Lexploration de l'Océan Pacifique par les Incas est une hypothèse apparue au selon laquelle les Incas auraient voyagé à travers l'Océan Pacifique et découvert plusieurs îles de Polynésie avant l'arrivée des Européens au .
Une expédition maritime dirigée par le souverain inca Tupac Yupanqui sous le règne de son père, l’empereur Pachacutec (1438-1471), est rapportée par plusieurs chroniqueurs espagnols de la fin du . et aurait atteint les îles Auachumpi et Ninachumpi. Aux et , l’historien péruvien . fait de cette expédition précolombienne à bord de radeaux une véritable exploration de l'océan Pacifique, en émettant l’hypothèse que les deux îles mentionnées par les chroniqueurs font référence à Mangareva et à l’île de Pâques. Il se fonde notamment sur les voyages de Thor Heyerdahl, le célèbre et controversé. ethnographe norvégien qui s’est attaché toute sa vie à démontrer que le peuplement de la Polynésie pouvait avoir une origine américaine précolombienne.
Il est désormais établi que l’essentiel du peuplement de la Polynésie est d’origine austronésienne et que des échanges ponctuels entre les deux populations polynésienne et précolombienne ont bien eu lieu. Alors que l’existence de ces échanges était supposée de longue date en raison de la présence et de la terminologie communes de la patate douce en Polynésie et en Amérique, des recherches génétiques récentes établissent qu’un métissage limité des deux populations s’est produit au ... Bien qu’on ignore encore les circonstances de ces contacts, les partisans de l’historien péruvien font de ces résultats un argument supplémentaire en faveur de leur hypothèse.
L’idée que Auachumpi et Ninachumpi soient en réalité Mangareva et l’île de Pâques circule depuis la première moitié du dans l’historiographie péruvienne. Ainsi cette thèse est partiellement soutenue par l’ethno-historienne Philip Ainsworth Means. et par .. Cependant c’est José Antonio del Busto Duthurburu qui concrétise cette idée en créant une véritable théorie. La théorique influence des incas sur l’architecture de l’île de Pâques est étudiée en détail par Jean Hervé DaudeJean Hervé Daude, Île de Pâques. L'empreinte des Incas, Les monuments, Canada; http://rapanui-research.com/, Les monuments (2016)..
Récits originels A l’origine de cette hypothèse, plusieurs récits distincts de lettrés espagnols datant de la fin du au début du rapportent l'histoire du voyage de l’inca Tupac Yupanqui sur deux îles de l'océan Pacifique, dénommées Auachumpi et Ninachumpi.
Récit de Pedro Sarmiento de Gamboa Le chroniqueur espagnol Pedro Sarmiento de Gamboa mentionne le voyage dans son Histoire des Incas, qui est basée sur les témoignages des nobles incas.. Il écrit : « Et comme Topa Yupanqui partit conquérir la côte de Manabí, et l'île de Puná, et Túmbez, il arriva des marchands qui étaient venus par mer de l'ouest sur des radeaux, naviguant à la voile. De ceux-ci, il s'informa des pays d'où ils étaient venus, qui étaient des îles, l'une appelée Avachumbi et l'autre Ninachumbi, où il y avait beaucoup de monde et beaucoup d'or. Et comme Topa Inga était hautain d'esprit et de pensée, et ne se contentait pas de ce qu'il avait conquis sur terre, il décida de tenter cette heureuse aventure à travers les mers. Mais il ne croyait pas volontiers les marins marchands, car il disait : "Les Capacs (seigneurs) ne doivent pas faire confiance aux marchands, car ce sont des gens qui parlent beaucoup." Et pour se renseigner davantage, et comme c'était une affaire sur laquelle il pouvait ne s'informer nulle part, il appela à lui un homme qu'il avait emmené avec lui lors de la conquête, nommé Antarqui, que tous prétendaient être un grand nécromancien, si grand qu'il pouvait même voler dans les airs. Topa Inga lui a demandé si ce que les marins marchands racontaient à propos des îles était vrai. Antarqui répondit, après avoir bien réfléchi, que ce qu'ils disaient était bien vrai, et qu'il y irait le premier. Et, dit-on, il y est allé à l'aide de ses arts, a trouvé le chemin, a vu les îles, les gens et leurs richesses, et à son retour a tout confirmé à Topa Inga. « Lui, avec cette assurance, a décidé d'y aller. Et pour cela, il fit construire une très nombreuse quantité de radeaux, sur lesquels il embarqua plus de vingt mille soldats d'élite. Et il a emmené avec lui comme capitaines Guamán Achachi, Cunti Yupanqui, Quigual Topa, (tous Hanancuzcos - c'est-à-dire de la partie supérieure de Cuzco), et Yancan Mayta, Quizo Mayta, Cachimapaca Macus Yupangui, Llimpita Usca Mayta (tous Hurincuzcos - c'est-à-dire de la partie basse de Cuzco); et il prit avec lui comme général pour toute l'armada son frère Tilca Yupanqui, et laissa Apo Yupangui avec ceux qui restaient à terre. Topa Inga a navigué, et il est allé découvrir les îles Avachumbi et Ninachumbi, et en est revenu, d'où il a ramené avec lui des Noirs et beaucoup d'or et une chaise d'airain et une peau et les mâchoires d'un cheval, ces trophées étant placé dans la forteresse de Cuzco jusqu'au temps des Espagnols. Cette peau et cette mâchoire de cheval ont été conservées par l'un des principaux Incas, qui vit aujourd'hui, et a raconté cela, et lorsque les autres ont témoigné, il était également présent, et il s'appelle Urco Guaranga. J'insiste là-dessus car cela peut sembler un cas étrange et difficile à croire pour ceux qui ont une certaine connaissance des Indes. Topa Inga a utilisé plus de neuf mois pour ce voyage, d'autres prétendant que cela a pris un an, et comme il a pris tant de temps, tout le monde l'a cru mort De GAMBOA, Pedro Sarmiento: History of the Incas and The Execution of the Inca Tupac , 2007..»Certains éléments limitent la portée historique du récit, tel que la présence d'invraisemblances et d'anachronismes, de références mythologiques, de motivations politiques de l'ouvrage et encore de motivations personnelles de l’auteur. Bien qu'il soit familier avec la géographie de l'océan Pacifique de son époque, le chroniqueur ne se risque pas à identifier les deux îles visitées par l'Inca, soit qu'il confère au récit un caractère purement légendaire, soit qu'il cherche à en tirer parti auprès des autorités pour motiver le financement d'une nouvelle expédition à la recherche de l'or des îles encore inconnues.
Récit de Miguel Cabello de Balboa Miguel Cabello de Balboa est un ecclésiastique qui commence sa carrière comme militaire sur différents champs de bataille en Europe. En 1566, il entre dans les ordres et quitte l’Espagne pour l’Amérique du Sud où il s’installe à Quito. Il décrit le voyage dans son Miscelánée.. Sa description du voyage est la même que celle de Gamboa, avec quelques divergences.
Dans ce récit comme dans le précédent, l’épisode du voyage de l'Inca se situe après la conquête de Quito et avant la construction d’une forteresse à Tumbes et le retour de Tupac Yupanqui sur Cuzco. Seul le récit de Balboa donne des indications sur le lieu d’embarquement, du côté de Manta, là où campe l’armée inca. Le voyage de Yupanqui pourrait donc avoir été entrepris entre Manta et Tumbes, au large de la côte de Manabi et vers le golfe de Guayaquil.
Récit de Martin de Murúa Martín de Murúa est un moine mercenaire basque qui s'est porté volontaire au début des années 1580 pour servir dans les missions du Nouveau-Monde. Au cours de ses séjours et déplacements dans les régions de Curahuasi, Cuzco, Titicaca et Arequipa, il recueille des données pour l’écriture de son Histoire générale du Pérou, qui est l’une des premières histoires illustrées du Pérou. Le récit du voyage de Tupac Yupanqui figure dans le volume au chapitre 25 intitulé Comment Tupa Ynga Yupanqui découvrit de nombreuses mines, fit conquête jusqu'au Chili et donna des lois à leurs royaumes..
Contrairement à Sarmiento et Balboa qui situent le voyage de Yupanqui après la conquête de Quito, durant le règne de Pachacutec, Murúa la place à la suite de la conquête du Chili. Il fait néanmoins partir l’expédition maritime de l’île de Puña, puis de Manta. Compte tenu de la distance entre le Chili et l’île de Puna, on peut s’interroger sur la chronologie de Murúa. D’autant que 3 chapitres plus tôt, après l’épisode de la conquête de Quito, il cite une première fois les noms de Huachumpi et de Nina Chumpi ; sauf qu’à ce moment de son récit, ce ne sont pas encore des îles, mais des capitaines de l’armée Huancavilca.
Voyages de Thor Heyerdahl
L'ethnologue et navigateur norvégien Thor Heyerdahl suggère que des Sud-Américains auraient peuplé la Polynésie. À cette fin, il entreprend plusieurs expéditions maritimes dans l’océan pacifique à bord de radeaux..
Expédition du Kon-Tiki Devant l’opposition générale, Thor Heyerdahl veut démontrer qu’une telle traversée était réalisable, et que les Polynésiens seraient ainsi descendants de populations précolombiennes. Il lance alors l’expédition du Kon-Tiki. Heyerdahl fait construire une réplique aussi fidèle que possible des radeaux de balsa à voiles remarqués par les premiers découvreurs espagnols en Amérique du Sud afin de démontrer la navigabilité de ces embarcations et prouver que les vents et les courants pouvaient les propulser jusqu’en Polynésie.
Parti du port de Callao au Pérou, en direction de l'ouest, le radeau de balsa, emportant un équipage de six hommes, suit le courant de Humboldt et s'échoue sur un récif dans l'archipel des Tuamotu après avoir dérivé durant sur une distance de Quick Facts: Comparing the Two Rafts: Kon-Tiki and Tangaroa, dans Azerbaijan International, Vol. 14:4 (Winter 2006), p. 35..
L’expédition du Kon-Tiki a donc pu démontrer qu’un simple radeau de balsa peut se rendre jusqu’en Polynésie, à des distances bien plus considérables que l’Île de Pâques.
Cette épopée a un retentissement considérable et prouve la possibilité de contacts entre l'Amérique et la Polynésie. Toutefois, même si des contacts occasionnels ont eu lieu, les théories de Heyerdahl sont largement rejetées..
Cependant, si l’expédition du Kon-Tiki a pu se rendre loin en Océanie, en partant du Pérou, et a ainsi démontré que l'on pouvait traverser le Pacifique sur un radeau quand les vents et courants étaient favorables, ce radeau ne pouvait cependant pas revenir à son point de départ. Cela limite les relations possibles entre la Polynésie et l’Amérique du Sud. En effet, ce radeau s’est laissé tout simplement dériver en direction de l'ouest, poussé par le vent et suivant le courant de Humboldt, et il n'aurait pu, en temps normal, rebrousser chemin.
Or, ce radeau utilisé pour l'expédition du Kon Tiki a une faille. Heyerdahl et son équipe ne connaissent pas l'utilisation des dérives amovibles, appelée las guaras, telles que conçues par les anciens navigateurs précolombiens. C'est seulement bien des années plus tard lors d'une expédition de fouilles aux îles Galápagos qu'Heyerdahl fait l'essai de ces dérives et peut constater leur grande manœuvrabilité.. Dans sont ouvrage "L'expédition du Kon-Tiki" précédent ces essais aux Galapagos (Albin Michel, dépôt légal 1951/4) Thor Heyerdahl décrit pages 167 et 168 l'utilisation des dérives du Kon-Tiki pour en changer le cap mais il précise "mais nous étions si habitués à ce dernier (I. E. l'aviron de queue) que nous préférions nous en servir pour gouverner nous contentant de donner une direction générale avec la dérive".
Travaux historiques
En 1942, l'historien argentin (1886-1969) publieDans l'un des trois volumes de son ouvrage : Don Francisco de Toledo, supremo organizador del Perú. Su vida, su obra [1515-1582]. Buenos Aires, Espasa-Calpe, 1935-1942. l‘œuvre de Sarmiento de Gamboa, retrouvé à l'Archivo General de Indias à Séville. Cette dernière relance le débat sur la possible occupation de l'île de Pâques par les Incas.
Gamboa croyait par ailleurs avoir obtenu des informations lui permettant d'établir la position approximative de ces îles. Il lui semblait que ces îles pouvaient constituer une possession profitable pour l’Empire espagnol.
Travaux de María Rostworowski