitations sucrière. La Réunion, 1860-1882, mémoire de maîtrise, Université de la Réunion, Saint-Denis, Université populaire, 1986, . reprint aux Éditions du Travail, La Réunion, 1989 sous le titre ''Les engagés du sucre''. : Homme de 16 à 36 ans12,5 FFemme de 14 à 36 ans7,5 FGarçon de 11 à 16 ans5 F Fille de 11 à 14 ans5 F Ceci nous donne un aperçu de l'âge des immigrants (le chef des premiers immigrants, en 1828, avait 45 ans, les autres entre 18 et 25).
Embarquement et traversée Aucun travailleur ne peut être embarqué immédiatement pour qu'on puisse s'assurer qu'il s'est engagé librement. Il séjourne dans des dépôts constitués à cet effet. C'est seulement au dépôt, interdit aux Mestrys, qu'il reçoit cette avance, pour éviter qu'il ne se fasse dépouiller.
L'embarquement est contrôlé par diverses commissions chargées de vérifier l'état et la capacité du navire (chaque émigrant a droit en principe à 1,7 ), l'équipement sanitaire, la quantité et la qualité des vivres pour une traversée de 21 à 36 jours.
La traversée dure entre et . Le service à bord est assuré par les émigrants eux-mêmes et répond à un planning très précis : dès 4 h. du matin, des escouades de à commandés par les Mestrys lavent le pont, la dunette et les bouteilles (WC des officiers) ; au début de chaque matinée, visite médicale sur le pont ; la cuisine est assurée par des volontaires ; les femmes jouent le rôle d'infirmières. Chaque jour correspond à un service hebdomadaire précis : lavage du faux-pont où ils dorment, hygiène corporelle, etc. Selon l'arrêté du , les rations journalières de nourritures sont les suivantes : . de viande salée, ou . de poisson salé, . de biscuits ou . de riz, . de légumes et d'eau..
Arrivée Le débarquement se fait à La Grande Chaloupe (à quelques kilomètres de Saint-Denis), où les passagers sont transbordés du navire ancré au large dans de grande chaloupes, parfois au péril de leur vie par mauvais temps. thumb|État actuel du dortoir du premier lazaret. À l'arrivée, une commission vérifie le nombre de passagers et leur identité, contrôle les décès et reçoit les plaintes. L'immigrant est inscrit au "matricule général", registre reprenant son nom, celui de ses ascendants et de ses héritiers, leur domicile, son signalement, son lieu de naissance, le lieu où le contrat a été passé, le nom du navire, la date d'arrivée, le domicile de son engagiste, les conditions du contrat ainsi que tous les changements : transferts, cession d'engagement, permis de séjour, départ, mariage, naissance, décès.
Il reste ensuite en quarantaine dans un lazaret. Cet établissement insalubre sert à la fois de pénitencier pour enfants, d'atelier de discipline, de centre de soins et d'asile pour lépreux. Il y séjourne au minimum deux jours. En 1860, la colonie décide de l'aménagement d'un nouvel espace de quarantaine sanitaire plus vaste, pour faire face à la montée en charge des arrivées d'engagés. Le choix est alors fait de construire un ensemble de bâtiments dans la ravine de la Grande Chaloupe. Le site est d'abord composé de deux dortoirs, une longère, un bateau-lavoir, un cimetière, des latrines et des murs d’enceinte. À partir de 1863, un second lazaret (dit Lazaret 2) est aménagé pour augmenter la capacité d'accueil du site. Le Lazaret 1 est agrandi fin (entre 1898 et 1900) par une infirmerie et une étuve.
La vie quotidienne sur place vignette|Carte postale montrant des femmes indiennes à La Réunion, venues dans le cadre de l'engagisme. Par P. Advisse-Desruisseaux, XIXe siècle.