Missak Manouchian (), ou Michel Manouchian, né le à Adıyaman (Empire ottoman) et mort fusillé le à la forteresse du Mont-Valérien (France), est un militant communiste, résistant, ouvrier et poète arménien réfugié en France.

Il est connu pour avoir été l'adjoint de Joseph Epstein à la tête des FTP-MOI de la région parisienne de la Résistance intérieure française à partir d'. Il est le plus haut gradé du « groupe Manouchian-Boczov-Rayman » de vingt-trois résistants, arrêtés en puis jugés expéditivement, fusillés et stigmatisés par la campagne anticommuniste, xénophobe et antisémite de l'Affiche rouge en .

Survivant du génocide arménien de 1915, il se réfugie en en France, devenant . Menuisier de formation, il exerce de nombreux petits métiers, comme tourneur, qu'il apprend sur le tas. Parallèlement à ses activités professionnelles, et ce depuis l'enfance, il écrit des poèmes, s'intéresse aux arts et à la culture , noue des liens avec des écrivains arméniens et fonde même une revue littéraire, Tchank (1930-1931), avec son ami Kégham Atmadjian.

Il s'engage à la suite de la crise du 6 février 1934 dans le Parti communiste français (PCF), par communisme et antifascisme. En , il est élu cadre de la Section française du Comité de secours pour l'Arménie (HOG) et accède à la direction du journal de l'organisation, Zangou. Il joue ensuite un rôle central au sein de l'Union populaire franco-arménienne après la disparition du HOG en 1937.

Il est mobilisé dans l'armée française en puis démobilisé après la défaite et l'armistice du 22 juin 1940. Affecté à l'usine Gnome et Rhône d'Arnage pendant une année, il devient ensuite militant communiste clandestin à partir du printemps 1941, moment où il parvient à rentrer à Paris. Il est arrêté le jour de l'attaque allemande contre l'URSS ; rapidement libéré, il est ensuite intégré en aux FTP-MOI de la région parisienne, qui ont succédé à l'Organisation spéciale. Alors que les arrestations s'enchaînent, il est choisi en pour en être commissaire militaire. Après une trentaine d'opérations de son groupe dans Paris, il est arrêté trois mois plus tard par les brigades spéciales de la police française après une longue filature. Torturé, il est ensuite livré à la police secrète de l'armée allemande. Un tribunal allemand le condamne à mort avec vingt-deux de ses camarades. Figure de la résistance armée, il meurt, comme il l'écrit à son épouse Mélinée juste avant son exécution, .

Missak et son épouse Mélinée Manouchian sont accueillis au Panthéon le , quatre-vingts ans jour pour jour après l'exécution de Missak.

Biographie Jeunesse et débuts (1909-1924) Enfance (1909-1919) Missak Manouchian naît le ... à Adıyaman (vilayet de Mamouret-ul-Aziz, Empire ottoman), dans le quartier de Tchélébi. Le doute sur son année de naissance vient de la traduction fortuite en 2024 d'une page de ses carnets personnels qui accrédite la thèse, déjà connue dans sa famille, que Missak Manouchian se serait vieilli de trois ans pour trouver du travail plus facilement et émigrer ensuite en France. Ses parents sont Kévork Manouchian et Vartouhi Kassian, des paysans. Plus jeune enfant de sa fratrie, il a deux frères aînés, Haïk et Garabed. Dans ses mémoires, Mélinée Manouchian parle d'une famille de quatre enfants, sans toutefois donner le nom du quatrième.

Il a six ans en 1915 au début du génocide arménien. Des vivant à Adıyaman, les hommes sont exécutés sur place, tandis que le reste de la population est déporté à partir du vers Samsat puis Ourfa.

Son père participe à la résistance arménienne de la ville d'Ourfa et est tué par les TurcsKatia Guiragossian, Archives personnelles, cité dans .. Les quartiers arméniens de la ville, qui comptent de (voire selon le patriarcat arménien de Constantinople.), entrent en résistance du au , date à laquelle l'armée ottomane finit par mater et massacrer les insurgés.

Avec sa mère et ses deux frères, ils sont déportés d'Ourfa sur la route reliant Birecik à Nusaybin. Cette expérience le traumatise durablement. Ils vivent alors pendant quatre ans dans les villages de Mehrab et de Guevndjé, en travaillant comme domestiques pour des familles turques. Sa mère meurt de maladie (ou de famine) à cette période. Missak est alors recueilli par une famille kurde, au sein de laquelle il travaille en tant que berger, se fait appeler « Assour » (nom qu'il utilise plus tard comme pseudonyme), et se lie avec leur fille.

Garabed Manouchian donne un témoignage de cette période, paru dans Ayk, la revue de l'orphelinat :

Orphelin du génocide (1919-1924) À la fin de la Première Guerre mondiale, les frères Manouchian sont récupérés par les agents du Vorpahavak et confiés à des orphelinats après un passage à Aïntab (Cilicie). Garabed, le frère cadet, est pris en charge le par le Vorpakhnam (« aide aux orphelins ») local mis en place par l'association des Arméniens d'Égypte. Il raconte que Missak a à cette date quitté la ville et a été pris en charge dans un orphelinat de l'organisation humanitaire américaine de la Near East Foundation, sans en préciser la localisation, mais vraisemblablement à proximité. En effet, c'est à Aïntab que l'armée britannique qui occupe la région regroupe les arméniens retrouvés dans des foyers turcs et kurdes. Dans ses notes, le futur instituteur de Missak et Garabed, Krikor Bogharian (1897-1975), écrit : .

À l'issue de la guerre franco-turque fin 1921, les troupes françaises abandonnent la Cilicie. Dans la foulée du retrait français, en 1922, la Near East Foundation évacue ses orphelinats au Liban, alors sous domination française. Garabed se trouve dans l'orphelinat de Jbeïl, tandis que Missak est à celui de Jounieh, où Garabed le rejoint ensuite. Une autre source évoque une évacuation antérieure de Missak vers Jbeïl et de Garabed à Jounieh, le , puis une réunion des deux frères à Jounieh le . Leur troisième frère, Haïk, s'installe quant à lui à Alep.

Dans l'orphelinat de Jounieh, qui accueille jusqu'à durant son existence, ceux-ci reçoivent une éducation primaire ainsi qu'une formation professionnalisante : Garabed et Missak sont ainsi formés à la menuiserie. Ils s'intéressent très tôt à la littérature, en fréquentant notamment la bibliothèque de l'établissement, et participent à la revue bihebdomadaire manuscrite de l'orphelinat intitulée Ayk (Այգ, « Aube », 1922-1923). Il est un élève assidu : . Son instituteur, Krikor Bogharian, qui laisse à Missak un souvenir durable (Missak lui dédie plus tard un poème dans une lettre du ), le forme à l'arménien littéraire. Il se souvient des deux frères comme de . Il décrit Missak comme , résume Mélinée en reprenant les mots d'une lettre de Bogharian reçue en 1947.

Après la guerre, il transmet à Mélinée un poème écrit par Missak lorsqu'il avait onze ou douze ans, intitulé Rêves déçus :

Un autre personnage de cette période qui le marque, cette fois-ci par sa sévérité, est Ghazaros Ghebiklian (surnommé « haïrig », « petit père »), directeur de l'orphelinat. Pour se moquer de lui et faire rire ses camarades, il écrit à son sujet des petits textes satiriques : , écrit Mélinée. Des années plus tard, il lui consacre un texte satirique intitulé Haïrigue (« Le petit père »).

Il compose notamment, en 1924 ou 1925, un poème intitulé Vers la France (Դեպի Ֆրանսա), dans lequel il résume son état d'esprit :

Réfugié arménien en France (1924-1934) Ouvrier réfugié (1924-1930) vignette|droite|Garabed et Missak en 1924, à La Seyne-sur-Mer. Photographie envoyée à leurs camarades de l'orphelinat de Jounieh.|alt=Photographie en noir et blanc de deux jeunes hommes en costume se serrant la main en regardant l'objectif. vignette|droite|Extrait du registre d'immatriculation de Missak Manouchian à La Seyne-sur-Mer.|alt=Numérisation d'un registre. vignette|droite|Demande de carte d'identité de Missak Manouchian à l'époque où il vit rue Vercingétorix (1925-1929?).|alt=Numérisation d'une demande de carte d'identité. Garabed Manouchian arrive en France, à Marseille, dès 1923, après avoir rejoint son grand frère à Alep pendant quelques mois. Missak reste à Jounieh jusqu'en puis quitte Beyrouth le et gagne lui aussi la France le , avec un contrat d'embauche et un passeport Nansen. Il débarque à Marseille à l'issue d'un voyage effectué sur un bateau des Messageries maritimes nommé Cordillère, qui fait d'abord escale à Jaffa et Alexandrie. À son arrivée en France, il triche sur son âge en ajoutant trois ans à son âge réel. Dans les années 1920, une telle pratique était fréquente chez les immigrés qui venaient en France, afin d'avoir l'âge légal pour travailler. Il prend le train pour rejoindre son frère Garabed à La Seyne-sur-Mer, où ils travaillent pour la société des Forges et chantiers de la Méditerranée, qui embauche alors beaucoup de travailleurs étrangers, en tant que menuisiers. Missak passe un examen d'aide-menuisier. Garabed écrit à cette époque : . Ce dernier est embauché le , Missak le 19. Ce dernier se fait enregistrer à la mairie le comme menuisier. Ils y sont employés du au et logent au « baraquement chinois », surnommé ainsi car il abritait jusqu'en 1922 de nombreux travailleurs chinois durant la Première Guerre mondiale, travailleurs ensuite rapatriés en Chine. Missak travaille sur les chantiers des navires Imerethie II et Oued-Sebou II. Les deux frères correspondent alors avec leur ancien instituteur Krikor Bogharian, Missak le remerciant pour son enseignement et ses conseils : , lui écrit-il le .

À l'été 1925, les deux frères décident d'aller à Paris notamment du fait du manque de travail aux chantiers navals. Selon Mélinée, il est fasciné par la capitale française :

À son arrivée, Missak travaille pour l'usine Gévelot de la Société française de munitions à Issy-les-Moulineaux. Les entreprises industrielles du bassin parisien embauchent alors de nombreux travailleurs immigrés arméniens qu'elles vont même jusqu'à parfois aller chercher à Marseille. Avec son frère, ils s'installent alors dans une chambre au 11 rue Fizeau dans le , puis au 80 rue Vercingétorix. Grâce à leurs économies, ils font venir en France leur frère Haïg, qui a lui aussi survécu au génocide et vivait à Alep, en Syrie. Missak continue de correspondre avec son ancien instituteur : , écrit-il en . Ils lui font aussi des cadeaux comme en 1927, lorsque Missak lui envoie un exemplaire de l'ouvrage Les arts décoratifs modernes de Gaston Quenioux.

La tuberculose contractée par Garabed au Liban s'aggrave et il est hospitalisé en 1927, notamment dans les hôpitaux Vaugirard et Necker. Durant la durée de cette hospitalisation, il reçoit la visite journalière de Missak, qui se fait embaucher comme tourneur aux usines Citroën afin de subvenir à leurs besoins, ainsi que chez Renault. Garabed meurt en février ou Il est probable qu'il soit décédé le 14 février : un homme du nom de Garabert Manouchian, également originaire d'Adıyaman, la ville natale de Missak et de ses frères, et ayant un âge déclaré (20 ans) proche de celui de Garabed, est décédé ce jour-là au 151 rue de Sèvres, d'après l'acte n°926 du registre des décès du de l'année 1927. Il est indiqué que ses parents sont décédés et ont pour prénoms Georges et Marie, une possible francisation des vrais prénoms des parents de la fraterie Manouchian : Kévork et Vartouhi. Aussi, l'acte de décès de Garabert indique pour domicile le 4 rue Fizeau, une adresse située dans la même rue que le 11, où les deux frères ont résidé à cette période selon les mémoires de Mélinée Manouchian.. Comme le raconte l'historienne Astrig Atamian : . Cette peine est en partie provoquée par la froideur avec laquelle l'infirmière lui annonce la mort de son frère. Il enterre son frère au cimetière parisien de Bagneux, avec quelques camarades. Deux mois plus tard, il déménage : entre au , il vit au 2 rue des Fossés-Saint-Jacques ().

vignette|droite|Missak Manouchian dans sa jeunesse, à la fin des années 1920.|alt=Portrait en noir et blanc d'un jeune homme imberbe.