La philosophie de Friedrich Nietzsche est une tentative d'évaluation de différentes valeurs (chrétiennes, juives, bouddhistes, romaines, progressistes, etc.) à l'aune de leurs conditions vitales de possibilité, c'est-à-dire de la qualité des différents genres de vie (fort, affirmateur, gai, ou au contraire faible, négateur, triste) qui rendent possibles l'avènement de ces différentes valeurs et leur perpétuation à travers la morale, la politique, la religion, l'art, la philosophie. À cette dimension généalogique et critique s'ajoute une dimension plus positive de création de nouvelles valeurs favorables à l'épanouïssement de la vie. L'exposé de ses idées peut être sous forme aphoristique, poétique, ou systématique.

Peu reconnu de son vivant, son influence a été et demeure centrale sur la littérature et la philosophie contemporaine de tendance continentale, notamment l'existentialisme et la philosophie postmoderne ; mais Nietzsche a également suscité durant les années 2010 l'intérêt de philosophes analytiques, ou de langue anglaise, qui en soutiennent une lecture naturaliste remettant en cause une appropriation par la philosophie continentale jugée problématiquecf. : .Voir aussi ..

Alors que Nietzsche est souvent associé, abusivement, au fatalisme et au nihilisme, il considérait lui-même son projet comme une tentative de surmonter le pessimisme d’Arthur Schopenhauer. Sa réponse à ce courant est plus ambiguë que celle, par exemple, de l'absurde camusien ou de l’existentialisme.

Biographie

redresse|vignette|L'université de Bâle, où Friedrich Nietzsche devient professeur de philologie grecque en 1869.

Né en 1844, Nietzsche devient professeur de philologie grecque à l'université de Bâle à l'âge de . Il obtient un congé en 1876 pour raisons de santé et démissionnera trois ans plus tard. Les dix années suivantes, il publie à un rythme rapide ses œuvres majeures. En 1889, il sombre progressivement dans la démence et passe les dix dernières années de sa vie dans un état mental quasi végétatifJacques Rogé, Le Syndrome de Nietzsche, 1999 : « Après le décès de Franziska en 1897, Nietzsche fut recueilli chez sa sœur à Weimar où il vécut une existence purement végétative jusqu'à sa mort le 25 août 1900. »..

Présentation générale de son œuvre Naturalisme et réévaluation La pensée de Nietzsche présente deux aspects majeurs : c’est une enquête naturaliste sur l’ensemble des valeurs humaines (morales, intellectuelles, religieuses, esthétiques) que Nietzsche explique en termes d'instincts, d'affects et de pulsions (en allemand : ) ; c'est également une critique de ces mêmes valeurs, une tentative pour les réévaluerLeiter, 2002, : Schacht, 1985, : .

Un naturalisme méthodologique Dans ses recherches sur la nature des phénomènes humains, qui occupent ses œuvres de maturité à partir de Humain, trop humain (1878), Nietzsche adopte une forme de naturalisme qualifiée de méthodologique par certains commentateursRoutledge Philosophy Guidebook to Nietzsche, Leiter, 2002. : par naturalisme, on entend l’idée que l’enquête philosophique doit se développer en continuité avec les sciences naturellesLeiter, 2002, .. Cette interprétation s’appuie sur l'utilisation que Nietzsche fait d'auteurs tel que Wilhelm Roux, et sur des passages tel que :

Mais ce qui caractérise particulièrement ce naturalisme, c'est le rejet de toutes les formes de « surnaturalisme » (moral ou religieux) qui placent l’esprit au-dessus de la nature et qui font de lui un principe explicatif des phénomènes humains par une causalité spirituelle (comme l’âme ou la volonté qui serait au principe de nos actions). Or, pour Nietzsche, l’esprit n’explique rien, et ce n’est qu’à partir des sciences empiriques que la philosophie peut spéculer sur la nature humaine et fournir des explications de tout ce qui est humain :

Partageant avec le matérialisme allemand qui lui est contemporain l’idée que l’homme est un produit de la natureLeiter, 2002, ., Nietzsche s’efforce de rendre compte du phénomène humain en termes psycho-physiologiques, ce qui se traduit chez lui par une théorie des types. Brian Leiter a ainsi formulé et résumé cette théorie :

Par exemple, l’un des traits typiques les plus célèbres est la Volonté de puissance qui joue un rôle explicatif fondamental, puisque, selon Nietzsche,

Selon cette méthodologie, toute personne adopte alors nécessairement les valeurs qui forment la philosophie du type de personne qu'elle estGS, « Avant-propos », .. Les traits psychologiques qui caractérisent ces personnes sont donc comme des faits naturels, et ces faits expliquent les idées et les valeurs qui apparaissent. Les explications des idées et des valeurs humaines se présenteront alors sous la forme suivante :

Ce naturalisme ne doit cependant pas être réduit à une conception matérialiste, cette dernière étant explicitement rejetée par Nietzsche. Les faits psychologiques, soutient Nietzsche, peuvent être expliqués en termes physiologiques ; mais cela ne conduit pas nécessairement à soutenir que les faits psychologiques ne sont rien d’autre que des faits physiologiquesLeiter, 2002, . Voir aussi : GM, , .. Dans l'expression « naturalisme méthodologique », l’adjectif « méthodologique » signifie donc que Nietzsche n’adopte pas la forme substantielle de naturalisme qu'est le matérialisme, mais qu'il explique néanmoins les phénomènes humains d'après les sciences de la nature. Ce rejet du substantialisme laisse ouverte la possibilité de spéculer sur la nature humaine en ne la fixant pas définitivement dans les termes des sciences de la nature, ce qui laisse également ouverte la possibilité d'une réévaluation des valeurs, l’autre aspect majeur de la pensée nietzschéenneVoir Leiter, 2002, 11, pour la distinction entre ces deux aspects. :

Ce que des commentateurs récentsJanaway, 2007, : nomment le naturalisme de Nietzsche est donc son rejet de toutes les formes de transcendances qui ne peuvent que falsifier la compréhension historique et psychologique de l'homme ; Nietzsche les remplace par le projet, qu'il nomme généalogie, d'une explication de l'homme comme être entièrement corporel et animal dirigé par des pulsions et des affects qui expliquent ses croyances. Nietzsche est ainsi en ce sens un philosophe de la nature humaine et a pu de ce fait être rapproché de David Hume et de FreudLeiter, 2002, : « Nietzsche belongs not in the company of postmodernists like Foucault and Derrida, but rather in the company of naturalists like Hume and Freud – that is, among, broadly speaking, philosophers of human nature..

Réévaluation des valeurs Le second aspect principal de la pensée de Nietzsche est la réévaluation des valeurs, au premier rang desquelles les valeurs morales et métaphysiques (le bien et le vrai, par exemple), qu'il soumet à la méthode généalogique. Ce projet se manifeste, depuis La Naissance de la tragédie jusqu'à ses dernières œuvres, par la recherche des conditions et des moyens de l'ennoblissement et de l'élévation de l'hommeDans la préface de 1886 à Humain, trop humain, tome I, il définit son problème, problème d'esprit libre, comme le problème de la hiérarchie, i.e. de la détermination des valeurs, et, en particulier, des valeurs de la noblesse (voir sur ce dernier point Par-delà bien et mal, . « Qu'est-ce qui est noble ? »). Aussi nombre de commentateurs ont-ils souligné que le thème fondamental et constant de la pensée de Nietzsche, à travers les nombreuses variations de ses écrits, est le problème de la culture — ou « élevage », problème qui comprend la question de la hiérarchie et de la détermination des valeurs propres à favoriser cette élévationVoir les études de Patrick Wotling, Nietzsche et le problème de la civilisation, et de Y. Constantidinès, Nietzsche législateur..

Nietzsche pense que tous les idéaux, qu'ils soient religieux, philosophiques ou politiques, ont la même finalité, celle d'inventer un au-delà meilleur que l'ici-bas et d'imaginer des valeurs « transcendantes ». Nier le vrai réel au nom de fausses réalités au lieu de l'assumer et de le vivre tel qu'il est. C'est cela que Nietzsche nomme le « nihilisme ».

Problèmes généraux posés par l'œuvre Son évolution Au cours de sa vie, Nietzsche a exprimé cette volonté d'une élévation de l'homme de diverses manières. Elle se rencontre soit sous la forme d’une métaphysique d'artiste, soit d’une étude historique des sentiments et des représentations morales humaines, soit enfin sous la forme d’une affirmation de l'existence tragique, au travers des notions de « Volonté de puissance », « d'Éternel Retour » et de « surhumain ».

L'œuvre de Nietzsche a parfois été divisée en trois périodes, en mettant en avant la prééminence de l'un ou l'autre de ces thèmesLou Andreas-Salomé est la première à avoir évoqué cette division, qu'elle dit tenir de Nietzsche. Voir Friedrich Nietzsche à travers ses œuvres, 1894..

Cette périodisation a été contestée notamment par Mazzino Montinari et Paolo D'Iorio d'après une analyse basée sur les cahiers manuscrits de Nietzsche et elle est progressivement abandonnéeCf. Mazzino Montinari : « Il y a, dans les études consacrées à Nietzsche, un insupportable malentendu qui tend à minimiser le tournant représenté par Humain, trop humain dans l’œuvre de Nietzsche, dans le développement de sa philosophie. On tend à isoler la phase dite de l’esprit libre de celle qui commencerait trois ou quatre ans plus tard avec l’apparition en 1881-1882 de la pensée de l’éternel retour, puis avec Ainsi parlait Zarathoustra, parce qu’on y voit une sorte de retour de Nietzsche à des positions métaphysiques, établissant par exemple une sorte d’analogie entre volonté de puissance nietzschéenne et volonté de vivre schopenhauerienne. » Selon Montinari, quand Nietzsche parle de sa phase wagnérienne « ce mot ne signifie pas la première phase d’une série mais la phase wagnérienne, schopenhauerienne, qu’il a ensuite laissée derrière lui (il n’y a pas d’autres phases) ». Suivant et développant cette idée de Montinari, Paolo D'Iorio estime qu'il « faudrait donc plutôt mettre entre parenthèses la phase wagnérienne et instaurer une plus forte continuité entre les premières réflexions des écrits de jeunesse et la philosophie de l’esprit libre contenue dans Choses humaines, trop humaines. On verrait alors que la philosophie de Nietzsche ne commence pas avec la métaphysique de l’art de La naissance de la tragédie, sous l’égide de Schopenhauer et aux côtés de Wagner, mais avec l’éloge de Démocrite, une ébauche d’essai contre la téléologie et une critique impitoyable de la métaphysique de Schopenhauer. ». Cette discussion souligne une difficulté pour l'interprétation des textes de Nietzsche : le devenir de la pensée de Nietzsche demeure un fait difficile à appréhender et à restituer pour tous les commentateurs, difficulté qui fut accrue par les premières éditions des fragments posthumesVoir La Volonté de puissance pour l'ensemble des problèmes de cette édition, et en particulier les incohérences chronologiques empêchant la restitution du devenir de la pensée de Nietzsche..

Problème des fragments posthumes