Jean-Louis Déotte, né à Montreuil-sur-Seine, et mort à Assinie, Côte d'Ivoire, le , est un philosophe français, professeur à l'université de Paris VIII Saint-Denis. Ses thèmes de recherche portent sur l'esthétique et la philosophie de l'art et de la culture, ainsi que sur la philosophie de la technique. Il a notamment travaillé, à partir des auteurs comme Jean-François Lyotard et Walter Benjamin, sur les notions de musée, d'appareil, de différend cosmétique et esthétique, et sur des questions qui relient l'esthétique à des enjeux politiques, telle la disparition des opposants politiques pendant la période des dictatures militaires en Amérique du Sud (Argentine, Chili).
Biographie Jean-Louis Déotte intègre en 1966 l’Université de Nanterre où il suit les séminaires de Jean-François Lyotard de 1967 et 1968 et rédige en 1969 sous la direction de Emmanuel Levinas une maîtrise de philosophie sur la question de l’instant dans la physique de Descartes. En 1978 il soutient un DEA sur le thème : Un roi pour Israël ?Version abrégée disponible sur le site de la revue Appareil : http://revues.mshparisnord.org/appareil/index.php?id=357. Il est alors professeur de philosophie à l’école normale de Caen jusqu’en 1993. Parallèlement, de 1986 à 1992 il est directeur de programmeListe d'anciens directeurs de programme du CIPH : http://www.ciph.org/direction.php?idDP=76 au Collège International de Philosophie. En 1990, il soutient sa thèse Le Passage du Musée. à l'Université Paris-VIII Saint-Denis sous la direction de Jean-François Lyotard, thèse dont il tire deux ouvrages : Le Musée, l’origine de l’esthétique, 1993 et Oubliez ! Les ruines, l’Europe, le musée, 1994 (L’Harmattan, collection "Philosophie en commun"). Il est élu maître de conférences à Paris VIII en 1993, participant aux activités d’une Maîtrise de sciences et techniques (médiation culturelle), puis à partir de 1996, à celles du département de philosophie où il enseigne comme professeur des universités jusqu'à .
Il est directeur de la collection "Esthétiques" aux éditions L'Harmattan et coresponsable de la revue en ligne Appareilrevue en ligne Appareil. Il est également coordonnateur du thème 4 "Esthétiques, arts et industries" de l'axe 1 "Industrie de la culture et arts". à la MSH Paris Nord (Plaine Saint-Denis). Depuis 2012, il fait partie, en tant qu'enseignant-chercheur, du site GERPHAU. dirigée par Chris Younès, qui est partie prenante de l'UMR 7218 LAVUE (Laboratoire Architecture Ville Urbanisme Environnement). du Centre National de la Recherche Scientifique de France.
Ouvrages D'abord dans Le Musée, l’origine de l’esthétique (1993) et après, dans Oubliez ! Les ruines, l’Europe, le musée (1994), Déotte développe la thèse suivant laquelle le musée serait un appareil de suspension de la destination des œuvres d’art, puis de l’utilité de tous les artefacts. C’est dire que si, à l'instar de Heidegger, l’on pouvait croire que les œuvres génèrent des mondes et des communautés, désormais se trouvant suspendues à des cimaises ou derrière des vitrines, elles n’entretiennent plus avec le public qu’un rapport esthétique (comme chez Kant) ou d’exposition (Walter Benjamin). Paradoxalement donc, le musée est un appareil d’oubliCf. L’idée de Musée (avec. J.L. Baudry, photos de J.P. Bos et J.L. Elzéard), Musée de Valence, 1995, Paris, L'Harmattan, 1996: http://bibliothequekandinsky.centrepompidou.fr/clientBookline/service/reference.asp?INSTANCE=INCIPIO&OUTPUT=PORTAL&DOCID=0872865&DOCBASE=CGPPLe musée, un appareil universel, in : Museum International , Les enjeux de la collection au , Paris, UNESCO, 2007. http://portal.unesco.org/culture/en/files/34885/11974725625235FR.pdf/235FR.pdf.
Dans ses travaux qu'il a entrepris en collaboration avec le philosophe Alain Brossat sur la politique terroriste d’État - L’époque de la disparition (2000) ; La mort dissoute (2002) -, politique consistant à faire disparaître les cadavres des opposants assassinés (dont la dictature de Pinochet serait l'exemple flagrant), Brossat et Déotte montrent que les effets de cette répression sont bien pires que le strict assassinat. Ce sont alors les familiers et amis qui ne peuvent plus faire leur travail de deuil et qui sont condamnés à vivre avec les fantômes des disparus. Dès lors, l’humanité serait condamnée à une sorte d’animalité, ignorant les rituels funéraires. À ce moment-ci l’appareil photographique devient un enjeu politique essentiel, soit pour faire disparaître toutes traces d’une existence, ainsi pour le gommage des photos sous Staline, soit au contraire pour affirmer qu’une personne a existé (Mères de la Place de Mai, Buenos Aires)L’Époque de la disparition. Politique et esthétique, ouvrage collectif coédité avec Alain Brossat, Paris, 2000, L'Harmattan, Coll. Esthétiques. http://www.paris-art.com/editeur-design/l-%C3%A9poque-de-la-disparition-politique-et-esthetique/collectif-/1344.htmlLa vidéo à l’épreuve de la disparition. J.Hanono, F.Menini, in : Disparaître, revue Intermédialité, sous la dir. de V.Wagner, Montréal, 2008. http://cri.histart.umontreal.ca/cri/fr/intermedialites/p10/pdfs/p_10_deotte_texte.pdf.
Avec L’époque de l’appareil perspectif (2001), Déotte inaugure sa réflexion sur la notion d’appareil esthétique, laquelle culminera avec L’époque des appareils (2004) et Qu’est-ce qu’un appareil ? (2007). Selon Déotte, un appareil esthétique (camera obscura, perspective, musée, photographie, cinéma, vidéo, etc.) n’est, ni un dispositif (au sens de Michel Foucault) ni un médium de communication (au sens de Marshall McLuhan) ni une prothèse (au sens de Bernard Stiegler). L'appareil, c’est ce qui configure techniquement l’apparaître des existences, singulières ou collectives. C’est donc ce qui détermine la sensibilité commune, époque après époque, et donne leurs propriétés aux arts. Une de thèses chères à Déotte, consiste à dire que chaque appareil invente une nouvelle temporalité (ainsi pour la photographie qui, au , invente le sentiment de déjà vu), ce qui rend les individus contemporains les uns des autresCf. l'interview en espagnol avec Mariano Dorr pour le quotidien argentin Página 12 "Nos estamos poniendo tecnos: Jean-Louis Déotte y su libro La época de los aparatos", 13 octobre 2013. http://www.pagina12.com.ar/diario/suplementos/radar/9-9209-2013-10-15.html.
Ses travaux sur Walter Benjamin : L’Homme de verre, (1998), puis Walter Benjamin et la forme plastique (2012) ont été l’occasion de systématiser la pensée de cet auteur, en particulier en mettant en exergue sa notion d’appareil, indissociable d’un autre rapport à la technique, en particulier architecturale et radiophonique. Ses études permettent d’envisager une esthétique benjaminienne absolument originale en particulier pour la question de la couleur, une remise en cause de la relation forme/contenu et de la continuité entre nature et culture (en termes d’innervation du corps). Mais aussi pour la politique : à cet égard, Déotte insistera sur le fait que Benjamin n’est pas marxiste parce qu’il remplace la notion d’idéologie par celle de fantasmagorie. D'après cette approche, le site originaire de l’humanité, ce n’est pas le langage, mais la rêverie collectiveCf. Alain Brossat, Entretien avec Jean-Louis Déotte Jean-Louis Déotte, autour de son livre Walter Benjamin et la forme plastique. Architecture, technique, lieux, Paris, L’Harmattan (Esthétiques), 2012, in revue Appareil [en ligne], septembre 2013 : http://revues.mshparisnord.org/appareil/index.php?id=1710Cf. Jean-Louis Déotte, « Représentation et politique ». In : Représentation et politique, sous la dir. de Jean-François Robic, L’Harmattan, 2010, ..
Philosophie
Appareil Déotte souligne que si la notion d’appareil (et ses déterminations techniques : l’appareillage) est centrale chez Benjamin (L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, 1935-1936), elle n’est pas pour autant chez lui un concept comme la notion d’aura, de trace, d’image dialectique, de compénétration, etc. La recherche de Déotte aura consisté à problématiser cette notion. Pourtant chez Benjamin, l’appareil est mis en relation avec ce qui configure la sensibilité collective d’une époque, ce qui implique qu’il y aura autant d’époques que d’appareils esthétiques, et qu’ils se situent avant la différenciation entre sujet et objet, entre singularité et collectivité, reprenant en cela la position de la culture dans Les lettres sur l’éducation esthétique de l’homme de Friedrich von Schiller (1795). Bien plus, les appareils (la perspective, la camera obscura, le musée, la photographie, le cinéma, la vidéo pour la modernité) vont venir donner aux différents arts leurs propriétés, qui n’ont donc rien d’essentielles puisqu’elles leur viennent comme de l’extérieur, les appareils encadrant les arts en les faisant entrer dans une véritable histoire, dépendante d’inventions techniques.
C’est dire que l’appareil esthétique n’a aucun rapport avec cette notion chez Althusser où l’appareil d’État englobe les institutions régaliennes (police, armée, administration), mais aussi l’école, la santé, etc. Pas plus qu’avec son utilisation chez Vilém Flusser (Pour une philosophie de la photographie, 1983). Chez Flusser, l’appareil est une « boîte noire » avec laquelle joue (play) le photographe en en explorant tous les possibles, jusqu’à ce que son programme soit épuisé, auquel cas, l’appareil industriel (chimie, optique), qui est lui-même un sous-ensemble de l’appareil d’État, invente une nouvelle machine, c’est-à-dire un nouveau jeu (à règles : game). L’appareil alors est in fine au service de l’État.
Tandis que chez Benjamin, l’enjeu n’est donc pas la mise à disposition des choses comme l’est le dispositif chez Agamben (Qu’est-ce qu’un dispositif ? 2007). D’après l'approche que Déotte tire de Benjamin, l'’appareil ne relève pas donc du Gestell (arraisonnement) heideggerien (Les arts à l’époque de la technique, colloque de 1953), mais d’une sorte de relance du temps, lequel laissé à lui-même, s’enliserait dans la répétition du Même qui serait mortifère. L’appareil est une invention technique (ou institutionnelle comme le musée), qui est une véritable machine « anti-destin », néanmoins toujours soumise à la mise en relation du semblable, par la réduction de l’hétérogénéité du monde sensible, comme c’est évident dans l’action du collectionneur (en suivant le texte de Benjamin Eduard Fuchs, collectionneur et historien, 1937). Pour Benjamin, la collection est un appareil originaire, c’est-à-dire dans son langage : préhistorique (Urgeschichte). Différend cosmétique Par ce terme (Qu’est-ce qu’un appareil esthétique ? Benjamin, Lyotard, Rancière, 2007, Qué es un aparato estético ? éd. espagnole, Chili, 2012), Déotte reprend la notion de différend à Jean-François Lyotard (Le Différend, 1983) en l’élargissant à la notion de cosmétique ( du Grec Kosmos : 1) ordre, d’où bon ordre, convenance, bienséance, discipline, organisation, cérémonial, 2) ordre de l’univers. Chez les Pythagoriciens : monde, univers, le ciel. 3) Parure, ornement, gloire, honneur). La cosmétique est donc beaucoup plus englobante que l’esthétique, terme du qui n’est vraiment conceptualisé que par Kant (Critique de la raison pure, 1781-1787) : les conditions de la pure sensibilité de l’espace et du temps permettant a priori l’accueil de tout phénomène. Puis, dans la Critique de la faculté de juger (1790), comme mode de jugement désintéressé et universalisable (le Beau).