La campagne de Cilicie, appelée la guerre franco-turque et le Front sud (turc : Güney Cephesi) en Turquie, est une série de conflits entre l'armée française du Levant alliée à la Légion arménienne (la Légion d’Orient), et les forces turques de la Grande assemblée nationale de Turquie, au lendemain de la Première Guerre mondiale, de décembre 1918 à octobre 1921. Ces conflits s'inscrivent dans le cadre de la guerre d’indépendance turque.
L’intérêt français envers cette région est la conséquence des accords Sykes-Picot et de l’accord franco-arménien de 1916, qui entraîne l’établissement des forces arméniennes sous la tutelle de l'armée française.
La victoire française d'Aïntab (Gaziantep), au nord d'Alep, après un siège de plusieurs mois qui se termine par la reddition turque le , met un terme aux opérations actives.
Cependant, la France renoue de meilleures relations avec les autorités turques et signe le traité d'Ankara qui restitue la Cilicie à la Turquie.
Origine du conflit L’intérêt premier de la France pour la Cilicie, bien que manifesté depuis la campagne de Napoléon en Égypte et en Syrie de 1798 à 1800, s’est accru depuis l’acquisition en 1909 par des capitalistes français de l’immense ferme de Mercimek (Mercimek Çiftliği, , soit la taille de la Martinique) appartenant au Sultan Abdülhamid II, en remboursement d’une partie des dettes de l’Empire ottoman. Cette ferme, pourtant privée, est gérée comme une ferme d’État, en développement depuis 1880, et son étendue correspond plus ou moins à une bande de terre partant des ports de Yumurtalık et Karataş et allant jusque dans les environs de Kozan et İmamoğlu.
Accords vignette|Situation militaire après la déroute ottomane
Face à la position stratégique des Britanniques à Chypre et en Égypte, et à l'installation italienne à Tripoli et dans les îles du Dodécanèse, la France ressentait un besoin urgent d'établir une position équivalente en Méditerranée. Le contrôle de la Cilicie, avec sa ville clé Adana, était perçu comme un moyen de renforcer la présence française dans la région, notamment en raison de son rôle stratégique sur la ligne de chemin de fer Istanbul-Bagdad, de sa capacité à contrer une éventuelle attaque turque et de son accès rapide à la Syrie.
L’Armée française a avancé dans la région, en vertu des accords Sykes-Picot, après l’armistice de Moudros du . Ces accords prévoient que, en plus de la Syrie, les Français auront la mainmise sur l'Anatolie du Sud, où la plaine fertile de Cilicie, les ports de Mersin et İskenderun (Alexandrette) et les mines de cuivre d’Ergani jusqu’au nord de la Mésopotamie, constituent des points stratégiques. D’autre part, les champs pétrolifères du vilayet ottoman de Mossoul constituent une priorité absolue pour les Britanniques. Selon l’accord passé, ceux-ci gardent les villes d'Antep, Marach et Ourfa jusqu’à l’arrivée des Français qui doivent s’installer dans les régions d’Anatolie du Sud qui leur sont allouées dans l’accord.
Ainsi, les troupes françaises interviennent en Cilicie dès , en coordination avec les forces britanniques. Ceci suscita un profond ressentiment parmi ses habitants turcs. Une situation tendue se développait progressivement dans la région.
L’accord franco-arménien concernant le soutien des nationalistes arméniens du mouvement national arménien, du côté des alliés pendant la Première Guerre mondiale, est signé le . Le ministre des Affaires étrangères, Aristide Briand, utilise cette opportunité pour fournir des troupes pour les engagements français. La Légion arménienne doit avoir pour commandant le général Edmund Allenby. Les Arméniens combattent en Palestine et en Syrie, ainsi qu’en Cilicie après l’armistice de Moudros. Le but premier en constituant la Légion est de permettre une contribution arménienne au démantèlement de la région d’Anatolie du Sud, hors de l’Empire ottoman.
Occupation française Débarquements sur la mer Noire Après l’armistice de Moudros, l’Armée française manœuvre pour contrôler les mines de charbon ottomanes, stratégiquement importantes, dans lesquelles la France possède des parts substantielles. Le but est non seulement de prendre le contrôle d’une importante source d’énergie, mais aussi de couvrir les besoins militaires français. Cela permet aussi de contrôler la distribution de charbon en Anatolie, qui pourrait être utilisé pour soutenir une insurrection.
Le , deux canonnières françaises débarquent leurs troupes respectives dans deux ports sur la mer Noire, Zonguldak et Ereğli, pour commander la région minière ottomane. Confrontée à une résistance locale, la France commence à retirer ses troupes d'Ereğli le .
Opérations en Thrace et à Constantinople Les principales opérations dans cette région visent à apporter un soutien aux opérations stratégiques des alliés. Une brigade française entre dans Constantinople le . Début 1919, sous coopération militaire, des troupes franco-grecques traversent le fleuve Maritsa pour occuper la ville de Uzunköprü en Thrace, ainsi que les lignes de chemin de fer jusqu’à la gare de Hadımköy près de Tchataldja (Çatalca) dans les environs d’Istanbul. Le , le général Franchet d'Espèrey, commandant en chef des forces alliées d’occupation dans l’Empire ottoman, arrive à Constantinople. Il coordonne les activités du gouvernement ottoman sous l’occupation alliée.
La ville de Bursa, ancienne capitale ottomane et important centre urbain d'Anatolie du Nord-Ouest, est également occupée par les forces françaises pendant une courte période, avant que les Grecs en prennent possession lors de leur grande offensive de l’été 1920.
En , à la fin de la guerre gréco-turque (1919-1922), pendant la retraite des Grecs devant l’avance des nationalistes turcs, les Britanniques sont prêts à maintenir leurs positions du côté des Dardanelles. Le gouvernement britannique envoie une demande de soutien militaire auprès des Français. La réponse est négative et les troupes grecques et françaises se retirent vers l'ouest du fleuve Maritsa.
Campagne de Cilicie thumb|Légion arménienne vers 1916-1917Le premier débarquement a lieu le à Mersin avec une force d’environ , principalement des volontaires de la Légion arménienne, accompagnés de 150 officiers français. Les premiers objectifs de ce contingent sont d’occuper les ports et de démanteler l’administration ottomane. Le , Tarse est occupée pour sécuriser les environs et préparer l’établissement d’un quartier général à Adana.
Après l’occupation de la Cilicie même, fin 1918, les troupes françaises occupent les provinces ottomanes d’Antep, Marach et Ourfa en Anatolie du Sud fin 1919, cédées par les troupes britanniques comme convenu. À l’extrême-est de la zone d’occupation dans le sud, la ville de Mardin est également occupée pendant un jour, le .
Les gouverneurs de Cilicie nommés par la France dans la zone française d’occupation au sud sont, du au , Édouard Brémond, et de au , Julien Dufieux. Dans les régions occupées, les Français font face à la résistance de la majorité turque dès la première heure, principalement parce qu’ils sont associés aux objectifs arméniens.
Les monts Taurus sont importants pour Mustafa Kemal. En outre, les soldats français sont étrangers à la région et ils utilisent une milice arménienne pour obtenir leurs renseignements ; les Turcs ont jusqu’alors coopéré avec les tribus arabes de la région. Concernant la France, Mustafa Kemal a émis l’idée que si la menace grecque peut être dispersée, les Français accepteront un retrait.
Affaire de Marach (janvier-11 février 1920)
Le , deux jours après la prise de Marach par les Français, l’incident de , nommé ainsi d'après le défenseur de trois femmes turques harcelées et agressées dans la rue par des auxiliaires de la Légion arménienne, est l’élément déclencheur de tensions dans la ville. Sütçü İmam tire sur un des agresseurs, puis est contraint de se cacher. L’incident déclenche une série d’événements qui amène la majorité turque de Marach à se dresser contre les forces d’occupation, et dont le point culminant se traduit par une guérilla urbaine à grande échelle deux mois après l’incident initial.
Le , la garnison française de Maraş fut assiégée et une colonne de secours française fut envoyée d'Adana le pour tenter de dégager la ville ; bien que le secours ait été effectué, la situation devint tellement grave, et la difficulté de maintenir le service d'approvisionnement à la ville devint telle qu'il fut décidé d'évacuer la place.
Au terme de vingt-deux jours de combats urbains, les troupes d’occupation françaises, essentiellement des unités du ( RI) et du régiment de tirailleurs algériens ( RTA), sont forcées d’évacuer, le , Marach, suivies de la communauté arménienne de la ville, sous les assauts répétés des nationalistes turcs. Pendant la marche vers le sud depuis Maraş, les troupes françaises furent attaquées et presque anéanties par les Turcs. Les rebelles de Marach poursuivent l’effort de guerre en prenant part à la reconquête d’autres points de la région, forçant les forces françaises à se retirer graduellement, ville par ville.
Affaire d'Ourfa (février-11 avril 1920)
Devant son refus de quitter Ourfa (Édesse), la garnison française composée d'une compagnie du RI, de deux compagnies du RTA, d'une section du régiment de tirailleurs sénégalais ( RTS) et d'un peloton de spahis (au total 473 hommes), sous les ordres du chef de bataillon Hauger, est assiégée le . Le , presque à bout de nourriture et de munitions, le commandant Hauger négocie avec le capitaine Ali Bey Saip un sauf-conduit pour ses troupes et l'absence de représailles contre la population chrétienne en échange de l'évacuation de la ville. Le , les 300 survivants, essentiellement des soldats du RI et du RTA, tombent dans un guet-apens au col de Şebeke sur le chemin de la Syrie. Ils sont presque tous tués ou faits prisonniers. Le soir même, la tête du commandant Hauger, tué lors du combat, et celle de plusieurs autres officiers ou hommes de troupe sont promenées dans les rues de la ville, au bout de piques.
Affaire de Bozanti (avril-28 mai 1920) Depuis le , la garnison de Bozanti composée d’un bataillon réduit du RI, d’une compagnie du RTA, d’une section d’artillerie et d’une section du génie, sous les ordres du commandant Mesnil, subit plusieurs attaques turques et le la ville est encerclée. Une tentative de dégagement partie de Tarse le échoue. L’évacuation de la ville est alors décidée le . Le , alors que la colonne se trouve engagée dans une vallée étroite et encaissée, elle est attaquée par les Turcs. Après un combat désespéré de plus de quatre heures qui ne cesse que par l'épuisement complet des munitions, plus de 200 soldats du RI sont tués et beaucoup faits prisonniersGénéral Hays, Les Armées françaises au Levant: Le temps des combats, 1920-1921, SHAT, 1979, .
Le général Gouraud à Beyrouth suivait avec une inquiétude croissante l'évolution des hostilités en Cilicie. Dès , la faiblesse militaire des Français les obligea à abandonner Maraş, Urfa et leur poste avancé de Pozantı. La défaite sur le champ de bataille força de Robert de Caix de Saint-Aymour à conclure un armistice avec les nationalistes turcs le . Le , les Turcs dénoncèrent l'armistice en raison du débarquement français de renforts à Ereğli le . Convaincus que les Français exploitaient l'armistice contre eux, le gouvernement d'Ankara ordonna la reprise des hostilités à minuit, du 18 au . Cela alarma Paris, car le peuple français devenait de plus en plus critique et inquiet face au coût croissant en argent et en vies humaines pour maintenir la position française en Cilicie.