Le Livre de Kells ( ; ; ), également connu sous le nom de Grand Évangéliaire de saint Colomba, est un manuscrit illustré de motifs ornementaux réalisé par des moines de culture celtique aux alentours de l'année 800.
Considéré comme un chef-d'œuvre du christianisme irlandais et de l'art irlando-saxon, il constitue malgré son inachèvement l'un des plus somptueux manuscrits enluminés ayant pu survivre à l'époque du Moyen Âge. En raison de sa grande beauté et de l'excellente technique de sa finition, le manuscrit est considéré par beaucoup de spécialistes comme l'un des plus remarquables vestiges de l'art religieux médiéval. Rédigé en langue latine, le Livre de Kells contient les quatre Évangiles du Nouveau Testament ainsi que des notes liminaires et explicatives, l'ensemble étant accompagné de nombreuses illustrations et enluminures colorées. Le manuscrit fait aujourd'hui l'objet d'une exposition permanente à la bibliothèque du Trinity College de Dublin, en Irlande, sous la référence MS 58.
Histoire Origines vignette|upright|Le folio 29r contient l'incipit de l'Évangile selon Matthieu, dit Liber generationis. Cette image est comparable à la page correspondante des Évangiles de Lindisfarne (voir ici), en particulier la forme du monogramme Lib.
Le Livre de Kells est le plus illustre représentant d'un groupe de manuscrits réalisés de la fin du jusqu'au début du , dans des monastères de l'Irlande, de l'Écosse et du nord de l'Angleterre.. On compte parmi eux le Cathach de saint Colomba, lAmbrosiana Orosius ou le Livre de Durrow, remontant tous au . Le début du voit, quant à lui, la réalisation des Évangiles de Durham, des Évangiles d'Echternach, des Évangiles de Lindisfarne et des Évangiles de Lichfield. Tous ces manuscrits comportent des similarités du point de vue du style artistique, de l'écriture et des traditions textuelles, ce qui a permis aux spécialistes de les regrouper dans la même famille. Le style pleinement abouti des enluminures place le Livre de Kells parmi les ouvrages les plus tardifs de cette série, vers la fin du ou le début du , soit à la même époque que le Livre d'Armagh. L'ouvrage respecte la plupart des normes iconographiques et stylistiques présentes dans des écrits plus anciens : par exemple, la forme des lettres décorées ouvrant chacun des quatre Évangiles est étonnamment régulière parmi tous les manuscrits des îles britanniques composés à cette époque. Il suffit, pour s'en convaincre, d'examiner les pages introductrices à l'Évangile selon Matthieu dans les Évangiles de Lindisfarne (ici) et de les comparer avec celles du Livre de Kells (ci-contre)..
Le Livre de Kells tient son nom de l'abbaye de Kells, elle-même située à Kells dans le comté de Meath, en Irlande. L'abbaye, où le manuscrit fut conservé pendant une bonne partie du Moyen Âge, fut fondée au début du , à l'époque des invasions vikings. Les moines étaient originaires du monastère d'Iona, une île des Hébrides située au large de la côte ouest de l'Écosse. Iona abritait en effet l'une des communautés monastiques les plus importantes de la région depuis que saint Colomba, le grand évangélisateur de l'Écosse, en avait fait son principal centre de rayonnement au . Lorsque la multiplication des raids vikings finit par rendre l'île d'Iona trop dangereuse, la plupart des moines partirent pour Kells, qui devint le nouveau centre des communautés fondées par Colomba..
La détermination exacte du lieu et de la date de réalisation du manuscrit a prêté à des débats considérables. Selon la tradition, le livre aurait été rédigé à l'époque de saint Colomba., peut-être même par ce dernier en personne. Des études paléographiques ont toutefois démontré la fausseté de cette hypothèse, puisque le style calligraphique employé dans le Livre de Kells ne s'est développé que bien après la mort de Colomba..
vignette|L'abbaye d'Iona.|alt=Photographie en couleurs. Au premier plan figure une étendue d’eau bleu. Au second plan, au centre de l’image, plusieurs bâtiments en pierre proches les uns les autres forment un même ensemble. Au troisième plan, à droite, un mont surplombe les bâtiments. À l’arrière plan, le ciel est voilé.
On recense au moins cinq théories différentes sur l'origine géographique du manuscrit. En premier lieu, le livre pourrait avoir été écrit à Iona et apporté dans l'urgence à Kells, ce qui expliquerait qu'il n'ait jamais été terminé.. Sa rédaction pourrait, au contraire, avoir été simplement entamée à Iona avant d'être poursuivie à Kells, où elle aurait été interrompue pour une raison inconnue. D'autres chercheurs avancent que le manuscrit pourrait tout aussi bien avoir été rédigé entièrement au scriptorium de Kells. Une quatrième hypothèse situe la création originale de l'ouvrage dans le nord de l'Angleterre, peut-être à Lindisfarne, avant son transport à Iona puis à Kells.. Le Livre de Kells, enfin, pourrait être la réalisation d'un monastère indéterminé en Écosse Richard Sharpe, « In quest of Pictish manuscripts », The Innes Review, , 2008, .. Ces deux dernières théories ne sont cependant désormais plus retenues.. Même si cette question ne sera probablement jamais résolue de manière satisfaisante, la seconde théorie reposant sur la double origine de Kells et Iona est la plus généralement acceptée. Par ailleurs, au-delà de déterminer la bonne hypothèse, il reste en revanche certain que le Livre de Kells fut réalisé par des moines appartenant à une des communautés de saint Colomba et entretenant des relations étroites, si ce n'est davantage, avec le monastère d'Iona..
Époque médiévale Où qu'il ait été rédigé, les historiens sont néanmoins assurés de la présence du Livre de Kells dans l'abbaye du même nom à partir du , voire du début du . Un passage des Annales d'Ulster, pour l'année 1007, rapporte en effet que « le grand Évangéliaire de Columcille [i. e. Colomba], principale relique du monde occidental, fut sournoisement dérobé en pleine nuit d'une sacristie de la grande église de pierre de Cenannas [i. e. Kells] en raison de son précieux écrin ».. Le manuscrit fut retrouvé quelques mois plus tard « sous un amas de terre »., délesté de sa couverture décorée d'or et de pierres précieuses. Si l'on considère, comme c'est généralement le cas, que le manuscrit dont il est question est bien le Livre de Kells, il s'agit alors de la première date où l'on peut localiser avec certitude l'ouvrage à Kells. L'arrachage violent de la couverture pourrait également expliquer la perte de quelques feuilles du début et de la fin de l'ouvrage..
Au , des documents relatifs aux terres possédées par l'abbaye de Kells furent recopiés sur quelques-unes des pages blanches du Livre de Kells, ce qui fournit ainsi une nouvelle confirmation de la présence de l'ouvrage dans cet établissement monastique. En raison de la rareté du papier, le recopiage de chartes dans des œuvres même aussi importantes que le Livre de Kells était une pratique courante au Moyen Âge.
Livre de Kildare vignette|upright|Le folio 27r contient les quatre symboles évangéliques. Un écrivain du , Giraldus Cambrensis (Gerald of Wales), décrit dans un célèbre passage de sa Topographia Hibernica un grand livre évangélique qu'il aurait admiré à Kildare, près de Kells, et que l'on suppose être le Livre de Kells. La description, en tout cas, semble concorder :
Étant donné que Gérald rapporte avoir vu ce livre à Kildare, il se pourrait qu'il s'agisse d'une autre œuvre égale en qualité mais aujourd'hui perdue. De manière plus vraisemblable, Gérald pourrait tout simplement avoir confondu Kells et Kildare..
L'abbaye de Kells fut dissoute à la suite des réformes ecclésiastiques du . L'église abbatiale fut alors transformée en église paroissiale mais conserva le Livre de Kells.
Époque moderne Le Livre de Kells resta à Kells jusqu'en 1654. Cette année-là, la cavalerie d'Oliver Cromwell établit une garnison dans l'église locale, et le gouverneur de la ville envoya le manuscrit à Dublin pour plus de sûreté. Le livre fut présenté aux universitaires du Trinity College en 1661 par un certain Henry Jones, qui allait devenir évêque de Meath sous Charles II. Il fut ajouté au catalogue de 1688 par Samuel Foley sous la cote D.23... À la rare exception d'expositions temporaires, le Livre de Kells n'a ensuite plus quitté le Trinity College. Il fait l'objet depuis le d'une exposition permanente et ouverte au public à la Vieille Bibliothèque (Old Library) de l'université.
Au , les numéros de chapitre des Évangiles, établis officiellement au par l'archevêque de Cantorbéry, Stephen Langton, furent rajoutés en marge des pages en chiffres romains. En 1621, les feuilles firent par ailleurs l'objet d'une numérotation par l'évêque de Meath, James Ussher. En 1849, la reine Victoria et le prince Albert furent invités à signer le livre. : ils apposèrent en réalité leur signature sur une feuille rajoutée postérieurement, et que l'on croyait authentique. Cette feuille fut d'ailleurs retirée lorsque le livre reçut une nouvelle reliure, en 1953..
Le manuscrit a été relié plusieurs fois au cours des siècles. C'est à une de ces occasions, au , que les pages furent rognées sans ménagement, entraînant la perte d'une petite partie des illustrations. Une nouvelle reliure fut confectionnée en 1895 mais se rompit très vite. Dès la fin des années 1920, plusieurs feuilles détachées furent conservées séparément du manuscrit. En 1953, l'œuvre fut finalement reliée en quatre volumes par Roger Powell, lequel s'occupa aussi de retendre avec délicatesse certaines pages qui s'étaient couvertes de renflements...
En l'an 2000, le volume contenant l'Évangile selon Marc fut envoyé à Canberra, en Australie, pour une exposition consacrée aux manuscrits enluminés. Ce n'était que la quatrième fois que le Livre de Kells était transporté à l'étranger pour y être présenté. Le volume subit au cours du voyage des « dommages mineurs » au niveau de sa pigmentation. Les vibrations produites par les moteurs de l'avion pourraient en être la cause..
Reproductions vignette|upright|Le folio 183r du fac-similé de 1990 : Erat autem hora tercia (c'était maintenant la troisième heure).
Reproductions imprimées En 1951, une maison d'édition suisse, la Urs Graf-Verlag Bern, réalisa un fac-similé du Livre de Kells. La plupart des pages furent reproduites en photographies en noir et blanc : quarante-huit pages furent néanmoins restituées en couleur, dont l'ensemble des décorations de pleine page..
En 1979, les éditions de Lucerne., une autre maison d'édition suisse alémanique, demandèrent l'autorisation de produire un fac-similé entièrement en couleur. L'offre fut initialement rejetée par les responsables du Trinity College, qui craignaient que le manuscrit ne subisse des dégâts au cours de l'opération. En 1986, à la suite de la mise au point d'un précautionneux dispositif d'aspiration qui permettait de tendre et de photographier les pages sans avoir à les toucher, l'éditeur obtint finalement le feu vert.. Après la photographie de chaque page, une copie était préparée en comparant attentivement les couleurs avec celles de l'original, des ajustements intervenant si nécessaire. Le fac-similé fut publié en 1990 en deux volumes, avec d'une part le fac-similé proprement dit et d'autre part un tome de commentaires rédigés par des spécialistes. Un exemplaire est détenu par l'église anglicane de Kells, sur le site de l'ancien monastère.
En 1994, Bernard Meehan, conservateur des manuscrits au Trinity College, a rédigé un livret introductif sur le Livre de Kells publié par Thames & Hudson avec 110 images couleur. Une nouvelle version mise à jour a été publiée en 2018, disponible en plusieurs langues, dont en français, Le Livre de Kells - guide officiel. Une version augmentée et grand format intitulée simplement Le Livre de Kells est parue en chez Citadelles & Mazenod..
Reproductions numériques