La Diseuse de bonne aventure () est une huile sur toile du peintre lorrain Georges de La Tour, actuellement exposée au Metropolitan Museum of Art de New York, et exécutée à une date évaluée entre 1635 et 1638 selon Jacques Thuillier (« Catalogue des œuvres », ), entre 1632 et 1635 selon Pierre Rosenberg.
Signé en haut à droite du cadre (« G[eorges] de La Tour [le] fit, à Lunéville, Lorraine »), le tableau reprend le thème caravagesque de la diseuse de bonne aventure, en représentant un jeune homme se faisant prédire l'avenir par une vieille gitane, alors que les trois autres femmes qui l'entourent profitent de son inattention pour le voler.
Ce tableau, réapparu en 1945, a été au centre de deux polémiques, la première en France pour dénoncer son acquisition par un musée américain en 1960, la seconde pour mettre en doute son authenticité, d'abord en 1970, puis au début des années 1980, sans pour autant que cela entache sa réputation de chef-d'œuvre absolu de La Tour — du moins en ce qui concerne ses tableaux diurnes.
Description De format horizontal, cette scène de genre présente cinq personnages cadrés à mi-corps. Quatre femmes, visiblement des gitanes, entourent un jeune homme. Celle la plus à droite, la plus vieille, est en train de lui dire la bonne aventure, et accapare toute son attention tandis que les trois autres sont en train de le détrousser.
La scène, éclairée par une source hors-cadre située en haut à droite, présente une harmonie générale des couleurs jouant sur une variation des bruns et des rouges exceptionnelle dans l'œuvre de Georges de la Tour.
Composition Le tableau présente un cadrage très serré des personnages, très rapprochés, et répartis sur deux plans, selon une inspiration caravagesque déjà présente dans La Rixe des musiciens (). Au premier plan se trouvent, de gauche à droite, une gitane, le jeune homme et la diseuse de bonne aventure coupés à mi-cuisse, et au second plan, juste derrière eux, les deux autres gitanes. Le fond est rapidement bouché par un mur ocre brun, plus clair dans l'angle supérieur droit.
vignette|center|upright=1.5|La Rixe des Musiciens, vers 1625-1630, , Los Angeles, J. Paul Getty Museum
Les cinq personnages, dont les visages peuvent s'inscrire dans une ellipse, forment un groupe compact. Dans la toile originelle, le jeune homme devait se trouver plus au centre de la composition, au milieu d'un arc de cercle parfait, car le tableau a subi, à une date ancienne, un double recadrage, par l'ajout d'une mince bande supérieure — le cadre initial rasant la signature —, et par la découpe d'une bande de vingt-cinq à trente centimètres à gauche.
Les trois voleuses La femme à la gauche de la toile La jeune femme tout à gauche de la toile, coupée par un recadrage ultérieur, est représentée le corps de profil, et la tête penchée vers le bas. Son visage, légèrement tourné vers l'intérieur, est dans l'ombre du contre-jour. Son teint mat, ses cheveux noir et ses vêtements la désignent comme une gitane.
Elle porte une coiffe ornée de motifs rouge-orangé, vraisemblablement de brocart, à dessus plat et à petites cornes couvrant les oreilles. Ses bijoux se composent d'une boucle d'oreille de cristal en forme de poire et d'un collier de quatre rangs de petites perles blanches. Un lourd manteau de drap composé de deux pièces attachées sur l'épaule droite, à la manière traditionnelle des gitanes, tombe jusqu'en bas de la toile, et est tissé de rouge et d'or. Il est passé par-dessus une chemise de mousseline : la manche droite, qui constitue la plus importante surface blanche de la toile, est brodée de fines lignes végétales rouges et de motifs en étoile au centre desquels se trouve un cabochon de fils dorés. Cette manche bouffante est ajustée au poignet par un liseré doré, et se finit en volant froncé à l'extrémité rouge et or.
Les paupières baissées, la jeune femme s'applique à dérober la bourse qui se trouve dans la poche des hauts-de-chausses du jeune homme : elle a déjà précautionneusement pincé, entre le pouce et l'index de la main droite, le cordon bleu et doré qui dépasse de cette poche, pour l'en retirer.
La seconde femme à gauche, nu-tête vignette|La Madeleine au miroir, , Washington, National Gallery of Art
Derrière elle, un peu plus à droite du cadre, le visage également dans l'ombre, se trouve une seconde jeune femme, au beau profil de gitane, et au buste orienté vers le jeune homme : peut-être s'agit-il de la sœur de la précédente. Elle ne porte pas de coiffe : ses longs cheveux noirs sont rejetés en arrière, alors que deux mèches lui tombant sur les joues cachent ses oreilles et se finissent en une boucle savamment nouée, qui ne semble pas avoir d'égal dans les représentations de gitanes de l'époque. Elle fixe droit devant elle, vraisemblablement l'autre jeune fille à droite du jeune homme, et esquisse un léger sourire de ses lèvres entrouvertes qui révèlent ses dents. Pour François Georges Pariset, ce profil a pu servir de prototype à la série des Madeleine que La Tour exécutera par la suite, dans la mesure où celle-ci était considérée comme la sainte patronne des gitanes.
Elle a la gorge couverte d'un collet ou châle en résille blanche compliquée de boutons d'or et d'une bande vert très sombre et or, que révèle la lumière provenant de l'arrière. Elle porte un manteau de gitane tissé de noir, rouge et jaune, en grande partie caché sur la partie haute par l'autre jeune femme et par la manche du jeune homme, mais que l'on retrouve dans l'ombre, au niveau des mains, et dans la partie basse, avec des hachures fauves et bleu-vert figurant le revers de la trame. Dans l'interstice entre le coude et le buste du jeune homme apparaît également la chemise qu'elle porte sous ce manteau, blanche avec un fin motif floral qui n'est pas sans rappeler celui de la servante au verre de vin dans Le Tricheur à l'as de carreau.
Si sa main gauche est cachée par le jeune homme, l’œil du spectateur est attiré vers sa main droite, pourtant dans l'ombre et dans la partie inférieure de la toile, en raison de la riche et large bande brodée d'or qui en orne le poignet : les doigts à demi repliés, révélés par des points de lumière déposés à leur bout, elle avance la paume vers sa complice pour récupérer le butin.
La jeune femme de face, au fichu noué sous le menton vignette|upright=0.8|Jacques Bellange, La Jardinière, vignette|gauche|Détail du visage de la jeune femme au fichu
À droite du jeune homme, derrière lui, se trouve une troisième jeune femme, représentée de face, « aussi pâle et mystérieuse que la luneBenedict Nicolson, cité par ». L'éclairage sur la partie gauche de son visage révèle en effet un teint laiteux de porcelaine contrastant avec celui, plus mat, des autres gitanes. Elle a les cheveux entièrement recouverts par un fichu blanc à rayures bleues noué en dessous du menton, qui enserre son visage dans un ovale parfait. Une esquisse de sourire ambigu aux lèvres, les yeux en coin — ce qui rappelle une Jardinière gravée par le maniériste lorrain Jacques Bellange —, elle regarde subrepticement vers la gauche de la toile, pour surveiller les réactions du jeune homme, ou pour répondre au regard complice de l'autre jeune fille du second plan.
Elle a, autour du cou comme aux deux poignets, des bijoux composés de rangées de petites perles de jais, comme ceux de La Femme à la puce du musée de Nancy. Son élégant et riche corsage de résille, ou tulle d'or et d'argent brodée en losanges encadrant des motifs floraux, laisse plus transparaître la nudité de sa peau qu'elle ne la cache. Sur un corselet bleu-vert sombre, se terminant par des manches bouffantes de satin blanc agrémentées de broderies bleues et rouge orangé, elle porte, elle aussi, un manteau de gitane attaché à l'épaule, marron, avec les traditionnelles rayures, ici jaunes.
L'apparente confiance que son physique de paysanne naïve pourrait de prime abord inspirer ne doit pas abuser le spectateur : car de la main gauche, dans la partie inférieure de la composition, elle soulève délicatement la chaîne du jeune homme, alors que de la main droite, elle sectionne celle-ci pour en voler la médaille d'or qui la termine.
Le jeune homme et la diseuse de bonne aventure La diseuse de bonne aventure vignette|gauche|Jaspar Isaac, Les Trois Belles vignette|gauche|Détail du visage de la vieille femme
Au bord droit de la toile se trouve la diseuse de bonne aventure. Le visage de profil, le buste légèrement tourné vers sa gauche, elle tend les avant-bras vers le jeune homme, et lui présente de la main droite une pièce d'argent, en le fixant du regard.
Son visage accumule les marques sordides de la vieillesse, semblable en cela à la Lucrèce d'une gravure de Jaspar Isaac : son cou semble trop long, ses rides sont profondément marquées, son nez est crochu, ses yeux sont enfoncés — si l'œil droit n'est pas visible, les broussailles du sourcil sont cependant figurées —, la mâchoire inférieure est avancée, et laisse voir une mauvaise dentition, alors que l'on suppose celle supérieure édentée.
vignette|Joos van Cleve, La Vierge à l'enfant, vers 1525, , Liverpool, Walker Art Gallery
Son élégante coiffe de satin blanc est montée sur une base rouge sombre et or comportant une patte qui lui couvre l'oreille. Une mèche de cheveux lissée sur le côté du visage remonte en boucle. Elle porte une robe d'un rouge très vif rehaussé de fines coutures dorées. Au côté gauche, sous la taille, est cousu un étui noir. Sous la manche de sa robe on aperçoit, au niveau de l'emmanchure, une chemise blanche. Par-dessus cette robe est passé un manteau de drap attaché sur l'épaule par un médaillon d'or. Celui-ci, composé sur le devant de deux pans distincts et cousus, alterne des bandes blanches, rouges et vert sombre où sont tissés des animaux et végétaux : fleurs, oiseaux, lapins, etc. La Tour a également représenté le revers de ce drap, par des losanges visibles dans le dos de la bohémienne. Pour l'historienne des costumes Diana de Marly, les motifs de ce manteau ont été copiés à partir du tapis présent dans deux œuvres de Joos van Cleve : le triptyque de La Mort de la Vierge de l'Alte Pinakothek de Munich et La Vierge à l'enfant entourée d'anges actuellement conservée à la Walker Art Gallery de Liverpool. Mais selon Donald King, conservateur au département des textiles du Victoria and Albert Museum, il est peu vraisemblable que Georges de La Tour se soit inspiré d'un tableau, et ce dernier a plus vraisemblablement eu accès au textile, dont il existe des versions très proches encore conservées dans des musées de Cologne et Berlin.
Le jeune homme berné Le jeune homme placé au centre de la scène est légèrement tourné vers la vieille gitane : la main droite placée sur la hanche, il tend lui l'autre, représentée en raccourci, et qui semble s'avancer vers le devant de la toile, afin de recevoir dans la paume la pièce d'argent qu'elle lui présente. Ses doigts repliés révèlent la crasse de ses ongles endeuillés. En attente de la bonne aventure, les yeux en coin rivés sur la vieille femme, il ne se rend pas compte du double vol dont il est la victime.
Une petite toque noire lui couvre le haut de la tête, d'où débordent des cheveux bruns, mi-longs et bouclés, qui lui cachent les oreilles. Les traits de son visage sont un peu mous : ses lèvres charnues et légèrement pincées, l'absence de joues, le menton à peine marqué rappellent le jeune homme dupé dans Le Tricheur à l'as de carreau.