En linguistique, l'aspect est un trait grammatical associé au prédicat (le plus souvent au verbe, mais pas exclusivement), indiquant la façon dont le procès ou l'état exprimé par le verbe est envisagé du point de vue de son développement (commencement, déroulement, achèvement, évolution globale ou au contraire moment précis de cette évolution, etc.).

Selon les termes de Paul Imbs, le procès est envisagé sous l'angle de son déroulement interneL'Emploi des temps verbaux en français moderne. Essai de grammaire descriptive, 1960., au contraire du temps, qui donne une indication sur le procès d'un point de vue extérieur à ce dernier.

Le concept d'aspect a été importé dans les langues occidentales à partir de la grammaire des langues slaves et le mot « aspect » lui-même est une traduction du russe « вид » (vid). Toutefois, l'aspect tel qu'il existe en russe par exemple ne recouvre pas forcément ce qu'on peut entendre par ce terme dans le cadre de l'étude d'autres langues. C'est pourquoi les équivalences du type le perfectif russe correspond à tel ou tel temps ou tel aspect en français sont peu sûres. Ainsi, les aspects sont nommés par des termes parfois trompeurs et il convient d'être prudent, notamment à cause des « faux-amis » dans les traductions.

Considérations générales : l'aspect dans la conjugaison Quelques définitions d'un terme au sens incertain La notion de déroulement interne de Paul Imbs se retrouve, sous d'autres termes, dans de nombreuses définitions. Oswald Ducrot propose cette définition en 1972. :

« Les indications d'aspect sont toujours intérieures au prédicat. Le prédicat comporte en effet, non seulement l'idée d'une certaine qualité ou d'une certaine action ("être bleu", "venir dîner"), mais l'idée d'un certain mode de manifestation dans le temps de cette action ou de cette qualité, l'indication de la façon dont elles remplissent la période concernée par l'énonciation : c'est là ce qu'on appelle l'aspectla période concernée par l'énonciation, termes un peu ambigus, signifie "la période dont on parle, la période où a lieu l'action dont on parle". ».

Bien qu'il semble y avoir un consensus sur la notion même d'aspect, et sur ce que ce terme représente globalement (notamment par rapport au temps), la description des différents aspects est en revanche très diverse ; les mêmes termes renvoient souvent à plusieurs notions différentes (voir infra).

Différence temps-aspect L'aspect donne une indication par rapport au moment où le procès a lieu, et non par rapport au moment où l'on parle (sinon l'aspect se confondrait avec le temps). En d'autres termes, alors que le temps indique où se situe le procès dans le temps par rapport à l'acte d'énonciation, l'aspect renseigne sur sa progression et son évolution. Selon les termes de Paul Imbs, le procès est envisagé sous l'angle de son déroulement interne.

Exemple : Quand sa femme rentrera, Jean sera déjà sorti. Par rapport à celui qui dit cela (acte d'énonciation), ces deux actions n'ont pas encore eu lieu (d'où les temps : futur simple et futur antérieur). Mais par rapport au moment où la femme rentre, Jean a achevé son action (d'où l'aspect accompli de sera sorti) — au contraire de sa femme qui est en train de passer le seuil de la porte (d'où l'aspect inaccompli de rentrera).

En français, l'aspect n'a pas de marque flexionnelle propre. Par ailleurs, d'une façon générale, l'aspect et la chronologie sont de fait souvent liés sémantiquement : il y a par exemple une relation entre l'aspect achevé et le passé..

Aspect, mode, temps Pour Gustave GuillaumeGustave Guillaume, Temps et verbe. Théorie des aspects, des modes et des temps suivi de L'architectonique du temps dans les langues classiques, Honoré Champion, Paris, 1984 (original 1929), ., l'aspect est plus important que le mode, lui-même plus important que le temps (ou, mieux, l'époque)Le temps étant nommé par Guillaume par le terme synonyme « époque », pour éviter tout malentendu. Nous ne reprenons cette terminologie que dans la section concernant Guillaume. : en effet, toutes les formes verbales indiquent au moins un aspect, certaines d'entre elles ont un mode, et quelques-unes seulementces « quelques-unes » sont, certes, très fréquemment employées ; mais dans n'importe quel procès (je mange), l'indication de l'aspect est crucial, tandis que l'indication de l'époque est secondaire. Tel est le propos de Guillaume. indiquent une époque : par exemple, tous les infinitifs ont un aspect, mais n'indiquent aucun mode ni époque. Chanter est à l'aspect sémantique imperfectif, ainsi qu'à l'aspect lexical coverbal inaccompli. De même, l'auxiliarisation d'un infinitif tel qu’avoir chanté ne donne aucune indication d'époque : une fausse impression nous est donnée du fait qu’avoir chanté est à l’aspect accompli.

Par conséquent, pour Guillaume, l'aspect est une saisie précoce du mouvement cinétique de construction d'une image verbale dans l'état d'ébauche. Le mode est une saisie médiane, et le temps (au sens d’époque) est une saisie tardive, perfectionnée, d'une image verbale très achevée.

Aspect grammatical/aspect lexical/aspect sémantique

Certains aspects sont systématiques dans certaines langues. Par exemple, en français, le passé simple est toujours la marque de l'aspect inaccompli, comme tous les temps simples, alors que les temps composés sont toujours la marque de l'aspect accompliIl faut noter le cas du passé composé qui remplace souvent le passé simple, auquel cas il contient un aspect inaccompli : par exemple, (maintenant) j'ai terminé mon travail est accompli, alors que j'ai terminé mon travail hier est inaccompli, comme si le verbe était au passé simple.. Il s'agit d'un aspect grammatical, car l'aspect dépend alors du temps auquel le verbe est conjugué.

D'autres aspects, en revanche, dépendent du sens du verbe (aspect sémantique), du contexte coverbal (auxiliaire et adverbes : aspect lexical), ou enfin des flexions de conjugaison (aspect grammatical). Marc Wilmet appelle ce dernier aspect aspect affixal, qui regroupe selon lui non seulement les aspects dépendant des flexions, mais aussi les aspects dépendants de tous affixes. En cela il considère que les flexions sont des affixes comme les autres, à moins qu'il ne laisse leurs différences de côté pour l'étude des aspects. On le voit, le classement des aspects dépend beaucoup du classement de leur marque.

Aspects non verbaux Aspect du nom et de l'adjectif

On a parfois étendu la notion d'aspect aux noms et aux adjectifs. Par exemple : L'article en cours de réalisation indique l'aspect progressif. Des gens souvent attentionnés indique l'aspect itératif (ou une quantification existentielle, selon l'interprétation) On peut interpréter « des gens souvent attentionnés » comme « des personnes dont chacune se montre fréquemment attentionnée » ou (plus probablement) « des gens dont beaucoup s'avèrent attentionnés ». Ce cas rejoint alors l'exemple de Georges Kleiber, Les Alsaciens peuvent être obèses. Un homme vieillissant : aspect inchoatif (début de la vieillesse). L'achèvement des travaux : aspect terminatif.

La liste des aspects grandit alors sans fin, les aspects du nom ou de l'adjectif étant infiniment plus variés que les aspects verbaux.

Les différentes théories des aspects De nombreuses grammaires se basent sur des théories différentes. Certains aspects semblent cependant universellement reconnus, malgré une terminologie parfois différente : ainsi, l'aspect lexical de Delphine Denis et Anne Sancier-Chateau correspond de toute évidence à l'aspect sémantique de Marc Wilmet. En revanche, chez les premières, la question de l'auxiliaire est traitée très différemment de chez Wilmet : ce dernier considère tout auxiliaire comme un morphème autonome par rapport au verbe, et il classe donc tous les aspects utilisant un auxiliaire parmi les aspects coverbaux, tandis que Delphine Denis et Anne Sancier-Chateau considèrent les auxiliaires modaux (⇒ « périphrase d'aspect ») comme très différents des auxiliaires être et avoir qui ne seraient que des marques grammaticales (⇒ aspect accompli ou non accompli).

Aspect et Aktionsart

Pour Oswald Ducrot, il y a deux distinctions fondamentales dans les aspects : aspect perfectif/imperfectif, et aspect accompli/inaccompli. Par ailleurs, il distingue aspect (ou aspect subjectif) et Aktionsart (ou aspect objectif, ou encore mode d'action) :

[après avoir opposé les aspects accompli/ non accompli, et perfectif/imperfectif ]

(Ducrot et Todorov, « Temps et modalité dans la langue », in Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage, Seuil, 1972, ).

Puis Ducrot et Todorov donnent comme exemple d'Aktionsart l'inchoatif, le résultatif, et le déroulement uniforme/intermittent (par ex. voler - voleter).

Synthèse des différents aspects Les aspects grammaticaux (ou affixaux) Aspect accompli/inaccompli Dans l'aspect accompli, l'action est envisagée au-delà de son terme : du point de vue de celui qui agit, le procès du verbe est achevé. Ex.: Jean a chanté, Jean avait chanté, Jean aura chanté. À ce moment-là, Jean est sorti, Jean était sorti, Jean sera sorti.

L'aspect non accompli envisage l'action se déroulant : Jean chante, Jean chantait, Jean chanta. Jean sort, Jean sortait, Jean sortit.

On croit souvent que le passé simple est accompli et pas l'imparfait, parce qu'on a l'impression que l'action est achevée. Et effectivement, tous les verbes au passé dénotent une action achevée du point de vue de celui qui parle. Mais l'aspect est une manière d'envisager l'action au moment où elle se produit et pas par rapport au moment où l'on en parle. La notion d'aspect est libérée de la notion de temps en répondant à cette question : comment évolue l'action au moment où elle se produit (quel que soit le moment) ? Réponse : au moment où "Jean chanta", on voit Jean en train de chanter : l'action n'est pas terminée (aspect inaccompli), de même que dans Jean chantait. Et au moment où Jean a chanté/Jean avait chanté l'action est déjà accomplie, on peut voir Jean sortant du conservatoire de musique : Jean avait déjà chanté lorsqu’il sortit du conservatoire/Jean a déjà chanté lorsqu'il sort du conservatoire.

La différence passé simple/imparfait n'est cependant pas gratuite et tient à la différence aspect sécant/non-sécant.

Aspect sécant/non sécant L'aspect non sécant envisage une action d’importance, au premier plan (il chanta). L'action est considérée avec des limites que l'on connaît (il chanta pendant trois heures), globalement.

L'aspect sécant, non global ou duratif envisage une action qui a lieu en arrière-plan, de moindre importance ; l'action est considérée sans limite précise, à un moment précis de son déroulement : dans Jean chantait quand je sortis du conservatoire, on peut voir Jean figé, en train de chanter, pendant que je sortis. On ne considère pas l'action dans sa globalité mais au contraire on la prend en coupe à un moment donné de son évolution, d'où le terme sécant.

Le terme duratif pour sécant (imparfait) est trompeur. Il ne faut pas considérer que cet aspect indique une certaine durée (la longueur d'une action n'est jamais indiquée par l'aspect) mais qu'il saisit l'action dans une durée (quelle qu'elle soit) et non à un moment précis (ponctuel).

Aspect multiplicatif L'aspect multiplicatif ne renvoie pas à une fréquence de répétition comme l'aspect fréquentatif (ou itératif), mais à une multiplication du procès (criailler). Il s'agit d'un aspect affixal et non pas grammatical.

Aspect progressif - Sens de Marc Wilmet L'action est envisagée dans sa progression : le mal va croissant.

Aspect duratif Il s'agit de l'aspect dans <<Je suis en train de chanter.>>

Aspect prospectif Il s'agit de l'aspect de <<être sur le point de>> dans <<Cela est sur le point de casser.>> (au futur immédiat de l'indicatif de l'aspect prospectif), ou <<est parti pour>> dans <<Cela est parti pour augmenter.>>.

Aspect sémantique Aspect perfectif/imperfectif