L'Ami commun (en anglais Our Mutual Friend), quatorzième et dernier roman achevé de Charles Dickens, a été publié par Chapman & Hall en vingt épisodes de feuilleton en 1864 et 1865, avec des illustrations de Marcus Stone, puis en deux volumes en février et , enfin en un seul la même année. Situé dans le présent, il offre une description panoramique de la société anglaise, la troisième après La Maison d'Âpre-Vent et La Petite Dorrit. En cela, il se rapproche beaucoup plus de ces deux romans que de ses prédécesseurs immédiats, Le Conte de deux cités et Les Grandes Espérances.

Charles Dickens s'emploie à dénoncer la superficialité d'une société fissurée en divisions de classes, corrompue par l'avidité du gain, l'incompétence du pouvoir, le gaspillage de la vie urbaine vouée au matérialisme et les relations prédatrices qu'entretiennent entre eux les êtres humains. Pour symboliser la déréliction de ce monde en décomposition, il utilise les décharges londoniennes, amoncellements de déchets déversés pêle-mêle (), le cours du fleuve charriant des cadavres, les oiseaux de proie humains détroussant les morts et fouillant sans relâche dans les ordures. Ainsi, il associe une satire mordante à un réalisme noir, un fond traditionnel de fantastique et de contes de fée à une mise en garde contre les périls montants et propose en antidote les valeurs morales qu'assurent la bonne volonté et un altruisme bien orienté.

L'intrigue présente une certaine originalité par la cohérence, voire le raffinement de sa complexité. De plus, malgré la surabondance de cadavres, testaments et complots, Dickens abonde en scènes humoristiques où fraîcheur d'observation et verve se déploient non sans audace. Considérant en effet qu'une voix unifiée ne saurait à elle seule représenter la fragmentation de la société moderne et rendre compte de l'instabilité du monde qu'elle génère, l'auteur donne à son narrateur, pourtant moins présent que dans beaucoup de ses romans, une amplitude de ton encore jamais atteinte, tour à tour ironique et désinvolte, sérieux et comique, solennel et léger.

L'Ami commun est aujourd'hui reconnu comme l'un des chefs-d'œuvre de la dernière manière de Dickens. Quoique moins courtisé par les adaptateurs que certains des ouvrages précédents, le roman a inspiré plusieurs réalisateurs de cinéma ou de télévision, et même le poète T. S. Eliot ou encore le chanteur Paul McCartney.

Genèse La gestation de L'Ami commun s'est avérée longue et frustrante. ; hormis Barnaby Rudge, aucun autre roman de Dickens n'a eu autant de mal à décoller.. Lorsqu'il commence à paraître en livraisons mensuelles en , il y a une quasi-décennie que Dickens ne publie plus en feuilleton, le dernier, La Petite Dorrit, datant de 1855-1857. L'intervalle a été occupé par des œuvres plus courtes, destinées à une parution hebdomadaire dans la revue All the Year Round et exigeant de ce fait une discipline tout autre que celle des romans plus ambitieux. Enfin, distrait de sa tâche par ses tournées de lecture publique et ses activités journalistiques, affaibli par la maladie, tourmenté par sa liaison avec Ellen Ternan, et même si l'idée en avait germé bien plus tôt, Dickens a du mal à se mettre à l'ouvrage. En deux ans, il n'a écrit que cinq épisodes. : la fraîcheur improvisatrice de la jeunesse semblait l'avoir quitté. Moins d'élans de l'imagination, de digressions, d'histoires dans l'histoire – désormais, tout se doit d'être préparé, planifié ; pas une page qui ne soit en rapport direct avec le thème principal.

Gestation thumb|upright=0.8|John Forster (1812-1876).|alt=Détail en N et B d'un tableau. Forster, ami et premier biographe de Dickens, environ, visage épais, cheveux blancs, regard sévère et perçant Entre 1860 et 1861, Dickens choisit son titre et discute avec John Forster de quelques idées figurant dans son (). Elles concernent d'abord plusieurs noms figurant dans le roman (Podsnap, Lightwood, Riderhood, Wegg, Boffin, Headstone, Twemlow et Wilfer), puis l'intrigue qui se prépare : un hommeOn reconnaîtra ici John Harmon, les Lammle, Gaffer, les Veneering et Charley Hexam. .

thumb|left|upright=0.8|Wilkie Collins par Millais (1850).|alt=Tableau. Collins, romancier ami de Dickens, maître du roman à sensation, visage assez plat, mains jointes, environ , regard songeur Au cours des années qui suivent, les lettres de Dickens deviennent une longue litanie de malheurs et de soucis ; il n'arrive pas à entrer dans l'histoire, puis, une fois ce premier pas franchi, il éprouve les plus grandes difficultés à poursuivre : en , il écrit à Forster : Six mois plus tard, il confie, toujours à Forster : En 1863, il se lamente auprès de Wilkie Collins : Octobre arrive et il n'a, explique-t-il à Forster, toujours pas commencé, encore qu'il voie l'incipit avec beaucoup de netteté ; il lui faudrait cinq numéros sous la main avant publication, .

Enfin, le , il annonce à Wilkie Collins qu'il a fini les deux premiers et s'est mis au troisième : ; ce qui ne l'empêche pas de récriminer deux mois plus tard contre sa lenteur à écrireCharles Dickens, Lettres, Lettre à John Forster, 29 mars 1864..

Affres des feuilletons thumb|upright=1.3|Déraillement de Staplehurst (Illustrated London News). Le wagon où voyagent Ellen, sa mère et Dickens est à droite, en suspens sur un débris du pont.|alt=Gravure. Wagon suspendu au-dessus de la rivière, personnages s'affairant autour, horizon de toits sur fond nuageux, quelques hauts pylônes à droite La parution en feuilleton débute en , mais une année plus tard, Dickens se dit au bord de l'effondrement. C'est que l'accident ferroviaire de Staplehurst l'a beaucoup contrarié : le train le ramenant de France avec Ellen Ternan et sa mère déraille le ; les huit premiers wagons basculent dans la rivière Beult, en contrebas d'un petit viaduc sans rambardes, et de nombreux passagers restent coincés dans les compartiments. ; Dickens, qui a pris place dans le premier wagon, réussit à s'extirper par la fenêtre et à dégager ses accompagnatrices, mais l'accident se solde par dix morts et quarante blessés, chapitre rédigé par Trey Philpotts... Lorsque L'Ami commun sera publié, une postface ironique dévoilera au public que, le manuscrit du dernier épisode étant resté dans son manteau, Dickens se rappela soudain les feuillets au bout de trois heures, se hissa dans le wagon à l'oblique et réussit à les récupérerCharles Dickens, Lettres, lettre à Thomas Mitton, 13 juin 1865...

et , il annonce le que L'Ami commun est enfin achevéCharles Dickens, Lettres, lettre à Thomas Beard, 21 septembre 1865...

Illustrations L'Ami commun a été illustré par Marcus Stone, fils d'un voisin cher à Dickens, Frank Stone, mort en 1859. Dickens avait pris ce jeune homme sous son aile, le traitait comme l'un des membres de la famille. et lui confiait du travail d'illustration. Marcus StoneMarcus Stone devint aussi l'illustrateur d'Anthony Trollope pour, par exemple, Il savait qu'il avait raison.. avait ainsi déjà réalisé le frontispice de l'édition « bon marché » de La Petite Dorrit et huit estampes pour l'édition « de bibliothèque » des Grandes espérances, et Dickens appréciait qu'il se démarquât de la tradition des caricatures à la Hogarth qu'avaient adoptée aussi bien Cruikshank que Hablot Browne. Ses personnages affirment leur présence avec un plus grand réalisme, mais, selon Jane Rabb CohenEn employant l'adjectif « intégrales », Jane Rabb Cohen signifie sans doute deux choses : les gravures restent partielles et à la surface du roman, sans s'intégrer vraiment à sa texture., les gravures n'en demeurent pas moins .

Dickens a trouvé la jaquette () excellente, mais a fait plusieurs suggestions concernant ses détails : le mot devait apparaître en aussi gros que le reste du titre et Boffin, tout en paraissant bizarre, rester sympathique, avec un visage . Cependant, il autorisa quelques libertés à Stone, par exemple de quel côté Wegg devait avoir sa jambe de bois.. Parfois, ses exigences ont été très précises, par exemple sur l'attitude de Boffin sur le frontispiceCharles Dickens, Lettres, Lettre à Marcus Stone, 11 septembre 1865...

Dans l'ensemble, même si Dickens ne s'intéressait que de loin à ces estampes, la collaboration entre les deux hommes ne s'est jamais relâchée et . D'ailleurs, c'est Stone qui emmena Dickens visiter l'établissement d'un taxidermiste, un certain Mr Willis., ce qui lui inspira le personnage de Mr VenusCharles Dickens, Lettres, Lettre à John Forster, 25 février 1865..

Publication thumb|Sir James Emerson Tennent (1804-1869), par Andrew Nicholl.|alt=Homme encore jeune, visage fin, chevelure abondante, regardant vers la gauche L'Ami commun est dédié à un vieil ami de Dickens et de Forster, l'Irlandais James Emerson Tennent, voyageur et homme politique, ancien gouverneur de Ceylan. Circonstances Le , Dickens écrit à Chapman & Hall pour lui proposer la moitié des droits relevant de la publication en feuilleton moyennant ; les termes sont acceptés et le contrat est signé le 21, , ., l'éditeur se réservant d'annuler l'accord pour un éventuel défaut à la fin de 1864 et de recevoir des compensations en cas de décès.. Dickens s'assure la part belle, car si Chapman & Hall risque l'avance sans garantie, lui reçoit d'emblée , s'offre la moitié des bénéfices mensuels et, après la première édition en volumes, la totalité de ceux de toutes les éditions à venir.

Les manuscrits du roman et des notes de travail que Dickens a donnés à E. S. Dallas pour le remercier de son compte rendu élogieuxE. S. Dallas, The Times, 29 novembre 1865., sont déposés à la Pierpont Morgan Library, alors que les épreuves corrigées offertes à Marcus Stone sont hébergées par la Berg Collection.

La publication en feuilleton s'est étendue de à ; celle en deux volumes date de février et . Tauchnitz a sorti une édition en quatre volumes à Leipzig de 1864 à 1865 et le Harper's New Monthly Magazine de New York a diffusé le roman en feuilleton de à . Une traduction allemande de Mary Scott a été publiée en cinq volumes dès 1864 et 1865. Enfin, l'édition « bon marché » et celle dite « de bibliothèque » ont paru en 1867, tandis que l'édition appelée « Dickens » a pris le relais en 1868.

Calendrier des publications en feuilleton Première partie : ENTRE LA COUPE ET LES LÈVRES I – (chapitres 1–4) II – (chapitres 5–7) III – (chapitres 8–10) IV – (chapitres 11–13) V – (chapitres 14–17) Deuxième partie : GENS DE MÊME FARINE VI – (chapitres 1–3) VII – (chapitres 4–6) VIII – (chapitres 7–10) IX – (chapitres 11–13) X – (chapitres 14–16) Troisième partie : LONG DÉTOUR XI – (chapitres 1–4) XII – (chapitres 5–7) XIII – (chapitres 8–10) XIV – (chapitres 11–14) XV – (chapitres 15–17) Quatrième partie : PIÈGES ET TRAPPES XVI – (chapitres 1–4) XVII – (chapitres 5–7) XVIII – (chapitres 8–11) XIX-XX – (chapitres 12–17 [Dernier chapitre])..

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Les premières ventes dépassent celles jamais atteintes par les romans précédents et Dickens jubile : . Puis le flot se ralentit et tombe à lors du dernier épisode. Si l'auteur empoche , l'éditeur enregistre un déficit de ..

Les comptes rendus restent mitigés : même John Forster écrit que le roman . Le jeune Henry James le déclare le ; il y faudrait, ajoute-t-il, de la « philosophie ». En revanche, Henry Chorley vante .

La critique moderne se montre bien plus unanimement positive : nombre de commentateurs, en particulier marxistes, y voient une grande œuvre sociale à l'égal de La Maison d'Âpre-Vent, La Petite Dorrit et Les Grandes Espérances. Jack Lindsay écrit en 1950 qu'il s'agit d'. D'autres s'intéressent à sa structure, dont Arnold Kettle qui souligne sa . Quant à Angus Wilson, il écrit qu'il y a là un roman d'avant-garde ayant exercé une influence notable, par exemple sur Henrik Ibsen pour Une maison de poupée et T. S. Eliot dans La Terre vaine (voir Divers), d'abord intitulée d'après la description que fait Betty Higden de Sloppy...

Résumé de l'intrigue et recensement des personnages