Cet article traite de l’histoire externe du roumain, sans entrer dans les détails des évolutions phonétiques, grammaticales et lexicales qu’il a subies des origines jusqu’à présent.
Formation du roumain
Le roumain est l’héritier de la variété du latin vulgaire appelée latin danubien. La présence de cette variété du latin débuta en 229 av. J.-C. dans les Balkans. Ses sources écrites sont environ 3 000 inscriptions trouvées dans l’ancienne Dacie et autant trouvées dans l’ancienne MésiePană Dindelegan 2013, ..
Les linguistes s’accordent en général pour considérer que les idiomes romans orientaux ont été précédés par une langue appelée « proto-roumain », mais le territoire où il s’est formé est controversé, faute de sources écrites suffisantes et en raison d’intérêts politiques contraires. Ces controverses ne peuvent toutefois porter que sur les détails de sa formation et de son évolution car, globalement, l’existence même des langues romanes orientales implique forcément un enracinement dans le monde romain du Bas-Danube et des Balkans, à l’époque de l’Antiquité tardive, même si le contexte a favorisé l’émergence d’hypothèses pseudohistoriques.
Plusieurs théories se sont affrontées au cours de l’histoire.
Selon la théorie la moins acceptée au , celle de Bogdan Petriceicu HasdeuHasdeu 1887., le roumain se serait formé uniquement au nord du Danube, en Dacie, après la conquête de ce pays par les Romains, et la présence de minorités roumanophones au sud du Danube, dans les Balkans, serait due à des émigrations ultérieuresCf. Sala 1989, ..
La théorie de Nicolae DensușianuDensușianu 1913. avait pour point de départ celle de Hasdeu et aboutissait à des conclusions fantaisistes. Selon lui, il y aurait eu une « civilisation pélasgique » allant de l'Atlantique à l'Oural, dont l’actuelle Roumanie aurait été le centre. Elle affirmait que les Latins et les Celtes étaient des Daces émigrés dès la protohistoire et que ce seraient leurs langues qui dériveraient de celle parlée en Dacie, dans laquelle le roumain s’enracinerait directement, étant la langue la mieux conservée jusqu’à nos jours sur une continuité de cinq millénairesCf. Boia 2011, ..
Une autre théorie, à laquelle celle de Hasdeu était une réaction, était soutenue par l’historien autrichien Eduard Robert RöslerRösler 1871. qui développait les théories de Franz Josef Sulzer, Josef Karl Eder et Johann Christian von Engel. Selon cette théorie, adoptée par le linguiste allemand et le linguiste roumain Alexandru Philippide, le roumain est la conséquence de la romanisation des populations que les Romains avaient soumises au sud du Danube à partir du Il se serait donc formé intégralement au sud du Danube, où la domination romaine dura six siècles, et non au nord où elle ne dura qu’un siècle et demi environ, puis se serait répandu par des migrations au nord du Danube au . Les opposants à cette théorie (voir paragraphe suivant) soutiennent qu’elle était née de l’intention de délégitimer les revendications des Roumains de Transylvanie par l’idée que les Magyars seraient venus dans cette région avant les Roumains. La théorie de Rösler a été largement adoptée par l’historiographie des empires et des pays voisins de la Roumanie ayant des contentieux territoriaux avec elle, mais aussi par de nombreuses sources germanophones et anglophones. Au encore, selon certains historiens, surtout magyars, la population romanisée en Dacie aurait quitté ce pays lorsque les Romains l’ont abandonné en 271, et les Roumains y seraient venus du sud du Danube à partir des , s’établissant d’abord au sud des Carpates, puis auraient commencé à pénétrer en Transylvanie au plus tôt vers la fin du Cf. Zsoldos 2008, , qui y résume la polémique entre historiens magyars et roumains..
Aux deux théories précédentes s’oppose une troisième, postulant la formation du proto-roumain à la fois au sud et au nord du Danube, comme conséquence de la conquête par l'Empire romain, à partir de 229 av. J.-C., de territoires habités par des peuples indo-européens, d’abord ceux des Illyres et des Thraces, puis ceux des Gètes, et finalement ceux des Daces, en 106. La colonisation par les Romains mena à un processus de romanisation des populations locales, puisque pour les nombreux colons originaires de toutes les régions de l’Empire romain, le latin vulgaire était la seule langue de communication avec la population locale, qui finit par l’adopter. C’est pourquoi les langues thraco-illyriennes, dont le dace, disparurent (sauf en Albanie), et il n’en subsiste en roumain qu’un petit nombre de mots0,96 % du lexique, selon Sala 1988.. Cette théorie s’oppose notamment à celle de Rösler, dans le cadre de l’opinion des historiens roumains en général, qui soutiennent l’idée de la continuité daco-romaine en Dacie. Selon eux, la plus grande partie de la population daco-romaine n’aurait pas quitté ce pays après la retraite des autorités romaines, ce qui implique que des Roumains se trouvaient déjà en Transylvanie avant la venue des Magyars à la fin du . Cette théorie est adoptée par la plupart des linguistes roumains actuels, qui perpétuent les théories de leurs prédécesseurs Ovid Densușianu, Sextil Pușcariu, Theodor Capidan, Alexandru Rosetti, Emil Petrovici, Gheorghe Ivănescu, etc.Cf. Sala 1989, . Des adeptes de cette théorie sont également Sandfeld-Jensen 1930, Djuvara 1989, Berindei et Veinstein 1987, Castellan 1994, etc..
L’époque de la formation du proto-roumain est également controversée : ou Selon Tache Papahagi et Gheorghe Ivănescu., Selon Ovidiu Densusianu et Dimitrie Macrea., Selon Ion Coteanu., Selon Alexandru Rosetti. ou Selon Iorgu Iordan..
Influence d’autres langues
Selon la théorie la plus répandue, le substrat du roumain est thrace-dace. Il n’est attesté que par des traces incertaines : notations sporadiques d’auteurs de l’Antiquité, certains mots se trouvant dans des inscriptions et sur des pièces de monnaie grecques et latines, des noms propres (de lieux, de cours d’eau, de montagnes, de personnes), des noms de plantes médicinales figurant dans des ouvrages de botanique et de médecine grecs et latinsPană Dindelegan 2013, ..
En général, on considère comme étant d’origine thrace-dace les mots roumains qui se trouvent aussi en albanais, n’étant dans aucune de ces langues d’origine latine, grecque ou slave, et qui ne sont pas formés en roumain. La référence à l’albanais est fondée sur le fait que cette langue descend du thrace (selon certains linguistes) ou de l’illyrien (selon d’autres)Brâncuș 2005, ..
De ce substrat, il reste un nombre controversé de motsSelon Brâncuș 2005, par exemple, quelque 90 mots sont sûrement de cette origine, et 50 à 60 le sont possiblement ()., ainsi que quelques éléments de formation des mots, morphologiques et syntaxiques, qui n’ont pas influencé le caractère essentiellement latin du roumainPană Dindelegan 2013, ..
Le superstrat du roumain est constitué par le slave commun, dans la même mesure que, dans les langues romanes occidentales, les langues germaniques anciennes. Le début de cette influence est daté par certains chercheurs aux , par d’autres aux , et sa fin aux . Au , le contact avec les Slaves n’eut pas encore de conséquences linguistiques. Elles se manifestèrent à partir du , avec l’installation massive des Slaves sur le territoire du proto-roumain. L’influence du slave est présente par un riche répertoire de mots et d’affixes lexicaux, ainsi que par certains traits phonétiques, morphologiques et syntaxiques. La période ancienne de l’influence slave fut aussi celle du début du processus de séparation des quatre idiomes romans orientaux. Les Slaves isolèrent entre eux les groupes parlant le proto-roumain, d’autant plus facilement que ces derniers avaient un mode de vie dominé par le pastoralisme transhumant .
Dans la période des invasions barbares, sur le territoire de la Roumanie actuelle apparurent des Goths, des Huns, des Gépides, des Lombards, des Avars, des Petchénègues et des Coumans, mais leurs langues n’ont pas influencé le roumainBrâncuș 2005, ..
Plus tard, au Moyen Âge, le roumain du nord du DanubeDont l’appellation courante est « roumain », et celle utilisé par les linguistes qui le considèrent comme un dialecte du roumain – « daco-roumain ». a subi des influences étrangères limitées au lexique, surtout de la part du vieux-slave, du bulgare, du grec, du hongrois et du turc. La plupart des emprunts lexicaux ont été adoptés par le roumain à partir de la fin du , leurs sources étant les langues romanes occidentales, surtout le français et l’italien. Au , c'est l’influence de l’anglais qui s'est manifestée avec le plus de force.
Périodes de l’histoire du roumain
Faute de sources écrites, les périodes de l’histoire du roumain sont beaucoup plus difficiles à établir que celles des langues romanes occidentalesSection d’après Pană Dindelegan 2013, , sauf les informations de sources indiquées à part..
Proto-roumain
Le proto-roumain est le nom donné à la période la plus ancienne du roumain, qui a duré jusqu’à la séparation des idiomes romans orientaux. On date au le début de leur séparation et au ou au la fin de ce processusCf. Sala 1989, pour la datation au de la fin de cette période.. Les traits du proto-roumain sont ceux qui se retrouvent jusqu’au dans tous les idiomes romans orientaux. En voici les principaux :
désinence spécifique du cas génitif-datif au féminin singulier des noms et des adjectifs. Exemple : casă (nominatif) « maison » vs unei case « d’une / à une maison » (génitif-datif) ; article défini attaché à la fin du mot : lup « loup » → lupul « le loup » ; occurrence relativement importante au neutre pluriel de la terminaison -uri : cuib « nid » → cuiburi « nids » ; forme de futur analytique avec le latin volo « vouloir » comme verbe auxiliaire : voi cânta « je chanterai » ; conditionnel présent analytique : aș cânta « je chanterais » ; la voyelle [ə] : casă ['kasə].
Il n’y a pas d’attestation du proto-roumain, si ce n’est la phrase torna, torna, fratre « retourne-toi, retourne-toi, mon frère », que certains chercheursPar exemple Alexandru Philippide (cf. Sala 1989, ). considèrent comme les premiers mots proto-roumains conservés par écrit. Le premier mot, répété, paraît dans l’ouvrage HistoiresTheophylacti Simocattae Historiae, II, 15, Leipzig, De Boor, 1887, . du chroniqueur byzantin Théophylacte Simocatta, datant d’environ 630. La phrase entière est transcrite par un autre chroniqueur byzantin, Théophane le Confesseur, vers 810-814Chronographia, I, Anno 6079 (587), Leipzig, De Boor, 1883, .. Elle aurait été prononcée en 587, au cours d’une campagne contre les Avars, par un soldat de l’armée byzantine qui, remarquant que la charge du mulet de son camarade marchant devant lui était en train de glisser, la lui aurait adressée afin de le faire se retourner pour ajuster la charge. Les autres soldats auraient interprété cette phrase comme une commande de retour et l’auraient transmise vers l’avant, ce qui aurait provoqué la déroute de la troupe. Cette attestation serait la preuve que la population locale parlait le proto-roumain au . Cependant, selon d’autres auteursPar exemple Pericle Papahagi (cf. Sala 1989, )., ce serait déjà une phrase aroumaine, alors que pour d’autres encorePar exemple Ovid Densusianu (cf. Sala 1989, )., ce serait encore du latin vulgaire danubien.
Le premier idiome roman oriental à se séparer du proto-roumain aurait été l’aroumain ( au plus tard)Sala 1989, .. Le mégléno-roumain aurait été le deuxième à devenir distinct, aux Sala 1989, .. L’entité dont s'est séparé l’istro-roumain, ainsi que l’époque où cela a eu lieu, sont controversées : le daco-roumain et le , ou un idiome sud-danubien et le Ovid Densusianu, entre autres, pour la première opinion, Sextil Pușcariu pour la seconde (cf. Sala 1989, )..