Le Conte du naufragé (ou Le naufragé) est un récit égyptien datant du Moyen Empire, écrit en hiératique sur le Papyrus Ermitage 1115. Découvert par l'égyptologue russe Woldemar Golénicheff en 1880, celui-ci le présente l'année suivant au Congrès international des orientalistes de Berlin. Bien qu'il n'en publie pas le texte, il en édite une traduction en français. L'objet est conservé au Musée égyptien de l'ErmitagePapyrus Ermitage 1115 à Saint-Pétersbourg.
Le conte du naufragé raconte les aventures d'un Égyptien qui, après avoir fait naufrage, parvient à gagner une île, puis regagne son pays natal, chargé des trésors de cette île.
Le début du document est perdu, mais l'essentiel du texte conservé a permis sa traductionTraduction et analyse.
Il a été inclus par l'égyptologue français Gaston Maspero dans son recueil Les Contes populaires de l'Égypte ancienne, publié pour la première fois en 1889.
Résumé
Un Égyptien raconte à un gouverneur comment, un jour, son navire fit naufrage durant une tempête qui tua tout son équipage. Il fut déposé sur une île où il passa trois jours seul. En cherchant de la nourriture, il découvrit que l’île regorgeait de denrées telles que du raisin, des figues et plusieurs espèces de légumes. Tandis qu'il remerciait les dieux, un serpent géant (haut de trente coudées selon le récit, soit environ quinze mètres) et portant une barbe fit son apparition. Ce serpent, dont la peau était en or et les yeux en lapis-lazuli, demanda au naufragé les raisons de sa venue sur l’île. Le naufragé, stupéfait, fut emmené dans le repaire du serpent et parla enfin pour lui raconter son arrivée sur l’île. Le serpent rassura le naufragé en lui prédisant qu’il passerait quatre mois sur l’île et qu’ensuite un bateau de son pays viendrait le chercher pour le ramener. Après cette révélation, le naufragé promit d’honorer le serpent une fois rentré et de parler de lui au roi. Il promit aussi de lui faire apporter toutes sortes d’offrandes comme de la myrrhe et de l’encens. Mais le serpent se moqua du naufragé, car ces choses se trouvaient en abondance sur l’île et il n’en avait pas besoin. Le serpent dit aussi au naufragé qu’une fois qu’il aurait quitté l’île, celle-ci disparaitrait parmi les flots.
Quand enfin le bateau de sauvetage arriva, le serpent demanda au naufragé de parler de lui dans sa cité et lui donna de nombreuses marchandises comme de la myrrhe, de l’huile ou des défenses d’éléphants, entre autres choses. En arrivant, le naufragé alla voir le roi pour lui offrir la marchandise et parler du serpent. Pour sa générosité, le roi promut le naufragé au rang de suivant (acolyte)et lui donna .
Analyse
Histoire et style d'écriture En introduction à sa version du conte, Gaston Maspero explique ne pas savoir où le manuscrit a été trouvé, ni comment il est arrivé en Russie, ni quand il est entré en possession du musée. Il n'était pas ouvert quand Woldemar Golénicheff le découvrit en 1880. Le document est de la même écriture que les papyrus 1 à 4 de Berlin et remonte également à avant la . Il contient cent quatre-vingt-neuf colonnes verticales et lignes horizontales de texte. Il est complet du début jusqu'à la fin et intact à quelques mots près. Maspero estime que la langue employée dans sa rédaction est claire et élégante, c'est à peine si certains termes sont difficiles à déchiffrer ou des formes grammaticales sont ambigües. L'œuvre deviendra ainsi un classique pour les Égyptiens de l'époque, tout comme le Conte des deux frères pour la .
Selon Maspero, l'auteur de ce roman l'a conçu comme un de ces rapports que les officiers égyptiens rédigeaient à leur maître. Plusieurs d'entre eux ont d'ailleurs été reproduits dans les tombeaux des princes d'Éléphantine de la . L'un des subordonnés de l'explorateur, peut-être l'auteur du rapport, annonce à son chef que son vaisseau est arrivé en Égypte, près de là où réside la cour. Ce dernier l'invite à prendre ses précautions lors de la présentation de son rapport au Pharaon. Le navire de l'expédition a été perdu en route. Le chef, recueilli par un navire qui l'amène, sera sûrement examiné de près. Il sera même condamné si l'on reconnaît que le désastre a été provoqué par une faute grave de sa part. Pour le rassurer sur le résultat de l'enquête, le scribe lui raconte qu'il avait su se tirer d'affaires à son avantage dans une circonstance analogue. L'égyptologue allemand Kurt Sethe pense que la scène se déroule à Éléphantine, sachant que la cour y résidait. C'est ce qui conduit son collègue britannique Alan Henderson Gardiner à se demander si nous n'avons pas ici le reste d'un cycle de contes éléphantites.
Le naufragé et le serpent Arrivé sur l'île, le naufragé passe trois jours seuls, trouvant de quoi se nourrir, grâce aux poireaux, melons, baies, poissons et oiseaux qui s'y trouvent. Mais lorsqu'il y fit un feu pour réaliser un holocauste aux dieux, surgit alors un serpent géant, maître des lieux. Or, dans l'Égypte antique, les invocations n'ont effet que si l'on brûle une substance comme du parfum, préparée selon les règles. Peut-être que ce passage de l'histoire peut être considéré comme une invocation. Peut-être faut-il se borner à admettre que, parmi les plantes poussant sur l'île, s'en trouve qui ont le pouvoir d'appeler le génie de l'île, sans même qu'il y eut de volonté d'accomplir un rite magique. Face à l'arrivée de la créature, l'homme est d'abord incapable de répondre, l'effroi lui ayant ôté l'usage de ses sens (un passage similaire existe dans Les mémoires de Sinouhît). Puis, il répond en pendant ses mains devant lui. C'est la posture dans laquelle les monuments nous représentent les suppliants ou les inférieurs devant le maître.
Le serpent raconte vivre au milieu de ses frères et enfants, portant le tout à soixante-quinze serpents. Sur l'île se trouve aussi une jeune fille qui lui a été amenée sur place par art magique. En effet, une étoile est tombée et ceux qui étaient dans le feu avec elle en sortent. Ils auraient tué le serpent s'il avait été là, mais ça n'a pas été le cas et il a retrouvé la fille plus tard au milieu de cadavres. Le passage concernant la comète n'est pas clair. Golénicheff considère que la jeune fille n'existe plus au moment où le serpent narre sa naissance, ayant été réduite en cendre par les flammes de l'étoile filante. Maspero estime au contraire qu'elle vit encore, mais le serpent s'excuse de ne pas pouvoir expliquer comment elle est née. Il n'a pu s'approcher de l'endroit où l'étoile est tombée qu'après que l'incendie qui en a résulté se fut éteint. Il a trouvé la fille seule parmi les cadavres, sans qu'il ait pu voir la manière dont elle est venue au monde. Golénicheff a vu dans l'épisode de la jeune fille une rédaction très écourtée et devenue peu intelligible d'un conte différent dont elle était l'héroïne. Il approche cet épisode de la légende arabe de l'île brûlée, située dans la mer des Zendjes. Quant à Maspero, il souligne que c'est la seule mention d'une étoile filante qu'il connaisse dans un texte égyptien. Ce passage souligne que les Égyptiens considéraient cette masse comme habitée par des génies, qui en sortaient au choc et se dévoraient de leurs propres flammes. L'exemple de la jeune fille prouve qu'on pensait alors que ces génies pouvaient survivre et s'acclimater sur Terre, incendiée tous les trente ans par une comète malfaisante.
À la fin du séjour du naufragé sur l'île, le serpent lui offre de nombreux cadeaux : de la myrrhe, du poivre, du fard, de la poudre d'antimoine, des queues d'hippopotames, des éléphants, des cynocéphales, des girafes Bien que paraissant étrange, cette énumération est authentique. Il est possible de retrouver la même sur le monument où la reine Hâtshopsouîtou fit représenter le voyage de découverte qu'une escadre envoyée par elle entreprit au pays de Pouanît (ou pays de Pount). Malheureusement, la plupart des substances ne sont pas connues ; il faut alors se contenter de retranscrire les noms anciens ou émettre des conjectures sur le sens de chaque terme.
Claire Lalouette, dans une note de sa version du conte, souligne que le serpent, dont le corps semble se renouveler de lui-même après chaque mue, est le symbole de l'immortalité que connaissent les dieux chez les Anciens. Se nourrissant dans la terre du suc des plantes toujours vivaces, il est tenu comme le détenteur de la plante de vie, également liée à l'idée d'immortalité. Dans ce conte, l'encens sera cette plante privilégiée. En égyptien, elle se dit « sentjer » (littéralement, « ce qui rend divin »).
Navigation dans l'Égypte antique vignette|Emplacement supposé du « Pays de Pount ».
Maspero souligne que les modernes, sur foi des anciens, ont longtemps cru que l'Égypte antique ne disposait ni de matelots, ni de flotte nationale. Selon eux, si Hâtshopsouîtou supervisa des voyages d'exploration et remporta des victoires navales, c'étaient grâce à des marins phéniciens œuvrant sous bannière égyptienne. Mais différentes œuvres contredisent cette idée. L'une est Le voyage d'Ounamounou aux côtes de Syrie, narrant un périple se déroulant au av. J.-C. L'autre est le conte qui nous intéresse ici. Les monuments nous avaient déjà fait connaître des expéditions maritimes au pays de Pount sous les rois des et s. Cette œuvre nous apprend que les matelots envoyés par les souverains de la pour aller acheter les parfums et autres denrées d'Arabie étaient bien des Égyptiens. La mise en scène du début de l'histoire est étrange. Un personnage envoyé en mission revient après une croisière malheureuse où il a perdu son navire. Un de ses compagnons, peut-être le capitaine du vaisseau qui l'a recueilli, l'encourage à se présenter devant le pharaon pour plaider sa propre cause. Afin de le rassurer, il lui raconte une histoire similaire qui lui était arrivé. Le récit est bâti sur le modèle des notices biographiques que les grands seigneurs faisaient graver sur les murs de leur hypogée ou des rapports qu'ils adressaient à leur maître après chaque mission accomplie. Les phrases sont les mêmes que les scribes écrivaient dans leurs comptes-rendus d'affaires de service. Le nomarque Amoni-Amenemhaît, plus ou moins contemporain de l'ouvrage, utilisait une formule similaire dans ses mémoires :
Dans le conte, le serpent prédit au naufragé qu'il sera secouru au bout de quatre mois par des marins qu'il connait, pour ensuite retourner dans son pays et mourir dans sa ville. Golénicheff voit dans ce passage la preuve des communications régulières à l'époque entre l'Égypte et le pays de Pount, entretenues par un navire égyptien amenant là bas des expéditions de commerce trois fois par an. C'est en effet à ce fameux navire que l'auteur du conte semble faire allusion, le marin étant censé attendre son retour périodique. Bien que Maspero estime cette hypothèse possible, il préfère y voir dans ce récit merveilleux la manifestation de la prescience du serpent. Dans la même veine, les marins qui étaient censés être morts dans le naufrage réapparaissent miraculeusement pour porter secours au héros. L'égyptologue compare cette résurrection avec celle survenue dans le conte L'aventure de Satni-Khâmoîs avec les momies (première histoire du Cycle de Satni-Khâmoîs). Les enfants du héros, égorgés et jetés en pâture aux chiens pendant l'histoire, reparaissent plus tard vivant à Memphis.