right|200px|thumb|La culture de Tcherniakhov est représentée en orange, la culture de Wielbark du en rouge. L'île de Gotland est marquée en rose et l'extension traditionnelle du Götaland en vert, l’Empire romain en violet. thumb|200px|Les migrations des Goths. La culture de Tcherniakhov (dite aussi de Dridu ou de Sânta-Ana de Mureș en Moldavie et Roumanie) est une culture pré-slave du au qui s’est développée de la Biélorussie au bassin du bas-Danube en passant par l’Ukraine. Les sites éponymes sont le village de Tcherniakhov dans l’oblast de Kiev en Ukraine, fouillé dans les premières années du , et ceux de Dridu en Valachie et de Sânta-Ana de Mureș en TransylvanieCoriolan-Horaţiu Opreanu, « The North-Danube Regions from the Roman Province of Dacia to the Emergence of the Romanian Language (2nd–8th Centuries AD) » in Ioan-Aurel Pop et Ioan Bolovan (dir.) History of Romania : Compendium, ed. Romanian Cultural Institute (Center for Transylvanian Studies) 2005. pp. 59–132. . Son existence est attestée par un millier de sites archéologiques et, en dépit des traits homogènes à travers toute son étendue (les territoires des actuelles Ukraine, Moldavie, Roumanie et Pologne méridionale) son unité est discutée, les sites biélorusses et ukrainiens étant souvent présentés comme proto-slaves, et les sites moldaves et roumains comme proto-roumainsVictor Spinei, The Romanians and the Turkic Nomads North of the Danube Delta from the Tenth to the Mid-Thirteenth century, ed. Koninklijke Brill 2009, ..
Ethnogenèse thumb|330px|La culture de Tcherniakhov vers le . Cette culture apparaît au . Les chercheurs débattent toujours sur la réalité d’une « unité culturelle, linguistique, ethnique » des populations de cette culture.. Dans la première moitié du , ils se sont consacrés principalement à l’identification de cette culture archéologique avec l’un des peuples connus par l’histoire écrite. Les archéologues soviétiques, comme Boris Rybakov, y voyaient des vestiges archéologiques des Protoslaves., tandis que les historiens d’Europe centrale, et tout particulièrement les Allemands, attribuaient cette culture aux Goths. L’« hypothèse culturelle-historique » formulée par l’archéologue allemand Gustaf Kossinna se fonde sur l’idée que « les aires de cultures archéologiques définies précisément correspondent sans discussion possible avec une nation particulière, peuple ou tribu, citant Kossinna 1911:3. » Toutefois, le lien entre les vestiges archéologiques et la culture matérielle d’une ethnie ne paraît plus aussi clair aujourd’hui. Les chercheurs sont de nos jours plutôt enclins à voir dans les cultures matérielles des systèmes économico-culturels partagés par plusieurs peuples différents.
Fondamentalement, hésitent à assigner une origine ethnique aux vestiges archéologiques, même s’ils admettent que certains objets ont pu être retravaillés après avoir changé d’utilisateur, à la suite d’échanges ou de conflits entre groupes ethniques.
En 2007, Guy Halsall soutient que les sites de la culture de Tcherniakhov témoignent d’une interaction culturelle forte entre divers peuples vivant dans la région avant l’expansion des Slaves : ., que ce soient des Sarmates., des Daces : ., des Daco-Thraces romanisés, des proto-Slaves Pavel M. Doloukhanov, The Early Slavs : Eastern Europe from the initial settlement to the Kievan Rus, Longman 1996, p. 148-151. James P. Mallory et Douglas Q. Adams, « Zarubintsy Culture » in : Encyclopedia of Indo-European Culture, Taylor & Francis, Londres et Chicago 1997, ou des Goths qui, selon l’historien britannique Peter Heather, sont, dans la mixité de la culture de Tcherniakhov, l’élément unificateur lors de leur expansion dans les bassins de la Vistule, du bas-Danube et du Dniepr jusqu’au nord du Bosphore Cimmérien..
Heather s’appuie sur les sources littéraires qui attestent que c'étaient les Goths qui, politiquement, retenaient l’attention des autorités romaines contemporaines. En particulier, le développement de cette culture coïncide assez précisément avec le récit que fait Jordanès de la migration des Goths depuis le pays nordique de Gothiscandza vers la mystérieuse Oium sous la conduite de leur chef Filimer. D’ailleurs, il souligne que les pressions qui ont catalysé la genèse de la culture de Tcherniakhov trouvent leur origine dans la culture de Wielbark, née en Poméranie au milieu du , qui se répandit en remontant la Vistule au cours des et s. Plusieurs traits de la culture de Wielbark se retrouvent partout dans l’espace de Tcherniakhov : les céramiques typiquement germaniques, les fibules en or et les tuniques des femmes, et, surtout, les inhumations à rite double (inhumation/crémation) sans armes.
thumb|200px|Reconstitution d'un bordei (intérieur) à Bucarest. Enfin, bien que les cultures puissent s’étendre sans que cela implique de grands mouvements de population, Heather relève que le nombre de villages dans l’espace d’origine de la culture de Wielbark (la Poméranie) diminue corrélativement au développement de la culture de Tcherniakhov, et y voit la preuve d’une migration importante vers l’Est. Mettant ces données en parallèle avec les récits de Jordanès, Heather conclut que les migrations des Goths (et d’autres Germains orientaux comme les Hérules et les Gépides) « ont joué un rôle de premier plan dans la naissance de la culture de Tcherniakhov.. » Il précise que cette expansion n’a pas été une migration unique, menée par un seul prince, mais qu’elle était le fait de petites tribus, parfois opposées entre elles..
Guy Halsall conteste plusieurs des conclusions de Heather. Il ne voit pas de succession chronologique entre la culture de Wielbark et celle de Tcherniakhov, étant donné que la phase finale de la culture de la première est contemporaine de la seconde, et qu’en outre les deux régions n’ont qu’un lien territorial très ténu : « Bien qu’on affirme souvent que le travail des métaux de Tcherniakhov dérive des types de Wielbark, un examen minutieux révèle qu’il n’y a qu’un petit nombre d’objets présentant des similitudes générales avec des artefacts de Wielbark. » L’historien américain Michael Kulikowski conteste lui aussi la filiation de la culture de Wielbark : il souligne que le principal argument en faveur de cette thèse est une « caractéristique négative » (l’absence d'armes dans les sépultures), argumentation toujours plus faible qu’une preuve positive. Il avance que la culture de Tcherniakhov a pu naître aussi bien de l’évolution de cultures indigènes (Sarmates, Grecs pontiques, Carpes ou autres Daces), d’une interaction culturelle avec la culture de Przeworsk et avec les peuples des steppes. En outre, il réfute la présence de Goths dans cet espace avant le . Kulikowsky soutient qu’aucune tribu gothe, pas même un noyau (kernall) de guerriers, n’a émigré si tôt de Scandinavie ou de la Baltique, et estime que les « Goths » se sont constitués plus tard in situ en absorbant les cultures antérieures. Comme les Alamans ou les Francs, les Goths n’auraient été selon lui qu’une réponse à « l’institution du Limes romain.. »
D’autres traits, comme l’existence d’une minorité de tombes contenant des armes, renvoient aux culture de Przeworsk et de Tsaroubinets : cette dernière est généralement associée aux Protoslaves.
Du point de vue linguistique, la période et l’étendue de la culture de Tcherniakhov coïncident avec celles où le proto-slave, le proto-roumain et l’iranien se sont enrichis d’emprunts lexicaux mutuels, et où le proto-slave a emprunté un grand nombre de termes aux Langues germaniques (mais le gotique comporte lui-même quelques emprunts au proto-slave)Kristian Sandfeld, Linguistique balkanique, Klincksieck, Paris 1930Alexandre Rosetti, Histoire de la langue roumaine des origines au , ed. pentru Literatură, Bucarest 1968.
Enfin, une étude génétique de 2019 révèle une discontinuité génétique au début et à la fin de la période scythe dans la steppe pontique. Cette discontinuité génétique conforte l’hypothèse des mouvements de populations et pas seulement d’échanges culturels, et, par déduction, de l’apparition d’une composante gothe dans la culture de Tcherniakhov Mari Järve et al., Shifts in the Genetic Landscape of the Western Eurasian Steppe Associated with the Beginning and End of the Scythian Dominance, Current Biology, Volume 29, Numéro 14, 11 juillet 2019. Les auteurs notent que les échantillons étudiés de la culture de Tcherniakhov post-datant les Scythes en Ukraine ont une proportion significativement plus élevée d'ascendance proche-orientale que les autres échantillons de cette étude (qui sont des anciens individus des steppes occidentales et orientales, y compris des Scythes ainsi que des échantillons antérieurs et postérieurs à eux). Ils supposent que cet excès d'ascendance proche-orientale dans la culture de Tcherniakhov est lié à des populations européennes dont la proportion d'ascendance proche-orientale a dépassé celle des populations des steppes depuis l'expansion néolithique des premiers agriculteurs.
Vestiges archéologiques Les éléments qui suivent sont tirés de .
Villages vignette|Reconstitution d'un bordei (extérieur) à Bucarest. Les maisons étaient alignées en rues parallèles, et l'on y retrouve deux types dominants. Majoritairement, ce sont des huttes semi-enterrées, appelées Grubenhäuser par les savants germanophones, Yamnyi doma (ямные дома, les maisons fosses, яма voulant dire fosse en russe) par les slaves orientaux et bordeie par les roumains, de taille généralement modeste, de 5 à . L'autre type prédominant, ce sont des fermes de plain-pied où les étables sont dans le prolongement de la pièce d'habitation, appelée Wohnstallhaus par les germanophones, jilaya konyouchnya (жилая конюшня) par les slavophones et odaia mare par les roumanophones. Elles sont de taille variable, mais la pièce d'habitation y est généralement plus grande que dans une hutte. Quelques villages présentent les deux types de maison, bien que la plupart des sites moldaves et roumains ne comportent que les bordeie. Si l'existence de ces deux types de maison a pu être attribuée à des ethnies coexistant sur un même espace, elles reflètent surtout des différences socio-économiques : les fermes de type Wohnstallhaus sont typiques des villages germains d'Europe centrale, et elles sont absentes des cultures anciennes de l'Europe balkanique. En revanche, on a retrouvé des huttes semi-enterrées (bordeie) aussi bien chez les anciens Daces des Carpates que chez les habitants de la steppe boisée en Ukraine, et elles persistent jusqu'à une époque beaucoup plus tardive : elles furent l'habitat typique des Volochovènes du et se répandront dans toute l'Europe orientaleFlorin Curta, Southeastern Europe in the Middle Ages, 500-1250, Cambridge University Press 2006 , p.303. Quelle que soit l'origine de ces habitats, ils se généralisèrent dans tout l'espace de la culture de Tcherniakhov.
Rites funéraires