Cet article traite de la composition du lexique roumain du point de vue de ses origines (fonds hérité et emprunts), des procédés de formation des mots et de l’emprunt de mots roumains par d’autres langues.

Le caractère roman du roumain se reflète non seulement dans sa structure grammaticale, mais aussi dans son lexique, par le nombre de mots hérités du latin et d’emprunts au français et à l’italien. Ce caractère se manifeste également par la ressemblance du roumain avec les autres langues romanes quant à la formation des mots, la dérivation par des préfixes et des suffixes y étant beaucoup plus productive que la composition.

Composition du lexique roumain

La première statistique concernant la composition du lexique roumain selon les langues dont il provient date du milieu du . Elle a été effectuée sur les mots que contient un dictionnaire paru en 1958Macrea, Dimitrie (dir.), Dicționarul limbii române moderne [« Dictionnaire du roumain moderne »], Bucarest, Editura Academiei, 1958., et ses données sont les suivantesMacrea 1961, , cité par Pană Dindelegan 2013, . :

43 % – emprunts aux langues romanes occidentales (dont 38,40 % au français) ; 20 % – mots hérités du latin ; 11,5 % – emprunts aux langues slaves (vieux-slave, bulgare, serbe, ukrainien, russe) ; 3,60 % – emprunts au turc ; 2,40 % – emprunts au grec ; 2,17 % – emprunts au hongrois ; 2 % – emprunts à l’allemand.

Une statistique plus récente (fin des années 1980) est basée sur mots choisis selon des critères de fréquence, de richesse sémantique et de productivité, et contient aussi des mots apparus sur le terrain du roumain même. Cette statistique donne les pourcentages suivantsSala 1988. :

thumb|250px|right|Composition du lexique roumain

30,33 % – mots hérités du latin ; 22,12 % – emprunts au français ; 15,26 % – emprunts au latin savant ; 9,18 % – emprunts au vieux-slave ; 3,95 % – emprunts à l’italien ; 3,91 % – mots formés en roumain ; 2,71 % – mots d’origine incertaine ; 2,6 % – emprunts au bulgare ; 2,47 % – emprunts à l’allemand ; 1,7 % – emprunts au grec ; 1,43 % – emprunts au hongrois ; 1,12 % – emprunts au russe ; 0,96 % – mots hérités du thrace/dace ; 0,85 % – emprunts au serbe ; 0,73 % – emprunts au turc ; 0,23 % – emprunts à l’ukrainien ; 0,19 % – onomatopées ; 0,19 % – emprunts au polonais ; 0,07 % – emprunts à l’anglais.

Il résulte de cette statistique que les mots d’origine latine et romane totalisent 71,66 %, ce qui correspond à peu près au fait que la similarité lexicale du roumain est de 77 % avec l’italien, de 75 % avec le français, de 74 % avec le sarde, de 73 % avec le catalan, de 72 % avec le portugais et le romanche, et de 71 % avec l’espagnolEthnologue, page Romanian..

Il n’y a pas de statistiques postérieures à l'ouverture du « rideau de fer » (fin 1989) : on ne sait donc pas quel pourcentage de mots d’origine anglaise il existe actuellement dans la langue. Il y en a pourtant beaucoup depuis 1990 dans les médias et dans le langage courant, appartenant surtout aux domaines commercial et technique. La plupart, tels mall « centre commercial » ou site « site web », n'ont pas été roumanisés comme les emprunts plus anciens dont tramvai « tramway » ou meci « match », et ont donc conservé leur graphie et leur prononciation anglaises ; certains ont été inclus tels quels dans le dictionnaire académique DEX 2009Dexonline, articles mall,site, tramvai et meci..

Mots hérités du substrat

Selon la théorie la plus répandue, le substrat du roumain est le thraco-dace mais, comme la langue des Thraces et des Daces est très peu connue, on ne peut parler que de mots supposés avoir cette origine. Généralement, sont considérés comme d’origine thraco-dace les mots dont on est certain qu’ils ne viennent ni du latin, ni du grec ancien, ni du vieux-slave, qu’ils ne se sont pas formés en roumain et qui ont un correspondant de la même origine indo-européenne en albanais. La référence à l’albanais est fondée sur son origine thrace, selon certains linguistes, ou d’une langue apparentée au thrace, l’illyrien, selon d’autresBrâncuș 2005, ..

Les opinions sur le nombre de mots d’origine thraco-dace sont très diverses. Le plus petit nombre estimé est de 30, le plus grand, de 160Loukht et Naroumov 2001, .. Selon Brâncuș 2005, 90 mots sont sûrement de cette origine, et 50 à 60 le sont probablement. Des vocables de cette catégorie toujours vivants et présents en roumain standard sont, par exemple, brânză « fromage », mal « rive », fluier « flûte », măgar « âne »Brâncuș 2005, ..

Mots hérités du latin

Le lexique de base du roumain est, pour la plupart, hérité du latin. Ce qui est révélateur à cet égard, c’est que 186 mots, soit 89,85 % des 207 mots que contient la liste Swadesh du roumain, sont d’origine latine. Il n’y a qu’environ mots hérités du latin, ce qui n’est pas beaucoup par rapport au lexique total d’environ mots, mais ces mots constituent la partie du segment le plus important du lexique. Y appartiennent presque tous les mots-outils et les numéraux cardinaux, ainsi que les adjectifs, les adverbes et les verbes ayant le sens le plus général. Du point de vue sémantique, ce fonds comprend des noms et des verbes appartenant à des domaines essentiels tels que la famille, la parenté, le corps humain, l’habitation, l’alimentation, la nature, le temps, l’agriculture, l’élevage, les métiers ruraux et la religionSection d’après Brâncuș 2005, ..

Sur les mots, 500 sont communs avec toutes les autres langues romanes, mais certains seulement avec les langues de l’autre périphérie, celle du sud-ouest du territoire roman, par exemple equa > roumain iapă, espagnol yegua « jument »; formosus > roum. frumos, portugais formoso, esp. hermoso « beau ».

Parmi les mots communs avec les autres langues romanes, il y en a aussi qui se sont conservés en roumain avec un sens à part : anima « âme » > inimă « cœur », vindicare « venger » > vindeca « guérir ».

Il y a une centaine de mots latins qui ne se sont conservés qu’en roumain, par exemple lingula > lingură « cuillère », ovem > oaie « mouton », placenta > plăcintă « galette ».

Emprunts lexicaux

Jusqu’au siècle

Emprunts slaves

La mesure de l’influence du superstrat slave sur le roumain est semblable à celle du superstrat germanique exercée sur le français ou sur l’italienSection d’après Brâncuș 2005, ..

Au Moyen Âge, la plus grande influence sur le roumain a été exercée par le vieux-slave, plus exactement le vieux-bulgare. Elle a probablement commencé au , après que les Slaves venus du Nord ont pénétré en Europe centrale et du Sud-Est. C’est à cette époque-là que sont entrés dans le roumain beaucoup de mots de presque tous les domaines sémantiques du lexique général, par exemple brazdă « sillon », a cosi « faucher », da « oui », drag « cher », glas « voix », a iubi « aimer », lopată « pelle », muncă « travail », nevoie « besoin », prieten « ami », etc.

Il y a non seulement des mots, mais aussi des affixes lexicaux empruntés au slave, présents non seulement sur des mots de cette origine, mais aussi appliqués à des mots d’autres origines. Sont très fréquents, par exemple, parmi les préfixes, le négatif ne-, (nefericit « malheureux »), et parmi les suffixes, le formateur de gentilés du genre féminin -că: româncă « Roumaine ».

À côté de cette influence populaire, il y a eu aussi une influence slave savante, par l’intermédiaire du slavon d'église méridional, langue de l’Église orthodoxe jusqu’au . C’est pourquoi, dans le domaine de la religion, en plus des mots hérités du latin, il y a aussi des mots slaves, pour la plupart empruntés à leur tour au grec médiéval : iad « enfer », rai « paradis », sfânt « saint », etc. C’est également du slave que proviennent des mots du domaine de l’administration publique de la Valachie et de la Moldavie, mais qui ont été abandonnés à partir du en même temps que les réalités qu’ils dénommaient.

Emprunts grecs

Des mots grecs sont entrés directement ou indirectement en roumain tout au long de l’histoire de cette langue, en quantités variables selon les périodes. Les plus anciens ont été empruntés par le latin parlé en Europe du Sud-est et conservés en roumain, donc ils comptent pour des mots hérités du latinSection d’après Brâncuș 2005, ..

Plus tard, c’est par l’intermédiaire du slave que le roumain a emprunté au grec médiéval des mots du domaine de la religion et de l’administration, mais à la même époque, des mots grecs de la vie quotidienne aussi, tels cărămidă « brique » ou temelie « fondations » (d’un bâtiment) sont probablement venus directement du grec.

Beaucoup de Grecs se sont établis, à cause des conquêtes ottomanes, dans les principautés de Moldavie et de Valachie, puis, au et au début du , des Grecs de Constantinople (phanariotes) en sont devenus hospodars. À cette époque, le grec moderne est devenu langue de culture dans ces pays et d’autres mots de cette langue sont entrés en roumain, plutôt dans les variétés régionales qui y étaient parlées, et peu en ont été retenus par la langue standard actuelle, par exemple a irosi « gaspiller » ou politicos « poli ».

Plus tard, beaucoup de mots d’origine grecque ont été empruntés par l’intermédiaire du latin savant et des langues romanes occidentales, dont peu dans la langue de la vie quotidienne.

Emprunts hongrois

L’influence hongroise est due à la présence des Hongrois en Transylvanie, à partir du . Les mots empruntés au hongrois se groupent en deux catégories. Les plus anciens se sont répandus sur tout le territoire du roumain et se retrouvent relativement nombreux dans le standard aussi, alors que les plus récents ne sont présents que dans les parlers roumains de Transylvanie. Dans la première catégorie, il y a des mots tels belșug « abondance », a cheltui « dépenser », chip « image », a făgădui « promettre », gazdă « hôte (qui reçoit) », gând « pensée », hotar « limite, confins », marfă « marchandise », meșteșug « art (de l’artisan) », oraș « ville », uriaș « géant », vamă « douane », viclean « rusé ». Il y a aussi des suffixes lexicaux hongrois appliqués à quelques mots d’une autre origine que hongroise : furt « vol » (le délit, nuance de sens neutre) → furtișag « vol » (nuance de sens diminutive et dépréciative), trup « corps » → trupeș « corpulent »Brâncuș 2005, ..

Emprunts turcs

La situation de vassalité imposée au par l’Empire ottoman à la Valachie et à la Moldavie, qui a duré jusqu’au , a favorisé l’entrée de mots turcs dans la langue roumaine, dont la plupart n’ont pas franchi les Carpates et, à l’époque moderne, beaucoup sont devenus des archaïsmes, mais une partie s’est conservée et entrée dans le lexique standard : cafea « café », capac « couvercle », cearșeaf « drap de lit », cutie « boîte », dușumea « plancher », papuc « pantoufle », etc.Brâncuș 2005, ..

Emprunts allemands

Des mots allemands ont commencé à pénétrer en roumain au , lorsque les rois de Hongrie ont colonisé en Transylvanie des germanophones appelés Saxons. La diffusion de la plupart de ces mots s’est limitée aux parlers roumains de cette région, mais un certain nombre de mots allemands s’est répandu sur tout le territoire de la langue roumaine. Le lexique standard en retient, par exemple, a căptuși « doubler » (un vêtement), roabă « brouette », șold « hanche »Arvinte 1968, ..

Une autre vague d’emprunts a été occasionnée par l’incorporation de la Transylvanie et du Banat dans la Monarchie de Habsbourg et par la colonisation dans cette région, au siècle, d’autres germanophones, appelés Souabes. De nombreux mots de l’allemand autrichien sont restés dans les parlers, mais certains ont pénétré dans le standard : a muștrului « instruire sévèrement, réprimander » (terme militaire à l’origine), chiflă « petit pain », șnur « cordonnet », cămară « resserre »Dama 2006, ..

À partir du siècle