Gustaf Kossinna ( à Tilsit – à Berlin), professeur de l’université Humboldt de Berlin, était un linguiste et archéologue allemand spécialisé dans l'histoire des anciennes cultures germaniques. Pionnier de l'organisation scientifique des fouilles archéologiques (SiedlungsarchäologieKlein 1999, ), il fut, avec son compatriote Carl Schuchhardt, l’un des archéologues les plus influents de son temps. Ses théories nationalistes sur les origines des peuples germaniques devaient influencer bien des aspects de l'idéologie nazie, encore que les nazis eux-mêmes fissent plutôt de Schuchhardt la caution scientifique de leurs idées.
Biographie Kossinna est un Masurien germanisé. Né à Tilsit, en province de Prusse-Orientale, en 1858, il est le fils d'un professeur de lycée. Il apprend tout jeune le latin et le piano.
Il étudie la philologie classique et moderne dans plusieurs universités : Göttingen, Leipzig, Berlin et Strasbourg, comme de nombreux étudiants allemands. Karl Müllenhoff, professeur berlinois intéressé par les antiquités germaniques, exerce sur lui une grande influence, l'encourageant à étudier les origines de la culture indo-européenne et de la culture germanique; cette étude l'incite à se tourner progressivement vers l'archéologie. Bibliothécaire à Bonn, Halle, puis Berlin, il utilise son poste pour acquérir de solides connaissances en archéologie.
Il obtient son doctorat, consacré aux premières traces du francique, à l'université de Strasbourg en 1887. Au départ intéressé par les sources épigraphiques, il s'oriente progressivement vers l'étude d'autres sources, les matériaux archéologiques, et entre à la société anthropologique de Berlin.
Docteur en archéologie, il commence à se faire connaître par ses conférences en 1895. Mais, c'est en 1896 qu'il expose ses idées dans une série de conférences sur « Les origines préhistoriques des Teutons en Allemagne ». En 1902, il obtient la chaire d'archéologie germanique à l'université de Berlin. Cette année-là, il publie pour la première fois son hypothèse selon laquelle les peuples de la culture de la céramique cordée ne sont autres que les Indo-EuropéensIn, Kossinna, « Die indogermanische Frage archäologisch beantwortet », Zeitschrift für Ethnologie, 1902, , .. Ce point de vue, qui revient à situer le berceau des Indo-Européens dans le Schleswig-HolsteinArvidsson 2006, , est de plus en plus contesté au cours des deux décennies suivantes. Kossina n'en continue pas moins à défendre cette thèse dans ses nombreux ouvrages sur les origines des Germains, créant la Deutsche Gesellschaft für Vorgeschichte pour promouvoir l'archéologie des Germains. Autorité toujours reconnue dans le monde germanophone, il reste aussi comme l'un des chercheurs qui ont mis leur savoir au service de l’expansionnisme allemand; ainsi, dès 1912, Kossina défend la thèse que la Posnanie et la région autour de Dantzig ont toujours été habitées par des populations germaniques; après la paix de Versailles, cette affirmation se fait de façon plus revendicative encore.
Cultures matérielles et ethnies Dès les années 1890, il propose une vision de la population originelle du continent européen à partir de l'archéologieJusqu'alors, on privilégiait l'étude linguistique pour ces recherches..
Axes de recherche Kossinna développe l'idée selon laquelle on peut reconnaître aux vestiges archéologiques une ethnie occupant un territoire déterminé, ces vestiges permettant de déterminer son origine raciale. Il formule ainsi son « hypothèse culturelle-historique », ou « loi de Kossina » selon laquelle In, Kossina, « Scharf umgrenzte Kulturprovinzen decken sich zu allen Zeiten mit ganz bestimmten Völkern oder Völkerstämmen », 1911.. Contrairement à l'archéologie moderne, qui ne parle plus que de sites individuels ou de traits caractéristiques, Kossinna estime, pour reprendre les mots de Stefan Arvidsson, qu’. Sa démarche consiste donc à analyser la répartition spatiale de matériaux dans un espace donné, faisant de la carte un outil pour l'archéologue, autorisant une réflexion sur le développement spatial d'une civilisation.
Gustaf Kossina adhère à la thèse de l'origine baltique de la civilisation européenne, dans la droite ligne de certains penseurs nationalistes allemands de l'époque, fortement influencés par le philologue Ludwig Geiger.
Fort de ce postulat, il admet que la dispersion des populations indo-européennes se fait lors des périodes tardives du Néolithique, lors de quatorze raids menés par une caste guerrière minoritaire, qu'il affirme être en mesure de dater. Ainsi, il s'intéresse aux traces laissées par la culture rubanée et par celle de la céramique cordée. Dans le même mouvement, reprenant les thèses du préhistorien Ludwig Wilser et sous l'influence du romantisme allemand et de sa conception du Kossinna accepte l'idée de l'unité du , qu'il considère comme une entité homogène, Kossinna situe le berceau originel des populations germaniques dans le Nord de l'Allemagne actuelle.
Il théorise ainsi les bases d'une nouvelle école archéologique, la , l'archéologie de peuplement, basée sur l'étude des manifestations culturelles d'une société disparue et sur leur transmission au fil des âges. Avec cette idée-force, il définit le concept de , des aires géographiques sur lesquelles s'épanouissent des cultures données. Ayant des notions de biologie, il utilise ces notions dans l'élaboration et dans la formulation de ses idées, affirmant que les groupes ethniques transmettent au fil des générations non seulement des caractères physiques, mais aussi des éléments culturels. Ainsi, selon lui, par la méthode de recherche en archéologie qu'il préconise, il serait possible de reconstituer l'aire d'expansion des peuples germaniques depuis la Préhistoire.
Par ses méthodes et les présupposés qu'il utilise, Kossinna est, selon Jean-Paul Demoule, l'un des précurseurs des méthodes utilisés par les archéologues allemands durant la période du Troisième . En effet, ses conclusions sont suivies par Alfred Rosenberg, ainsi que les chercheurs engagés dans les structures qu'il contrôle.
Influences et évolutions Kossina s'appuie sur ses pairs pour bâtir ses propres méthodes et présupposés.
Ainsi, frappé par les travaux de l'archéologue suédois Oscar Montelius, il affirme que les traces archéologiques laissées par une population se révèlent des moyens d'étude privilégiée de l'extension d'une population sur un territoire au fil des siècles.
À partir des années 1920, dans un climat de nationalisme exacerbé, il reprend les théories d'archéologues germanomanes, proches de l'extrême-droite völkisch, notamment Hans Günther ; il est ainsi amené à proclamer la supériorité des peuples germaniques identifiés par Günther.
De plus, sa position de titulaire de la chaire d'archéologie germanique à Berlin lui permet de former les archéologues appelés à la succéder ; il devient ainsi, peu de temps avant sa mort, l'un des préhistoriens parmi les plus suivis dans les milieux .
Une archéologie nationaliste
vignette|L’expansion des Goths, selon Madison Grant (The Passing of the Great Race, 1916). Les idées de Kossinna sont associées à l'idée selon laquelle les peuples germaniques partagent une identité nationale et qu'ils bénéficient de prérogatives historiques sur les contrées qu'ils occupaient anciennement : ses travaux ont servi non seulement pour justifier les annexions en Pologne et en Tchécoslovaquie à la fin des années 1930, mais aussi la politique expansionniste du Reich dans l'ensemble du continent européen, tant à l'Ouest, qu'au Sud ou à l'Est en 1940, 1941 et 1942. Ainsi, dans son article « L’Ostmark allemand, berceau des GermainsDie deutsche Ostmark, ein Heimatboden der Germanen, Berlin (1919). », Kossinna estime que la Pologne doit être rattachée à l'Empire allemand.
Dès 1911, dans son ouvrage manifeste, La Préhistoire allemande : une science d'intérêt éminemment national, il fournit des éléments de définition d'une préhistoire spécifiquement germanique.
Selon lui, en effet, les pays où l'on a mis au jour des vestiges matériels qu'il considère comme « germaniques » sont d'anciens territoires germaniques. En 1919, il prétend faire parvenir un exemplaire de son livre Le bassin de la Vistule, antique patrie des GermainsDas Weichselland. Ein uralter Heimatboden der Germanen, A. W. Kafemann, Danzig, 1919; 4. Auflage, J. A. Barth, Leipzig 1943 aux plénipotentiaires réunis pour le traité de Versailles, afin de justifier que les territoires qui allaient former le nouvel État polonais, sont en réalité . Cette utilisation des sciences à des fins politiques facilite grandement sa récupération par le Troisième Reich, mais Kossinna se cantonne au champ de l'archéologie, au contraire de ses élèves et successeurs, notamment Hans Reinerth, pour lequel les thèses développées par le NSDAP semblent une évidence.
Les ouvrages de vulgarisation de Kossinna popularisent ses idées. Il édite rapidement après avoir quitté la société d'anthropologie de Berlin une revue pour populariser ses idées, Mannus, du nom d'un ancêtre germain mythique. Rapidement ses ouvrages connaissent un certain succès, notamment grâce à la diffusion de l'un de ses livres les plus célèbres, La Préhistoire allemande : une science d'intérêt éminemment national (Die deutsche Vorgeschichte - eine hervorragend nationale Wissenschaft). Dans cet ouvrage, l'auteur y développe l'idée qu'il est possible de reconnaître dans les Germains une race supérieure aux autres peuples, la Germanie constituant la clef de l'histoire non-écrite de l'Antiquité; il y définit également sa méthode de recherche. Le propos du livre est clair d'emblée, car la dédicace proclame .
Kossinna se montre partisan d'un modèle diffusioniste de la culture, selon des bases ethniques : il reconnaît l'existence d'un « mécanisme selon lequel les influences, idées et modèles sont transmis par les peuples les plus avancés à ceux avec lesquels ils entrent en contact. Son modèle est axé sur la supériorité des populations indo-européennes, en mesure de conquérir de vastes territoires en raison d'une hypothétique supériorité raciale. Selon lui, la supériorité de la culture germanique justifie les programmes annexionnistes du Reich.
Ce diffusionisme est cependant tempéré par sa volonté de donner aux premières populations à s'installer durablement sur un territoire donné un droit immémorial sur ce territoire, justifiant ainsi les prétentions allemandes sur les régions détachées du Reich en 1919 pour être dévolues à la Pologne ressuscitée, justifiant ainsi une politique d'agression envers cet État.
Critiques et postérité Critiques de ses méthodes Les idées de Kossinna, l'origine nordique des populations européenne, sont reprises par le mouvement völkisch, fournissant un motif aux germanomanes qui gravitent autour des idées développées autour de ce mouvement. Elles ont été sévèrement critiquées, à la fois par leur portée politique, mais aussi pour les ambiguïtés de méthode sur lesquelles elles se fondaient.
Ainsi, selon Jean-Paul Demoule, le matériel archéologue mis au jour ou exploité par ses travaux est toujours utilisé en vue de justifier les présupposés théoriques de sa vision ethnique de l'histoire du peuple germanique originel. Dans le même temps, au fil de ses textes, Kossinna s'est abondamment contredit lui-même et ses contradicteurs ne se privent pas de le rappeler.
Otto Schrader formule ainsi, dès les années 1910, cinq principales critiques aux travaux de Kossinna. Selon Schrader, certaines affirmations ont été avancées sans preuves, notamment en ce qui concerne la répartition originelle des Indogermains primitifs ; l'importance accordée aux migrations, se fait au détriment, des autres facteurs explicatifs, notamment le commerce ; aucune preuve matérielle n'atteste l'origine nordique des migrations germaniques ; la faiblesse des preuves avancées fragilise ses théories; enfin, les matériaux utilisés pour étayer ses théories proviennent tous d'Europe occidentale.