L'abbaye de Juvigny ou abbaye Sainte-Scholastique., aujourd'hui disparue, se situait dans une boucle de la Loison, aux confins de la forêt de Woëvre, aux limites des terres du Saint-Empire romain et du royaume de France, entre les villes de Montmédy, Stenay et Damvillers, sur l'actuelle commune de Juvigny-sur-Loison (actuels département de la Meuse et région du Grand Est).

Histoire

L'abbaye de moniales aurait été fondée en 874 par la reine Richilde et son époux, Charles II le Chauve, petit-fils de Charlemagne. Y furent alors déposées les reliques de sainte Scolastique, vénérée comme étant sœur de saint Benoît de Nursie.

Vendue comme bien national lors de la Révolution française, elle a été détruite au début du .

Vestiges De cette belle abbaye de femmes, il ne subsiste plus que quelques vestiges aujourd'hui : ainsi restent l'hôpital (1629) qui abritait une pharmacie, la grande maison des Prévôts, la maison des Chapelains (1634), la brasserie, la vacherie, le moulin (avec ses niches à coquille contenant naguère les statues de la Vierge à l'enfant, saint Benoît et sainte Scholastique), ainsi que plusieurs puits et caves, et, totalement intact sur une trentaine de mètres, le mur de clôture crénelé, haut de , qui entourait toute l'abbaye, et dont la souche, importante, existe encore partout ailleurs, même quand il a été considérablement détruit.

Liste des abbesses Quarante abbesses, au moins, auraient présidé, à travers les siècles, aux destinées de Juvigny-les-Dames : une tradition du couvent prétendait que la première abbesse aurait été la reine Richilde elle-même… ou Bertrande venue du monastère Sainte-Aure de Paris. On ignore le nom des abbesses des deux premiers siècles après la fondation. Cependant Walburge ou Galburge (1086-1106) est le premier nom mentionné dans les actes avec certitude. Puis suivirent, citées au hasard des années et des documents : Hadwide (1124-1139) Judith (1150), Gerberge (1174), Ide de Chiny (1187), Hadwide II de Chiny (1206), Marguerite I d'Âpremont (1259-1271), Ide des Wales (1279-1286), Agnès de Montquintin (1299-1327), Helwide ou Hadwide de Prény (1342-1347), Marguerite II de Bazeilles (1350-1370), Égidia ou Gillette de Chappez (1390-1396), Jeanne de Pins (1396), Jeanne II de Nanteuil (1398), Gillette II de Chappes ou Chappy (1402), Marguerite III de Laval (1406-1430), Hawis de Sampigny (1446-1447), Marie de Ville (1482), Catherine d'Espinal (1491-1495), Alix de Dommartin (1505-1520) également abbesse de Sainte-Glossinde à Metz, Renée de Blandin ou Blandry (1520), Anne d'Âpremont (1522-1531),

Dans ruines du monastère, une partie seulement de la dalle funéraire de cette abbesse a été découverte : cette pierre tombale brisée représentait une abbesse avec diverses armoiries et portait ce reste d'inscription en minuscules gothiques :

« dame Anne [ab]besse. mil D XXXll ».

Dans l’église Saint-Maur de Verdun pouvait se lire :

« En ce lieu gist le cœur de Révérende Dame Anne d’Aspremont jadis abbesse de Juvigny, de laquelle le corps repose dans l’église dudit lieu, et trespassa le 18 de . Priez Dieu pour elle. » Catherine de Failly (1531-1567), Françoise de Failly (1567), Anne de Failly (1588), Nicole de Lenoncourt (1588-1594), Catherine III de Lenoncourt (1594-1608), Scholastique-Gabrielle de Livron-Bourbonne (1608-1662), "Son corps fut porté dans un caveau au-dessous de l’autel du chœur." Son épitaphe gravée sur sa tombe, dalle de marbre noir et lettres d’or :

« Icy gît, Madame Scholastique Gabrielle de Livron, Abbesse, Réparatrice & Réformatrice de cette Abbaye. Elle fut illustre par sa naissance, admirable par la grandeur de son cœur, incomparable par la force de son esprit ; éclatante par ses vertus : Elle bâtit cette maison, elle la réforma, elle l’établit dans l’heureux état où elle est. Elle fut soixante-deux ans Religieuse, cinquante-quatre ans Abbesse, soixante & dix-sept ans en vie, qu’elle quitta le neuvième de . Elle vivra éternellement dans la pompe de ses ouvrages, la mémoire de sa sainteté, la reconnaissance de ses filles, la possession de la Gloire.

En l’année 1670. Madame Gabrielle Marie de Livron Bourbonne, Dame & Abbesse de ce lieu, nièce & succestrice de cette insigne défunte, pour marque à perpétuité de ce qu’elle doit à sa mémoire, a fait poser cette sépulture. » Catherine-Gabrielle-Marie de Livron (1662-1705), dont une ancienne épitaphe (inscrite sur une pierre tombale de 2,30 m x 1,15 m, avec armoiries en chef) rappelait la mémoire :

« Ycy gyst le corps de très illustre dame, Madame Gabrielle Marie de Livron, très digne abbesse de cette abbaye. Toujours attentive à ses devoirs, elle fut un modèle avéré de prudence et de sagesse par la conduite, d’exactitude pour l’observance régulière, de douceur et d’affabilité pour ses sœurs, de charité envers les pauvres, et d’un désintéressement parfait en la réception des filles pour être religieuses. Elle décéda le l’an 1706, âgée de 72 ans, après 56 ans de religion et 43 de gouvernement. Dieu aie son âme. » Louise-Gabrielle de Livron (1705-1711), Alexis-Madeleine de Vassinhac-Imécourt (1711-1777), Dans la chapelle du château de Louppy peut encore se lire sur une dalle de marbre noir :

« Ici repose le corps de très illustre Dame Alexis-Magdelaine de Vassinhac-Imécourt L’une des plus dignes Abbesses de cette Abbaye. Née le , Élue le , après 8 ans de profession. Humble de cœur, mais grande et majestueuse dans ses œuvres, elle illustra le cours de sa vie par l’observance inviolable de sa Règle, par une charité compatissante et sans borne et par la pratique de toutes les vertus. Après avoir gouverné 66 ans cette Maison dont elle possédait tous les cœurs, elle s’est réunie à Dieu pour partager la gloire de ses saints, le , jour de saint Alexis, son patron, âgée de 91 ans. Resquiescat in pace. Dame Marie-Louise-Victoire de Vassinhac-Imécourt, sa sœur, élue coadjutrice, le , lui a succédé et a fait poser cette tombe. »

Marie-Louise-Victoire de Vassinhac-Imécourt (1777-1793) morte au château d'Imécourt le , âgée de 86 ans.

Sur un contrefort de l'ancienne église de ce village avait été scellée une plaque de marbre noire avec cette inscription funéraire :

« Ici reposent Louise de Vassinhac d'Imécourt, abbesse de l'abbaye royale de Juvigny près Montmédy, décédée le , âgée de 86 ans. Élisabeth de Vassinhac d'Imécourt, religieuse de la même abbaye, décédée le , âgée de 86 ans. Antoinette Desancherin, religieuse de la même abbaye, décédée le , âgée de 40 ans. Forcées par la Révolution Française d'abandonner la susdite abbaye, elles vinrent avec plusieurs compagnes se réfugier dans le château d'Imécourt, ancienne habitation de leur famille où elles finirent leurs jours. Elles jouirent pendant leur vie de l'attachement et du respect de ceux qui les approchoient, conservèrent dans leur retraite la vénération qu'on doit à la vertu malheureuse, et emportèrent les regrets de leur famille et de tous ceux qui les avoient connues. Requiescant in pace.»

À cela s'ajoutent les noms de quelques prieures claustrales : Charlotte de Lenoncourt (1609), Nicolle d'Orey (1610), Barbe de Renesson (1627), Alexis-Anne de Herbemont (1665)

L'abbaye au Moyen Âge Juvigny se thélémise à la Renaissance Située non loin de Sedan, principauté acquise aux idées de la Réforme, et si proche de Jametz, petite place forte calviniste qualifiée de "boulevard du Protestantisme", l'abbaye de Juvigny, tout comme l'insigne église voisine d'Avioth, aura à souffrir des ravages et saccages des huguenots et des troubles des guerres de Religion, église abbatiale profanée et vandalisée, bâtiments monastiques dévastés. La communauté des Dames de Juvigny se montre alors bien chancelante, au temporel comme au spirituel. Si bien qu'à la fin du et tout au début du , les mœurs s'étaient complètement relâchées : la clôture avait totalement disparu : "cette Maison n'avait pour garde que la vigilance des domestiques"... et chaque moniale vivait dans sa demeure ou ses appartements en complète indépendance. Les vœux de pauvreté, chasteté et obéissance n'étaient plus que formels : les religieuses "n'aimant plus la retraite, la solitude et le silence," recevaient les gens du monde assez librement. "Chacune avait son ménage et sa servante et s'entretenait comme il lui plaisait", disposant de l'argent de sa prébende et de la pension de ses parents à sa guise. Quant à l'obéissance, c'était une sorte de politesse et de bienséance, et les nobles moniales "la pratiquaient en demandant la permission à madame l'abbesse d'aller à la campagne quand elles voulaient prendre l'air" ! Ainsi, chacune vivant en "honnête demoiselle", "à peine étaient-elles religieuses hors du chœur... et, par un mélange étonnant, elles avaient les vœux de la religion et l'indépendance du monde."

Il semblerait qu’au (et sans doute avant ?) les nobles dames de Juvigny aient oublié les grands préceptes bénédictins pour mener une existence plus en accord avec les idées nouvelles qui se diffusaient : une communauté réduite et choisie de 15 ou 16 dames de qualité y avait inventé un art de vie hédoniste et plutôt très libre. Ces quelques filles de l’aristocratie profitaient de conditions idéales pour vivre leur célibat sans trop se préoccuper des principes d’une religion qui devenait, pour elles, de moins en moins contraignante. Les moniales d’alors (qui ne devaient guère se distinguer des femmes du siècle sur le plan vestimentaire) s’épanouirent dans une qualité de vie enviable en cultivant, avec un certain bonheur, les plaisirs et les agréments de la convivialité (invitant parents et amies ou autre aimable compagnie), appréciant les joies de l’indépendance, évoluant dans une certaine aisance matérielle et manifestant du goût pour un bien terrestre confort. Dans un monde, en proie à la folie, où tout craquait et devenait incertain, plein de bouleversements politiques, idéologiques, civils et religieux, et malgré d’inévitables guerres et pillages, l'abbaye avait tout de l’agréable séjour d’une maison des champs, plutôt tranquille, où il faisait bon vivre… bien qu’il y ait eu là « la tentation avec l’occasion du désordre et la difficulté de vivre saintement parmy les dangers de se perdre ! » Il est donc compréhensible que des moniales attachées à leurs nouveaux privilèges les aient ardemment défendus, ne voulant point changer ces douces habitudes.

Le grand siècle de Louis XIII À peine élue abbesse en 1608, à l'âge de 22 ans, Madame de Livron-Bourbonne réforme et construit, restaurant à la fois l'ordre et les bâtiments.

Les « anciennes religieuses, accoutumées au plaisir d'une vie fort libre », l'avaient élue en pensant que son autorité serait moindre puisque « elle était jeune et sans expérience ». Mais elles déchantèrent devant sa détermination : « le changement était pour elles quelque chose de violent » ! Ce qui n'alla pas sans défiance, fronde, lutte, révolte et procès. Et deux ou trois « créatures » -dont la Prieure- , « incorrigibles », furent bannies et définitivement exclues « par ordre de la Cour de Rome ». En 1629, toutes les religieuses, soumises, prenaient l'habit, et, en 1630, les Constitutions (règlements) étaient adoptées.