vignette|« Affrontez le vent et les vagues ; chacun possède des capacités extraordinaires » (乘风破浪 各显神通 Chengfeng polang gelei shentong). Une affiche de propagande datant du « Grand Bond en avant » (大跃进) faisant référence aux « Huit Immortels » (八仙, Baxian) de la mythologie taoïste. Le Grand Bond en avant () est le nom donné à une politique économique lancée par Mao Zedong et mise en œuvre de 1958 à 1960. Constatant les difficultés à suivre le modèle soviétique, Mao entend avancer vers le socialisme en Chine en s'appuyant sur la paysannerie davantage que sur la population urbaine. Irréaliste, ce programme provoque une famine dévastatrice et entraîne la mort de plusieurs dizaines de millions de personnes, tandis que la Chine échappe de peu à l'effondrement complet de son économie.

Le Grand Bond en avant est lancé avec le Mouvement de la commune populaire.. Cette campagne, qui mobilise par la propagande et la coercition l'ensemble de la population, a pour but de stimuler en un temps record la production par la collectivisation de l'agriculture, l'élargissement des infrastructures industrielles et la réalisation de projets de travaux publics de large envergure.

La Grande famine chinoise, conséquence de cette politique, est cachée si bien que les spécialistes doutent de son existence dans un contexte de guerre froide où les rumeurs sont soupçonnées d'être suscitées par le camp adverse. Alors qu'il parait au contraire acquis que le régime socialiste dirigiste a su trouver les moyens de nourrir la vaste population chinoise et de mettre fin aux pénuries alimentaires chroniques qui avaient frappé la Chine durant toute son histoire, la politique d'ouverture de la Chine initiée en 1978 remet indirectement ce discours en cause.

Des démographes français et américains ont ainsi accès au recensement de la population de 1982.. Ils concluent à un de personnes pour la , auxquels s'ajoutent de décès pour la . En plus des morts de la famine, des millions de personnes sont également mortes des coups, de la torture et des exécutions. Plus de de toutes les maisons sont détruites pendant cette campagne pour diverses raisons..

Le nombre de victimes du Grand Bond en avant varie entre 15 et selon les estimations des historiens.... Le Parti communiste chinois occulte encore au cette période de son histoire afin de protéger son image et celle de Mao Zedong. : l'accès aux archives et l'enseignement de cette période dans les universités sont interdits en Chine.

Les origines La remise en cause du socialisme soviétique (1955-1957)

vignette|Mao et Staline .

Durant les années 1950, l'État chinois met en place un programme de redistribution des terres couplé à une industrialisation, avec l'aide technique de l'Union soviétique. Depuis le milieu de la décennie, la situation internationale s'est quelque peu stabilisée : la menace immédiate de la guerre de Corée (contre les États-Unis) et de la guerre d'Indochine (contre la France) s'éloigne. À l'intérieur, la bourgeoisie a été dépossédée de ses biens, les opposants éliminés ou emprisonnés. Pour la première fois depuis 50 ans, la Chine semble avoir un gouvernement national fort et stable.

Cependant, de l'été 1955 à l'été 1957, se déroule au sein du Parti un débat virulent portant sur la nature du projet socialiste et son rythme.

Les Chinois ont jusqu'alors copié le modèle soviétique avec zèle, puisqu'ils ont consacré la plus grande part de l'investissement au développement industriel. Dans les années 1930, les Soviétiques avaient utilisé l'exportation de produits agricoles pour financer l'acquisition des machines et de la technologie nécessaires au développement de l'industrie et pour nourrir les forces de travail urbaines en voie d'expansion. Des millions de paysans étaient morts dans les violences de la collectivisation forcée des fermes ou de la famine résultant de la volonté de prélever les surplus agricoles destinés à remplir les objectifs de l'industrialisation. Or, le cas chinois différait de l'Union soviétique sur deux points essentiels : en 1950, la population chinoise est 4 fois supérieure à celle de l'Union soviétique de 1920 et son niveau de vie n'en est que la moitié ; la productivité agricole du paysan chinois en 1958 n'est que la moitié de celle du paysan soviétique de 1928. Alors que les Soviétiques s'interrogeaient sur la manière de contrôler les surplus agricoles, la Chine était confrontée à la question de les créer.

La question se pose de poursuivre ou non une industrialisation planifiée, nécessairement déséquilibrante pour un vieux et vaste pays rural. De ce constat naît chez Mao la conviction qu'il faut adapter ce projet à la situation chinoise. Selon lui, il serait moins coûteux et plus efficace de rechercher dans la stimulation politique de la paysannerie au moins un appoint, peut-être même le substitut à un capital nécessairement rare. Ainsi, la question du pouvoir étant assurée depuis 1949, il reste à déterminer comment avancer dans la voie du socialisme. Ce débat est neuf pour les dirigeants et menace l'unité du Parti réalisée 20 ans plus tôt autour de Mao.

Enfin, ce débat est étroitement lié aux mouvements de révoltes qui agitent l'Europe orientale depuis la mort de Joseph Staline en 1953 et à la volonté d'une coexistence pacifique entre l'Est et l'Ouest promue par Nikita Khrouchtchev. La déstalinisation amorcée lors du du Parti communiste de l'Union soviétique et l'insurrection de Budapest de 1956 (qui succède à des troubles graves en République démocratique allemande et en Pologne) alarment Mao et marquent le début du divorce avec l'Union soviétique. La déstalinisation pose en effet problème aux dirigeants chinois car elle révèle la face cachée d'un modèle dont ils n'ont voulu voir que les succès. La relative libéralisation politique voulue par Khrouchtchev et les troubles qui s'ensuivent mettent en lumière les dangers d'un relâchement du régime en Chine.

Les problèmes économiques et la fragilisation du régime engendrés par le Premier Plan (1953-1957)

Dès 1955, Mao est partisan d'une voie spécifiquement chinoise du socialisme qui s'appuie sur la paysannerie et passe notamment par une collectivisation accélérée. Le a lieu le premier discours de Mao depuis 1949 sur le problème de la coopérativisation agricole. Il préconise une accélération du mouvement et critique vivement certains camarades qui . Pour Mao, la collectivisation est nécessaire pour que l'agriculture puisse contribuer efficacement à l'industrialisation du pays. C'est la majorité de la population rurale qui demanderait l'installation des coopératives : . Quelques mois plus tard il fait paraître un ouvrage, La Nouvelle Marée du socialisme dans les campagnes chinoises, révélateur de sa manœuvre de s'appuyer sur une faction de l'appareil du Parti, les dirigeants provinciaux et de jeunes responsables pour forcer la main au Comité central, très réticent devant ses projets. Face à la mise en application par les provinces de ces coopératives dont le succès est vanté par la presse, les dirigeants sont obligés d'approuver en octobre une résolution pour généraliser les coopératives avant 1959 et 1960. Le nom donné par Roderick MacFarquhar à ce mouvement de collectivisation, ou plutôt de « coopérativisation » (hezuohua), est le « Premier Bond en Avant », car il préfigure ce qui devait être plus tard la stratégie du Grand Bond en avant.

Dès la fin de 1955, 70 millions de foyers paysans sont concernés, 93 millions en et 110 millions en juin. À la fin de l'année, la quasi-totalité des 120 millions de foyers paysans seront « coopérativisés ». Par rapport aux coopératives déjà existantes, celles-ci seront plus larges, regroupant à familles au lieu d'une trentaine, et divisées en équipes de production. Les paysans conservent théoriquement la propriété de leurs terres ainsi qu'un petit terrain à usage privé. Ils sont rémunérés sur la base de leur travail. Il y a peu de révolte, et les résistances sont essentiellement passives. La campagne d'extermination des contre-révolutionnaires « cachés », développée dans tout le pays en 1955, a eu sans doute un effet d'intimidation.

Les conséquences politiques sont considérables. Ce mouvement a étendu les pouvoirs des cadres du Parti, installant une autorité directe et quotidienne sur les paysans. La mainmise du Parti sur la production et les revenus agricoles est totale grâce à l'efficacité de sa méthode de mobilisation combinant propagande, émulation et contrainte.

Mais cette politique s'avère très rapidement un échec total. Celui-ci ne résulte pas uniquement de la collectivisation mais de la pression productiviste qu'elle engendre. Non seulement on collectivise les terres, mais on demande également à la paysannerie de faire un effort inédit. C'est une gageure : les cadres manquent de formation technique, le romantisme et les incohérences de gestion provoquent la méfiance puis la réticence des paysans. La charge de travail s'intensifie alors que les cadres suppriment les lopins individuels et les marchés privés. Les défauts des coopératives sont ainsi révélés par les méthodes et les ambitions très excessives du « Premier Bond en avant ».

La mauvaise gestion, renforcée par un climat défavorable, entraîne des pertes importantes pendant l'été 1956 ( de la production pourrit dans les greniers). L'élevage régresse également. À l'automne 1956, l'économie urbaine subit le contrecoup de la crise agricole. Les pouvoirs publics sont obligés de réduire leurs investissements dans certains secteurs clés comme les travaux publics. L'échec du « Premier Bond en Avant » est patent et précipite la marche arrière politique.

Des mesures sont prises pour modérer le mouvement et ouvrent une période de relative libéralisation économique et politique. La situation n'est pas catastrophique car des mesures d'urgence sont prises, et seules quelques zones éloignées connaissent la famine. Mais la dimension psychologique est importante, car pour la première fois la crédibilité du régime est atteinte. Le doute commence à s'installer au sein de la population sur les méthodes et objectifs du PCC, qui avait jusqu'alors bénéficié de la sympathie d'un pays avide de paix et de stabilité – que lui avait apportées le régime pour la première fois depuis un demi-siècle.

Finalement, la différence entre ce « Premier Bond en avant » et le Grand Bond en avant tient moins au fond qu'à la durée. Mao n'est pas complètement suivi par ses collègues qui préfèrent vérifier l'efficacité de cette politique. Parce qu'il n'a pas été prolongé, le premier Bond a été beaucoup moins meurtrier.

Dès , le Comité central repousse la poursuite du programme agricole et réclame une meilleure gestion des coopératives et une plus grande qualité de production dans l'industrie. Une directive met en garde contre l'« aventurisme » et les investissements excessifs, et décide de combattre l'impétuosité et les excès de collectivisme. Cette politique d'assouplissement économique et social est complétée par une libéralisation politique comme réponse à la crise économique et sociale. On tente ainsi de sortir de la crise par l'apaisement. Les coopératives de plus de cent foyers sont divisées et les pouvoirs des équipes de production sont augmentés. Le plan agricole de douze ans de Mao sombre dans l'oubli, suscitant une rancune tenace de celui-ci à l'égard de ses adversaires de l'époque.