Officiellement, le Royaume-Uni pendant la guerre de Sécession en Amérique du Nord est neutre : la reine Victoria avait signé de sa main, le , le .

Les États confédérés d'Amérique (la Confédération) comptait largement sur l'intervention du Second Empire français et du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande pour acquérir son indépendance, mais ces puissances n'intervinrent pas ouvertement dans le conflit : cela aurait signifié la guerre avec les États-Unis (l'Union).

Cependant le Royaume-Uni aida en sous-main la Confédération, ce qui entraîna plusieurs crises diplomatiques. Ainsi un incident naval majeur, l'Affaire du Trent, faillit déclencher dès 1861 la guerre entre le Royaume-Uni et l'Union ; et la construction en secret par le chantier naval John Laird d'un navire destiné à devenir le corsaire confédéré déclencha de véhémentes protestations, aussi bien en Amérique qu'au Parlement et dans la presse britanniques.

Les armateurs britanniques (de façon cette fois légale) construisirent et utilisèrent la plupart des forceurs de blocus, risquant (et gagnant souvent) des millions de livres sur le trafic de ces navires rapides, qui allaient livrer des armes, des fournitures de guerre (et des articles de luxe) à la Confédération. Ils en rapportaient du tabac et surtout du coton, matière première indispensable à l'industrie de transformation anglaise, pilier primordial de sa révolution industrielle.

Au total, l'aide britannique resta avant tout prudente, et ne fut assez importante ni pour influencer l'issue de la guerre, ni pour provoquer une déclaration de guerre de la part de l'Union.

D'ailleurs, la mission diplomatique unioniste, dirigée par Charles Francis Adams, Sr., ministre d'Abraham Lincoln en poste en Grande-Bretagne, fut bien plus efficace que la mission confédéréeMartin B. Duberman, Charles Francis Adams, 1807-1886 (1961)., qui ne fut pas reconnue officiellement par le Royaume-Uni.

La stratégie de la Confédération

Jefferson Davis, président des États confédérés d'Amérique (la Confédération), pensa dès le début du conflit que l'Europe, se voyant totalement dépendante des importations de coton, serait forcée de reconnaitre les États du Sud, et s'interposerait dans le conflit.

L'historien Charles Hubbard écrit en substance<ref> de son livre "The burden of Confederate Diplomacy'"" (« Le fardeau de la diplomatie Confédérée »).</ref> que Davis laissa le domaine des relations extérieures à d'autres membres de son gouvernement, et, au lieu de mener une intense campagne diplomatique en faveur de la Confédération, eut tendance dans ce domaine à laisser les évènements agir par eux-mêmes. Davis, selon Hubbard, était absolument sûr que les Européens avaient un tel besoin de coton qu'ils reconnaitraient et soutiendraient la Confédération, et selon lui, le coton serait plus efficace que la diplomatie. Aussi ne choisit-il pas des diplomates comme représentants officiels et émissaires en Europe, mais préféra-t-il des politiciens et des personnes de son entourage.

D'ailleurs, le Sénateur américain James Henry Hammond, de l'État de Caroline du Sud, avait proclamé en 1858 : King Cotton

Selon Hubbard, la « stratégie du » adoptée par Davis fut, dans sa rigidité et son entêtement, l'équivalent d'un bras de fer improductif avec les Européens : lui pensait qu'en restreignant les exportations de coton, il les forcerait à « venir le chercher » et, en réaction, ils résistèrent à la coercition.

Pourtant, certains membres du gouvernement confédéré, comme le secrétaire à la guerre Judah Benjamin et le , pensaient qu'au contraire, il fallait exporter le coton en grandes quantités pour se constituer un trésor de guerre. Jefferson Davis les fit taireHubbard, ..

La stratégie de l'Union La stratégie des États-Unis (l'Union) fut à l'opposé de la stratégie confédérée. Le gouvernement nordiste chercha (avec à la fois souplesse et pragmatisme) à éviter que le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande ne reconnaisse l'indépendance du Sud, ce qui aurait entrainé le Second Empire français et les autres nations.

Les relations entre les États-Unis et le Royaume-Uni avaient soigneusement été améliorées au cours de la décennie précédant le début de la guerre de Sécession en 1861. Certes, les féniens étaient bien installés en Amérique du Nord, ce qui irritait fort le Premier ministre britannique Henry John Temple, Palmerston, mais les conflits qui avaient surgi entre les deux puissances au nord à propos du territoire d'Oregon, et sur le tracé des frontières avec le Canada et au Texas avaient été apaisés par des négociations.

D'ailleurs, le secrétaire d'État des États-Unis, William Henry Seward, bras droit de Lincoln, qui lui confia entre autres la gestion de la politique extérieure américaine pendant la guerre, affirmait vouloir perpétuer le principe qui avait bien servi les États-Unis depuis la Révolution : « non-intervention dans les affaires des autres états - et résistance à l'intervention d'autres états dans les affaires des États-UnisJones (1992) ; Hubbard ; Mahin . ».

La stratégie britannique thumb|left|Carte du blocus qui, selon le plan Anaconda de Winfield Scott, devait étrangler la Confédération en fermant aussi bien les mers que le Mississippi.

Dès avant la guerre de Sécession, Palmerston avait pris position en faveur de la neutralité britannique, qui, pensait-il, ménagerait au mieux (au moins dans un premier temps) les intérêts du Royaume-Uni. Ensuite, le principe britannique consistant à faire passer avant tout les intérêts britanniques (intérêts aussi bien stratégiques qu'économiques) fut à nouveau de rigueur.

En fait, l'évolution politique en Europe préoccupait aussi Palmerston : en particulier les ambitions de Napoléon III et la montée en puissance de l'Allemagne sous Otto von Bismarck menaçaient l'équilibre européen ardemment recherché par les Britanniques.

En ce qui concerne le blocus (le plan Anaconda) décrété par l'Union contre la Confédération, le Royaume-Uni, la plus forte et la plus ancienne puissance maritime, ne pouvait que demander par principe que l'on respecte ce genre de mesureLe Royaume-Uni avait en effet utilisé l'arme du blocus : contre la France et ses alliés durant la Révolution française et les guerres napoléoniennes, et contre les USA pendant la guerre de 1812.. Elle cherchait aussi à continuer à améliorer ses relations avec l'Union. L'attitude officiellement prudente qu'elle dut adopter dès le début du conflit entraîna donc colère et frustration dans les États du Sud étranglés par le blocus unionisteBerwanger ; Hubbard .

Comme l'a écrit James Baxter : Baxter, The British Government and Neutral Rights, ..

Les diplomates étrangers qui observaient la situation voyaient bien que les Britanniques voulaient ménager chacun des deux antagonistes, tout en sauvegardant leurs propres intérêts :

L'ambassadeur de l'Empire russe à Washington, Edouard de Stoeckl (ami de Seward, avec qui il négociera au mieux des intérêts américains la vente de l'Alaska en 1867) note : De Stoeckl avisa Saint-Pétersbourg que selon lui, le Royaume-Uni reconnaitrait la Confédération à la première occasion. Cassius Clay, ambassadeur de Lincoln auprès du tsar , déclara : Charles Francis Adams, Sr., fut l'ambassadeur de Lincoln en Grande-Bretagne de 1861 à 1868. Sa mission était surtout de bien démontrer aux Britanniques que la rébellion n'avait aucune consistance sur le plan juridique international, que la guerre n'était qu'une entreprise de rétablissement de l'ordre, une simple affaire interne, qui ne devait en aucun cas entraîner la moindre tendance à reconnaître les sécessionnistes et que cette reconnaissance serait considérée par Washington comme un acte d'hostilité déclarée.

Seward avait donné comme instructions à Adams de bien faire comprendre à Londres que les Britanniques eux-mêmes, avec leurs nombreuses colonies largement disséminées de par le monde, et avec de plus à leur porte deux communautés à problèmes (l'Irlande et l'Écosse), n'avaient pas intérêt à favoriser les menées indépendantistes en général, ce qui pourrait

thumb|Les îles San Juan furent en 1859 l'objet d'un conflit entre les USA et le Royaume-Uni : la "guerre du cochon et des patates"

Richard Lyons, Lyons (ultérieurement Lyons) arriva comme ambassadeur à Washington en . Diplômé de , Oxford, fort de deux décennies d'expérience diplomatiqueDubrulle ., il eut comme première tâche d'apaiser la tension qui s'était réveillée entre Américains et Britanniques au sujet des petites îles San Juan (« Guerre du cochon et des patates »Guerre du cochon et des patates : la « Oregon Territory dispute » entre USA et Grande-Bretagne, sur les limites respectives de leurs territoires entre l'île de Vancouver et la « British North America » avait en principe été résolu par le « Oregon Treaty » de 1846. Mais la ligne de séparation passait-elle à l'est ou à l'ouest des îles San Juan, situées au milieu du détroit de Juan de Fuca ? La Hudson Bay Company, de son propre chef, établit sur San Juan une bergerie et quelques colons. Mais un fermier américain s'y installa aussi, argüant de son bon droit, selon le « U.S. Donation Land Claim » de 1850. Et, en 1859, il tua d'un coup de fusil le porc d'un employé irlandais de la Hudson Bay Company, car il dévorait les patates de son jardin. L'incident prit de l'ampleur, au point que plusieurs bateaux de guerre et des unités de soldats et marins des deux puissances (environ et 85 canons en tout) se trouvèrent face à face, se criant des injures et attendant que le vis-à-vis tire le premier coup de feu. Des négociations à Washington et sur place permirent à la tension de s'apaiser, et aboutirent à la création de deux camps militaires d'observation, habités chacun par un effectif de 100 soldats environ, l'un au nord de l'ile, l'autre au sud. Après la guerre de Sécession, la Conférence de Genève qui se réunit pour trancher les Alabama Claims eut à juger aussi (entre autres cas semblables de petits litiges territoriaux) du devenir de l'ile San Juan : elle fut attribuée aux USA, et la décision figura dans le traité de Washington de 1871 (guerre du cochon).).

L'ambassadeur Lyons, comme beaucoup d'hommes politiques britanniques, se méfiait de Seward et faisait part de ses impressions négatives dans sa correspondance (que les ministres du Cabinet lisaient volontiersWarren pg. 82.). Ainsi, le , avant même que l'administration de Lincoln ne se soit mise en place, il écrivait à Lord John Russell (ultérieurement Russell), alors secrétaire d'État aux Affaires étrangères :

Les impressions de Lyons se trouvèrent d'ailleurs vérifiées pour une part après la guerre de Sécession : Seward ne fit pas grand chose pour empêcher ou prévenir plusieurs raids féniens contre le Canada.

Pourtant Seward, peut-être bridé par Lincoln, s'était montré plutôt raisonnable lorsqu'avait éclaté, en 1861, l'affaire du Trent, qui faillit entrainer le Royaume-Uni dans la guerre de Sécession débutante. Sa modération du moment et la diplomatie « calme et mesurée » de Lyons et peut-être aussi l'influence sédative du Prince Albert sur son épouse la reine Victoria, qui se jugeait fortement offensée, contribuèrent en tous cas à apaiser la crise.

La question de l'esclavage La Confédération naquit lorsque 15 états esclavagistes refusèrent d'accepter l'élection de Lincoln : le président et son parti (les Républicains) s'étaient déclarés résolument contre l'esclavage, sur lequel les États du Sud, producteurs de coton, avaient basé leur économie. thumb|Réunion de l' en 1840 à Londres. Un demi-siècle avant la Guerre de Sécession, le mouvement anti-esclavagiste britannique était déjà puissant et bien organisé. Noter les Noirs émancipés qui assistent aux débats sur un pied d'égalité avec les blancs (et en particulier au 1° plan (de dos)