Suse (en / Šuš) est une ancienne cité de l'Iran située dans le sud-ouest de ce pays, dans une plaine à environ à l'est du fleuve Tigre. Habitée dès la fin du , elle fut durant la haute Antiquité une des principales villes de la civilisation élamite, puis aux la capitale de l'Empire perse achéménide, et resta peuplée jusqu'au de notre ère au moins. La ville iranienne de Shush (en ), qui se trouve à proximité, en a pris la suite depuis le milieu du .

Suse est fondée vers , sur un point de passage qui relie la vallée du Tigre au plateau iranien, dans une région qui participe alors à l'émergence de l'État et des premières villes, phénomène majeur dans l'histoire humaine, dont Suse est l'un des principaux témoignages. Elle devient vite un centre important, situé à la rencontre des influences de la Mésopotamie et des cultures du plateau iranien. Mais les phases d'expansion alternent avec celles de déclin, ce qui reflète manifestement des changements culturels et politiques entre les civilisations de la plaine et celles du plateau. À partir du , le sud-ouest iranien voit l'émergence d'une entité culturelle et politique, l'Élam, dont Suse devient une des principales cités, passant de manière définitive sous son contrôle à partir des environs de Elle est durant les siècles suivants une des capitales élamites, connaissant une forte croissance, et embellie par les souverains de cet État. Lorsque celui-ci disparaît au , elle est intégrée par l'Empire achéménide, dont elle devient rapidement une des résidences royales, avec la construction de l'imposant palais de , où se rencontrent les influences artistiques et architecturales venues des diverses régions dominées par le « Roi des Rois ». Après l'effondrement de l'Empire achéménide, dans la seconde moitié du , Suse est reléguée au rang de ville provinciale des empires qui la dominent (séleucide, parthe, sassanide), restant une ville importante, avant de connaître un déclin durant l'Antiquité tardive. Après la conquête musulmane dans les années 640, Suse connaît un renouveau et atteint probablement sa phase d'extension maximale sous les Abbassides, aux . Elle décline à nouveau à partir du , pour être sans doute désertée au siècle suivant. Le site n'est repeuplé qu'à partir du milieu du .

Dès les premières découvertes effectuées lors des fouilles archéologiques, dans les années 1880 et surtout à partir de 1897, sous la direction d'équipes archéologiques françaises, Suse est devenu un site de première importance pour la connaissance des civilisations du Proche-Orient ancien. Cela est d'abord dû à la qualité des découvertes d'objets d'art provenant de Mésopotamie, en premier lieu le Code de Hammurabi, mais aussi de diverses œuvres de la dynastie d'Akkad, qui sont des sources essentielles pour la connaissance de cette période. Les autres trouvailles artistiques, couvrant près de , sont d'une importance cruciale pour connaître l'histoire de l'art et des cultures de l'Iran, en particulier pour les hautes époques, avec l'important corpus de céramiques de , datant d'une période protohistorique en général peu explorée sur les sites archéologiques du Moyen-Orient, et la documentation artistique et épigraphique des périodes élamites, qui est de loin la principale source permettant de reconstituer l'histoire de ce pays antique. Pour les périodes plus tardives, Suse constitue par exemple un intéressant cas d'étude pour connaître l'évolution de la céramique islamique médiévale. Les collections d'objets exhumés à Suse sont en grande partie conservées au musée du Louvre, en raison d'un accord de répartition des découvertes favorable à la France lors des premières campagnes de fouilles, qui furent les plus fructueuses. En revanche, en dehors du secteur du palais royal achéménide, la plupart des monuments antiques de Suse ne sont pas bien connus, car ils ont été détruits dès l'Antiquité ou bien lors des premières fouilles, sans avoir fait l'objet de relevés archéologiques satisfaisants.

Le site thumb|Éléments principaux de la topographie du site de Suse.

La partie la plus importante de la Suse antique est une zone d'environ divisée en trois tells (tepe dans la terminologie iranienne), qui surplombe une petite rivière, la Chaour. Chacun de ces tells a reçu sa dénomination lors des premières fouilles françaises, qui sera conservée par la suite, même si ces choix ne sont pas forcément pertinents. Le premier tell est l'« Acropole » (« Citadelle » chez Loftus et Dieulafoy), la partie la plus élevée du site, qui culminait à (ou 35) au début des fouilles. Le second est l'« Apadana », du nom du grand palais que a construit à cet endroit après d'importants travaux de terrassement, sur les ruines de constructions élamites. Ce sont ces deux zones qui ont livré les plus anciennes traces d'occupation du site à la fin du (époque ). La « Ville Royale » est la troisième zone, constituant le cœur de la Suse antique, peuplée au moins dès la période proto-élamite, à la fin du si ce n'est avant. La « Ville des Artisans » est le plus vaste tell situé à l'est du site, occupé au moins à partir de l'époque néo-élamite au , et qui constitue la principale zone d'occupation aux époques récentes de l'Antiquité et au Moyen Âge, mais l'extension maximale de l'habitat sur cet espace durant ces périodes n'a pas pu être déterminée. Un cinquième tell à l'ouest du Chaour est occupé à partir de la période achéménide au En tout, le site couvre entre 250 et , mais tout cet espace n'est occupé simultanément que durant l'époque islamique, ..

Historique des fouilles L'emplacement du site de Suse n'a jamais été oublié après que la ville eut été désertée au , puisque le tombeau du prophète Daniel en marquait clairement la trace, et en faisait un lieu de pèlerinage, et du reste son nom antique avait été conservé. Pour les voyageurs européens qui se rendent en Perse au début du , le nom de Suse évoque la grande capitale de l'Empire perse des auteurs grecs antiques, en premier lieu Hérodote, mais aussi les livres bibliques de Daniel et d'Esther..

Premières explorations du site Les voyageurs britanniques se rendant dans la région de Suse dans la première moitié du peuvent aisément repérer le site de Suse. Henry Creswicke Rawlinson (en 1836) et Austen Henry Layard (en 1840 et 1842), deux des plus grands pionniers de la redécouverte des sites de Mésopotamie et de l'Iran antiques, s'y rendent donc, sans entreprendre d'exploration poussée, cherchant des éléments des palais achéménides, et relevant des inscriptions cunéiformes. En 1850, le colonel William Fenwick Williams, chargé de la mission du tracé des frontières entre les Empires ottoman et perse dans la région, confie au géologue William Kennett Loftus des repérages plus poussés sur le site. Des fouilles sont même entamées en 1851, une seconde campagne étant conduite l'année suivante. Un premier plan du site est dressé, des tranchées creusées dans le tell de l'Acropole permettent de retrouver des objets élamites, et le secteur du palais perse est également exploré, un plan de l'édifice étant également dessiné..

Fouilles des époux Dieulafoy Marcel Dieulafoy (1844-1920)., ingénieur versé dans l'étude de l'art antique de l'Iran (notamment Persépolis), et son épouse Jane (1851-1916). conduisent de 1884 à 1886 deux campagnes de fouilles, avec un financement français des Musées Nationaux. L'exploration concerne surtout le palais perse, où la « frise des lions » puis la « frise des archers » sont dégagées, puis rapportées en France, avec également un chapiteau de l'Apadana quasiment intact. Ils seront restaurés et exposés au Louvre..

Les débuts de la délégation archéologique française En 1895, l'ambassadeur français à Téhéran obtient du Shah Naser al-Din le droit exclusif pour la France de conduire des fouilles archéologiques en Iran. Un des instigateurs de cet accord, Jacques de Morgan, prend ensuite la tête de la Délégation française en Perse, créée en 1897 sous l'autorité du ministère de l'Instruction Publique, et dotée d'un financement important par le Parlement..

Fouilles de J. de Morgan thumb| gauche |Fouilles de Morgan : ouvriers déblayant une tranchée dans le tell avec des chariots posés sur des rails, . Dessin d'après une photographie. thumb|Le château de Morgan. thumb|Page de titre du des Mémoires de la Délégation en Perse, contenant notamment la première traduction du Code de Hammurabi (1902).

Jacques de Morgan (1857-1924). était un ingénieur des Mines, géologue de formation, mais également intéressé dans l'étude de la préhistoire, la linguistique, la numismatique et bien d'autres disciplines, qui avait déjà entrepris des fouilles en Égypte et exploré une première fois l'Iran en 1891 avant de convaincre le corps diplomatique de l'intérêt des fouilles à Suse. Il espérait trouver sur le tell de l'Acropole les origines de « la » civilisation, et accessoirement approfondir la connaissance de la civilisation élamite, dont on commençait alors à deviner l'importance, grâce aux textes mésopotamiens...

La méthode de recherche mise en place par de Morgan, qu'il qualifie lui-même d'« industrielle », ne se préoccupe que très peu des bâtiments qu'il rencontre (et ce d'autant plus qu'il ne connaît pas la méthode pour reconnaître les briques crues, qui constituent le matériau de base des constructions qu'il rencontre), et se concentre avant tout sur la découverte d'œuvres d'art destinées à être rapportées en France, et donc sur le dégagement des niveaux les plus récents, afin d'atteindre rapidement les niveaux des « origines » (avec au départ le projet d'araser complètement le tell de l'Acropole). Doté de grands moyens, il fait ériger un « château » sur le nord du tell, afin de se protéger des brigands, qui l'attaquent régulièrement durant les premières campagnes. Il emploie des centaines de travailleurs pour déblayer le site, creusant d'abord des tunnels sur le rebord sud-est du tell, lui permettant d'établir une chronologie du site grâce aux objets trouvés, puis d'imposantes tranchées en gradins de de profondeur et autant de large, ne prenant pas bien en compte les niveaux stratigraphiques. Il enlève d'abord les premiers niveaux, prenant des relevés approximatifs des bâtiments en pierre rencontrés, et atteint rapidement les niveaux élamites, où il découvre en 1900-1901 plusieurs objets majeurs de la civilisation mésopotamienne, emportés à Suse par les souverains élamites après leur conquête (la stèle du Code de Hammurabi rapidement traduite par le père Jean-Vincent Scheil, et celle de Naram-Sîn d'Akkad). L'entreprise de déblaiement total du tell s'avère impossible, aussi de Morgan concentre-t-il les fouilles sur un secteur précis, la « grande tranchée » de de long, afin d'atteindre le plus rapidement possible les niveaux les plus anciens. Ceux-ci sont rejoints dès 1906-1907, dégageant une importante nécropole, avec un matériel céramique inconnu par ailleurs. Néanmoins, à son grand dépit, les sépultures livrent également des objets en cuivre : il y voit la preuve que Suse ne remonte pas aux « origines ». Épuisé par le travail, et soupçonné à tort de mauvaise utilisation des fonds alloués à la Délégation, il ne retourne plus à Suse après 1907, puis démissionne de son poste en 1912 ; ..