La Brigade chimérique est une série de bande dessinée française réalisée par les scénaristes Serge Lehman et Fabrice Colin, le dessinateur Gess et la coloriste Céline Bessonneau. Composée de six tomes, elle est publiée entre et aux éditions L'Atalante.
L'histoire prend place à la veille de la Seconde Guerre mondiale dans une Europe où prospèrent des surhommes apparus sur les champs de bataille de la Première Guerre mondiale, au milieu des gaz et rayons X. Convoqués par le Docteur Mabuse au cœur des Alpes autrichiennes, ils assistent impuissants à ses projets de domination européenne. En France, tandis que le Nyctalope, nouveau protecteur de Paris depuis la disparition de Marie Curie, délaisse la politique internationale, les époux Joliot-Curie, conscients du danger allemand, se tournent vers Jean Séverac. Cet homme amnésique, qui aurait travaillé autrefois avec Marie Curie à l'Institut du radium, pourrait être à leurs yeux la clef pour mener la résistance face à la prise de l'Europe par le Docteur Mabuse et ses alliés, Gog en Italie, la Phalange en Espagne et le trouble « Nous Autres » à l'Est.
En revisitant l'ascension du nazisme, la série affiche l'ambition d'expliquer par le biais d'une allégorie fantastique la disparition des super-héros en Europe et l’occultation même de leur existence dans la mémoire collective au lendemain de la guerre. Tout en établissant un lien de cause à effet entre la fin des surhommes européens et l'émergence des super-héros américains, les auteurs rendent hommage à l'anticipation européenne de l'entre-deux-guerres en multipliant les références littéraires à des œuvres tombées dans l'oubli.
Récompensée par le Grand prix de l'Imaginaire en 2011 dans la catégorie « BD - Comics », la série a connu plusieurs prolongements à travers une adaptation en jeu de rôle et des séries de bande dessinée se déroulant avant les événements racontés (L'Homme truqué, L'Œil de la Nuit) ou longtemps après (Masqué, La Brigade chimérique - Ultime Renaissance).
Genèse de l'œuvre Un projet ambitieux vignette|gauche|L'auteur de science-fiction Serge Lehman.|alt=capture d'écran de Serge Lehman. À l'origine de la série La Brigade Chimérique, il y a la prise de conscience de l'auteur de science-fiction Serge Lehman, au cours des années 1990, d'un fait paradoxal : la science-fiction est perçue comme un genre essentiellement américain, alors même que le genre existait et prospérait à la fin du et au en Europe, et en particulier en France. Or cette science-fiction européenne, genre littéraire qui mettait en scène des surhommes, a totalement disparu de l'imaginaire collectif après la Seconde Guerre mondiale.
À partir de ce questionnement, Serge Lehman élabore, à la fin des années 1990, un projet de roman uchronique consacré à la ville de Metropolis, dans lequel il prévoit de mettre en scène les surhommes français des années 1920 et 1930 et de retracer leur disparition de l'imaginaire collectif. Mais l'ampleur de la tâche fait obstacle à l'aboutissement du projet.
vignette|droite|En 2005, le romancier Fabrice Colin s'associe à Serge Lehman pour l'aider à mener à bien son ambitieux projet.|alt=photographie de Fabrice Colin assis, regardant l'objectif. vignette|droite|Le dessinateur Gess est sollicité par la maison d’édition L’Atalante pour la partie graphique.|alt=photographie de Gess dédicaçant un livre.
Ce projet est relancé en 2005, alors qu'il participe au lancement de la collection de bande dessinée Flambant Neuf des éditions L'Atalante. Lehman fait part à l'éditeur de son souhait de raconter la disparition des super-héros européens à travers une série de bande dessinée, puis la maison d'édition contacte Gess pour qu'il en réalise le dessin. Pour parvenir enfin à mener à bien son projet, Serge Lehman sollicite l'aide du romancier Fabrice Colin pour l'écriture du scénario. L'équipe s'adjoint aussi les services de la coloriste Céline Bessonneau, dont le nom apparaît en couverture et ne se différencie pas de ceux des scénaristes et du dessinateur.
À travers la série, les auteurs se fixent comme objectif d'expliquer la disparition des super-héros européens de la mémoire collective au profit de la surexploitation de leurs cousins d’outre-Atlantique. En effet, à l'inverse des États-Unis, où ce genre reste fécond et capable de se renouveler régulièrement, en France, les histoires de surhommes ont disparu au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, occultant également toute l'anticipation française de l'entre-deux-guerres.
En expliquant cette disparition, La Brigade chimérique réinvestit le genre littéraire en mettant en scène des personnages de fiction ayant connu leurs heures de gloire au début du aux côtés de personnages historiques issus des milieux littéraires et scientifiques. Outre l'hommage aux auteurs français précurseurs de la science-fiction moderne à travers la revalorisation de leurs œuvres, La Brigade chimérique affiche également son intention de rendre ce genre plus familier aux lecteurs, afin que les auteurs français investissent à leur tour les récits de super-héros.
Le nom de la série est à la fois un hommage aux Brigades du Tigre, la police mobile française du début du popularisée par la série télévisée du même nom, aux Brigades internationales et à l'usage du mot « chimère » régulièrement employé par les auteurs d'avant-guerre.
Pour retrouver l'esprit du feuilleton d’avant-guerre et des comics, Serge Lehman cherche initialement à publier la série en kiosque sous forme de fascicules mensuels. Cependant, pour des raisons commerciales, l'éditeur le convainc d'adopter une formule intermédiaire : six albums cartonnés, regroupant chacun deux épisodes, publiés en l'espace d'un an.
Contexte de création La série s'inscrit dans une redécouverte depuis le début du de tout un pan du patrimoine littéraire francophone, non seulement du genre merveilleux-scientifique, mais plus largement du roman-feuilleton populaire.
Serge Lehman participe à ce renouveau avec son article précurseur Les mondes perdus de l'anticipation française paru dans Le Monde diplomatique en 1999, dans lequel il regrette l'occultation de la science-fiction française du début du siècle ; puis avec son ouvrage Les Chasseurs de chimères publié en 2006, qui rassemble un grand nombre de textes d'époque et entreprend ensuite une réflexion sur le genre.
Cette redécouverte s'accompagne également d'une réappropriation de cet héritage par des auteurs français qui s'intéressent à certaines figures de la littérature populaire de la fin du et du début du , notamment grâce au fait que les histoires de nombreux héros commencent à tomber dans le domaine public. À cet égard, le travail de l'éditeur Jean-Marc Lofficier au sein de la collection Rivière Blanche permet de mettre en scène de nombreux héros célèbres ou oubliés de la littérature populaire dans les anthologies de nouvelles Les Compagnons de l'Ombre. Ce travail de fond vise tout autant l'hommage que la réinterprétation contemporaine.
Outre la littérature, la bande dessinée est également un média très dynamique pour la reconnaissance du merveilleux-scientifique ; de fait, depuis le début du le thème super-héroïque y est de plus en plus abordé et de façon plus complexe par différents auteurs, à l'instar de la série Les Sentinelles de Xavier Dorison et Enrique Breccia publiée trois mois avant la sortie de La Brigade chimérique. Cette série raconte les aventures militaires pendant la Grande Guerre de super-soldats bénéficiant d'améliorations mécaniques, mais meurtris par leur sacrifice.
Ce regain d'intérêt semble par ailleurs s'inscrire dans le courant plus vaste du steampunk, un genre littéraire uchronique apparu dans les années 1990, qui consiste à revisiter un passé dans lequel le progrès technologique se serait accéléré et cristallisé.
À la sortie du premier tome en 2009, la comparaison est souvent faite avec l'œuvre d'Alan Moore La Ligue des gentlemen extraordinaires parue en 1999, dans laquelle l'auteur anglais a recréé un univers où se côtoient de nombreux héros de fiction de la fin du et du début du . D'ailleurs, pour éviter d'être taxé de plagiaire, Lehman aurait retardé l'écriture de La Brigade chimérique. Cependant, au-delà du principe de la réutilisation de personnages de littérature, les deux œuvres se distinguent par des objectifs narratifs différents. En effet, si Alan Moore met en scène des héros de la littérature en proie à des menaces purement fictionnelles, Lehman utilise les personnages littéraires dans une vision téléologique qui vise à expliquer leur disparition de la mémoire collective. Pour cela, il retravaille tous les personnages littéraires et historiques afin de les mettre au service d'une histoire originale, racontant la disparition des super-héros européens.
Entre sources d'inspiration et canular littéraire vignette|L'Homme chimérique publié par George Spad en 1919 n'est en réalité qu'un canular littéraire.|alt=Couverture du roman L'Homme chimérique
Dans l'annexe de l'édition intégrale de La Brigade chimérique consacré aux origines de la bande dessinée, Serge Lehman revendique deux sources d'inspiration majeures : L'Énigme de Givreuse du romancier J.-H. Rosny aîné et L'Homme chimérique de la mystérieuse romancière George Spad.
Ces deux romans ont pour point commun d'explorer l'expérience de séparation moléculaire. Le premier, L'Énigme de Givreuse, est paru en 1916 et raconte l'histoire de Pierre de Givreuse qui se retrouve scindé en deux entités amnésiques. Dans son roman, Rosny s'intéresse à la question de la mémoire et des conséquences de l'amnésie. Serge Lehman rend explicitement hommage au roman avec le caméo des jumeaux de Givreuse, ces derniers étant représentés en pleine conversation avec l'Atlante Sun-Koh, le héros de l'allemand Paul Alfred Müller.
La bande dessinée affiche aussi très explicitement sa référence au second roman, L'Homme chimérique de George Spad, tant par le titre que par le rôle principal du personnage George Spad dans la série. Serge Lehman renvoie abondamment à cette romancière dans sa notice jointe en annexe de l'édition intégrale. Il explique ainsi que George Spad serait en réalité un pseudonyme collectif utilisée dans un premier temps par Renée Dunan, puis par une amie à elle à partir de 1924, Huguette Blanche Perrier. Il révèle que ce roman de 1919, paru aux éditions Louis Querelle, raconte l'histoire du capitaine Jean Brun de Séverac disparu dans la guerre des tranchées du premier conflit mondial, qui réapparaît sous la forme de quatre personnages : un adolescent, un géant barbu et chevelu, un homme chauve d'une maigreur squelettique et une jeune femme. George Spad représente les quatre héros comme étant, chacun, un élément de la personnalité de Séverac. Lehman indique ensuite que ce roman donne lieu à une suite sous la forme d'un feuilleton mensuel intitulé Les Pirates du Radium de George Spadd paru entre et . La série s'arrête alors sur l'annonce d'une aventure jamais publiée : La Brigade chimérique contre Dr Mabuse. Ainsi La Brigade chimérique de Lehman et Colin reprend directement la suite des Pirates du Radium.