Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc écrit par Charles Péguy est une sorte de drame médiéval, à proprement parler un mystère.
Ce terme est employé par l'auteur dans trois œuvres qui forment un ensemble d'une remarquable cohérence : le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc (1910), le Porche du Mystère de la deuxième vertu (1911), et le Mystère des Saints Innocents (1912) : il doit donc être entendu dans sa double acception. C'est d'abord une ample méditation sur les mystères, au sens théologique, de l'Incarnation, de la Rédemption et des vertus théologales ; mais c'est aussi un retour aux mystères du Moyen Âge, ce genre théâtral dont Péguy a su retrouver l'esprit. La première de ces trois œuvres met en scène la figure historique de Jeanne d'Arc. Une première version date de 1897, une seconde de 1910, tandis qu'une version posthume, augmentée de deux actes inédits, a été publiée en 1956Pie Duployé, La religion de Péguy, Paris, Klincksieck, 1965, 698 pages ; aperçus sur Google books.Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc, avec deux actes inédits, édition critique présentée par Albert Béguin, édition Le Club du meilleur livre, Paris, 1956.. Cette œuvre théâtrale et poétique fait écho au retour au catholicisme de Charles PéguyJoseph Lotte, Bulletin des professeurs catholiques de l'Université, 23 mai 1911. Péguy confie en septembre 1908 à son ami Joseph Lotte : « Je ne t'ai pas tout dit... J'ai retrouvé la foi... Je suis catholique... », mais aussi à ce qu'on peut appeler la crise de 1908-1909 qui revêtit chez le poète un aspect physique, intellectuel et spirituel.
Histoire de l'œuvre Le Mystère de la Charité de Jeanne d'Arc est le fruit d'une longue gestation qui remonte à 1895, lorsque Péguy, élève à l'École normale supérieure, travaille à la rédaction d'une histoire de la vie intérieure de Jeanne d'Arc. Dans une lettre du , il confie à son ami Léon Deshairs sa décision .. L'œuvre fut d'abord publiée à la fin de 1897Charles Péguy, Jeanne d'Arc, Paris, Librairie de la Revue socialiste, 1897., en partie à compte d'auteur, et en partie grâce aux cotisations recueillies auprès d'un petit groupe de camaradesIntroduction de François Porché, ; cette étude tient à la fois de l'histoire et de la méditation personnelle : l'auteur a dépouillé les pièces des Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d'Arc publiées par Jules Quicherat ; il prête à son héroïne, tourmentée par l'ardeur de sa charité, la conscience du mal universel et en même temps la révolte contre ce mal et la passion de sauver.
La pièce est ensuite reprise dès 1904 et développée dans une tonalité sombre où domine l'idée de l'impuissance de l'histoire, du péché et de l'échec apparent de la Rédemption. Enfin, au terme d'ajouts successifs, la pièce est publiée le dans les Cahiers de la Quinzaine ; elle prend toujours pour sujet l'histoire intérieure d'une vocation, mais avec un récit de la Passion, des citations de la Bible et des méditations qui approfondissent les thèmes esquissés en 1897 : l'ouvrage s'éloigne ainsi du théâtre pour évoluer vers un lyrisme de la contemplation. Les trois protagonistes sont toujours présentes et le thème central de leurs échanges est à nouveau la question du mal et de la souffrance dans le monde. « Mais les raisonneuses de 1897 sont devenues des contemplatives, debout, avec Marie, au pied de la croix ». Cette dimension contemplative et mystique fait du Mystère de la charité de Jeanne d'Arc un texte fascinant où l'angoisse de Jeanne répond à l'obsession de la souffrance et de la mort du Christ chez Péguy. Le Mystère de la Charité fait entendre la plainte angoissée de la jeune héroïne devant « la grande pitié qui est au royaume de France » et dont la charité humaine, douloureuse et désespérée, bute sur le spectacle du mal, de l'enfer et de l'injustice universelle. Ainsi, pour Pie Duployé, auteur d'une analyse de l'œuvre de Péguy :
Sources Même s'il s'est profondément documenté sur le plan historique, Péguy n'a pas voulu faire un ouvrage historique. Il s'est efforcé de reconstituer le cadre et la mentalité du , mais en approfondissant le tourment d'une âme consciente du mal universel et en même temps animée par la charité et la passion de sauver. Ce n'est pas « l'histoire de Jeanne d'Arc » qu'il a écrit, mais « celle de sa vie intérieure », selon ses propres termes. On ne s'étonnera donc pas de voir à quelles sources Péguy a puisé ; il s'en est expliqué lui-même. Il mentionne, dans l'ordre, premièrement, le catéchisme, et dans le catéchisme les sacrements ; deuxièmement la messe, les vêpres, les offices, la liturgie ; troisièmement les évangiles. L'auteur a donc pris le point de vue du peuple, qui comme Jeanne, découvre la foi par le catéchisme, les sacrements et la liturgie. De même, Péguy, après sa conversion, était plus attiré par la liturgie et la prière que par un discours théologique.
Présentation Charles Péguy a situé la scène de son drame en 1425, en plein été, sur un coteau de la Meuse, entre les villages de Maxey et de Domremy avec son église. Les trois personnages de ce mystère sont Jeannette, treize ans et demi, Hauviette, son amie, dix ans et quelques mois, et Madame Gervaise, vingt-cinq ans.
Les personnages Jeanne est une jeune fille intransigeante dont le regard demeure obstinément fixé sur les réalités visibles, c'est-à-dire le règne du mal et l'impuissance de la grâce : , répète-t-elle, avouant aussi : . Considérant que , Jeanne en vient à souhaiter Faute d'espérance, Jeanne demeure jusqu'à la fin dans les ténèbres : , dit-elle dans sa prière au Christ.
Hauviette, quant à elle, possède une âme d'enfant qui a placé sa naïve et totale confiance dans celui qu'elle appelle , ajoutant : . La pure innocence du cœur chez cette petite paysanne lui fait atteindre d'emblée un détachement sublime : . Hauviette symbolise déjà la « petite fille de rien du tout », la petite fille Espérance dont Charles Péguy peindra l'irremplaçable grandeur parmi les trois vertus théologalesLe Porche du Mystère de la deuxième vertu, .
Le rôle de Madame Gervaise, une nonne de Lorraine, prend une ampleur considérable par les méditations que cette jeune moniale développe devant Jeanne : elle tâche de lui expliquer comment la souffrance sert à sauver les âmes, en raison de la réversibilité des mérites : . Car loin de vouloir consoler Jeanne, Madame Gervaise essaie de l'ouvrir à sa propre douleur, de lui faire prendre conscience de ce mystère qui fait que la souffrance divine, le Calvaire, inverse la signification du mal. Gervaise a connu les mêmes angoisses que Jeanne, elle reconnaît avoir, elle aussi, , lui dit-elle. Mais ce qui sauve Gervaise de l'angoisse, c'est sa vertu d'humilité, acquise par des années de ferventes prières, vertu qui lui permet de mettre Jeanne en garde contre le péché d'orgueil au moment où la jeune fille affirme qu'elle n'aurait pas trahi Jésus.
Le sens de l'œuvre Charles Péguy s'est expliqué lui-même sur le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc dans un entretien qu'il eut avec Georges Valois en dans l’Action française : . Tant que Jeanne attend un miracle terrestre sans s'abandonner à une totale confiance, il lui est impossible d'entendre ses voix. C'est pour obtenir de Jeanne d'Arc ce mouvement d'espérance pure « sans motif, sans but », que Péguy a écrit ensuite Le Porche du Mystère de la deuxième vertu puis Le Mystère des Saints Innocents dans lesquels Madame Gervaise et la petite fille Espérance vont tâcher de précipiter cette évolution.
Style En adoptant le genre du mystère en vogue au Moyen Âge, Charles Péguy a cependant eu l'intelligence de l'écrire Marcel Péguy, notes de l'édition des . Empreint de lyrisme et de simplicité, le style poétique de Péguy a d'emblée convaincu plusieurs des écrivains et hommes de lettres contemporains. André Gide, Alain-Fournier, Jacques Rivière ont salué la force et l'authenticité de la langue. Le texte a d'ailleurs été écrit en vue d'être déclamé et écouté, plus que d'être lu. Jacques Copeau, homme de théâtre, a souligné sa beauté après avoir lu l'œuvre entièrement à voix haute. Écrit en vers libres (mais qui n'ont rien de commun avec les vers libres des poètes de l'école symboliste), Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc illustre plutôt ce que Péguy lui-même définissait comme « prose musicaleFrançois Porché, introduction à l'édition des ». Quelques vers en mètres réguliers apparaissent d'ailleurs çà et là comme ces alexandrins :
Le poète a choisi une forme intermédiaire entre la prose et la poésie versifiée qui est le verset : très différent dans sa nature du verset de Paul Claudel, le verset de Péguy joue sur , comme l'a bien noté le professeur Henri LemaitreHenri Lemaitre, L'Aventure littéraire du siècle, 1890-1930, Collection Littérature, Pierre Bordas et fils, 1984, 82.. Chez Péguy, la composition des œuvres poétiques est elle-même d'essence musicale, avec ses accroissements progressifs, ses rappels furtifs et ses reprisesFrançois Porché, introduction à l'édition de . Le poète s'est aussi attaché à ralentir la lecture par plusieurs procédés, par l'usage du verset, par les blancs, par les jeux de scène, par les phrases restant en suspens, parfois par le volume verbal et par la répétition. Il obtient de la sorte un art qui, imposant la lenteur, favorise une stagnation relative de la pensée et renforce le bruitage des mots ; la répétition oblige à savourer certains mots ; elle ajoute ses effets au rythme de litanie et à l'ampleur de la période : il s'ensuit une lente imprégnation de la conscience et une pénétration intime de l'émotion. C'est un art de la contemplation qui révèle ses richesses aux méditatifs.
Éditions L'œuvre publiée en 1910 ne représente que les deux tiers du manuscrit original de Charles Péguy, écrit à l'automne 1909. En 1924, Pierre Péguy fit connaître une partie de la suite inédite.
Le texte intégral fut finalement publiée en 1956 par Albert Béguin.
Certains auteurs, comme Daniel Halévy, considèrent que la publication de 1910 avait été amputée par Péguy pour ne pas donner de clés d'interprétations trop explicites sur sa pièce. D'autres, comme Bernard GuyonBernard Guyon, Péguy, Éd. Hatier, 1960, 287 pages., estiment que ces restrictions étaient dues au souci de ne pas éditer une œuvre trop longue, le texte de 1910 étant déjà particulièrement important (250 pages) pour une pièce de théâtre.
Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc, avec deux actes inédits, édition critique présentée par Albert Béguin, Éditions Le Club du meilleur livre, Paris, 1956.
Extrait
Voir aussi
Bibliographie . . , . . Hans Urs von Balthasar, La Gloire et la Croix. Aspects esthétiques de la Révélation (Herrlichkeit. Eine theologische Aesthetik. Fächer der Stile, Bd. II). Vol II, Tome 2 : De Jean de la Croix à Péguy. Paris, Aubier, 1972. Réédité chez Desclée de Brouwer en 1986. Jean-Paul Lucet, La passion d'une vie, ou l'histoire du spectacle, Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc- avec le texte de l'adaptation théâtrale - éditions E.G.C. - Multiprint Monaco- . Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc, adapté par Jean-Paul Lucet, Éditions L'Œil du Prince, 2012.
Articles connexes Œuvres inspirées par Jeanne d'Arc Jeannette, l'enfance de Jeanne d'Arc, adaptation cinématographique par Bruno Dumont Mystère (théâtre)
Liens externes Texte intégral numérisé (lire en ligne sur Gallica) Discours du Pape Benoît XVI sur la représentation de l'œuvre de Charles Péguy : Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc Site de Charles Péguy
Notes et références
Catégorie:Œuvre de Charles Péguy Catégorie:Poème français Catégorie:Poésie du XXe siècle Catégorie:Pièce de théâtre française Catégorie:Pièce de théâtre de 1910 Catégorie:Pièce de théâtre se déroulant au XVe siècle Catégorie:Œuvre inspirée par Jeanne d'Arc Catégorie:Charité