Cet article traite de l’histoire de l’écriture du roumain, du système d'écriture actuel et de la valeur phonémique des lettres, ainsi que de l’orthographe roumaine.
Aperçu historique
L’écriture du roumain débute relativement tard, au , à cause de conditions historiques et culturelles spécifiques (le territoire roumain actuel ayant fait partie intégrante du Rex Bulgarorum et Blachorum jusqu'à la domination ottomane), dont l’évolution l’a fait passer de l'alphabet cyrillique à l’alphabet latinSection d’après Sala 1989, , 285, sauf les informations des sources indiquées à part..
S’appuyant sur une affirmation de Dimitrie Cantemir ()Cantemir 1909, , chapitre V., les protochronistes affirment sans preuve que le roumain aurait d’abord été écrit en alphabet latinAffirmation reprise par un ecclésiastique moldave dans un ouvrage de 1838, présenté par Mihail Kogălniceanu dans la revue Alăuta românească, , 1838, (consulté le 24 février 2023)., mais les plus anciens documents écrits en roumain qui se sont conservés () sont écrits dans un alphabet cyrillique adapté au roumain, parce que c’était, depuis le , l’alphabet du vieux slave utilisé par l’Église orthodoxe et dans l’administration des principautés roumaines de Valachie et de Moldavie. Le tout premier date de 1521. C’est une lettre d'un marchand de Câmpulung Muscel, Neacșu, adressée au maire de Brașov, Johannes Benkner, pour le prévenir que « les Turcs préparent une attaque surprise sur toute la Transylvanie et la Valachie ». Cet alphabet est le suivantCandrea 1931, . :
left|200px thumb|Lettre de Neacșu
+ Lettre Nom de la lettre Valeur numérique Prononciation Correspondant actuel 1 A а az 1 // a 2 Б Б buche // b 3 В в vede 2 // v 4 Г г glagoli 3 // g, gh 5 Д д dobru 4 // d 6 Є є iest 5 // e 7 Ж ж jivete // j 8 Ѕ ѕ dzelo / dzialu 6 //Phonème qui ne fait plus partie du système phonologique du roumain standard. 9 З з zemlia 7 // z 10 И иDans les emprunts au grec, correspondait à η, dans les mots roumains et slaves apparaissait devant une consonne ou en fin de mot. ije 8 // i 11 І іÀ la différence de И, dans les emprunts au grec, I correspondait à ι, et dans les mots roumains et slaves apparaissait devant une voyelle. I 10 // i 12 К к caco 20 // c, ch 13 Л л liudie / lude 30 // l 14 М м mislite / mislete 40 // m 15 N ɴ naș 50 // n 16 О o on 70 // o 17 П п pocoi 80 // p 18 Р р riți / râță 100 // r 19 С с slovo / slovă 200 // s 20 Т т tvirdo / ferdu 300 // t 21 Ѹ ѹAu début des mots. Ucu 400 // u 22 У ȣÀ l’intérieur et à la fin des mots. u // u 23 Ф ф fârtă 500 // f 24 Х х heru 600 // h 25 Ѡ ѡS’employait en parallèle avec О, aussi bien dans les emprunts que dans les mots roumains. ot 800 // o 26 Щ щ ști / ște /ʃt/ șt 27 Ц ц ți 900 // ț 28 Ч ч cervu 90 // cDevant e et i. 29 Ш ш șa // ș 30 Ъ ъ ieru ////En fin de mot, semi-voyelle à peine perceptible correspondant à /u/, qui n’est plus prononcée aujourd’hui. ăpas de lettre 31 Ы ы ieri ///ʲ/// â, î i pas de lettre 32 Ь ь ier ///ʲ/// ăipas de lettre 33 Ѣ ѣ eti /e̯a/Diphtongue, donc /e̯/ est une semi-voyelle correspondant à /e/. ea 34 Ю ю iu /ju/ iu 35 Ѩ ѩ iaco /ja/ ia 36 Ѥ ѥ ie /je/ ie 37 Ѧ ѧ ia /ja//e̯a/ iaea 38 Ѫ ѫTranscrivait /ɨ/ médiane ou finale de mot. ius // â, î 39 Ѯ ѯUtilisée pour transcrire les mots d’origine grecque, surtout les noms propres. csi 60 /ks/ x 40 Ѱ ѱ psi 700 /ps/ ps 41 Ѳ ѳ fita 9 //, /ft/ 42 Ѵ ѵ ipsilon / ijiță 400 //// iu 43 Ꙟ ꙟ în /ɨn/, /ɨm/ în, îm 44 Џ џ gea // g
Le seul diacritique utilisé était la brève (˘) pour marquer une semi-voyelle, sur и, i, ȣ, ѡ.
Voici, en guise d’exemple de texte, Notre Père en cyrillique roumain (vers 1850) translittéré en alphabet roumain actuel :
Татъль ноструTatăl nostru 350px|thumb Tatăl nostru, carele ești în ceriuri: Sfințascăsenumele tău: Vie împărățiia ta: Fie voia ta, pre cum înceriu, și pre pământ. Pâinea noastră cea de toatezilele, dăneo noao astăzi. Și ne iartă noao datoriilenoastre, pre cum și noi ertăm datornicilornoștri. Și nu ne duce pre noi în ispită. Cine izbăveaște de cel rău. Că ata iaste împărățiia, șiPutearea, și mărirea în veaci, amin.
L’alphabet latin est sporadiquement utilisé à partir du , mais avec la graphie hongroise ou polonaise de l’époque, comme dans le livre de chants religieux protestants traduits du hongrois, daté entre 1570 et 1573 (le plus ancien texte roumain en alphabet latin)Pantaleoni 2007, . ou dans le « Notre Père » transcrit en graphie polonaise par le boyard moldave Luca Stroici, publié en 1594 par un savant polonaisPantaleoni 2007, ..
Au , les lettrés roumains de Transylvanie, groupés dans le mouvement culturel de l’École transylvaine influencée par les Lumières françaises, insistent sur l’origine latine du roumain et préconisent le passage à un alphabet latin adapté à la langue roumaine. L’un des protagonistes de ce mouvement, Samuil Micu Klein, propose en 1779 les premières règles concernant l’écriture latine du roumainCarte de rogacioni pentru evlavia homului chrestian [« Livre de prières pour la dévotion de l’homme chrétien »], Vienne, 1779.. En 1819, , un autre membre de l’École transylvaine, publie des propositions détaillées pour cette graphieDans Ortographia Romana sive latino-valachica una cum clavi qua penetralia originationis vocum reserantur, Buda, 1819., puis, en 1825 paraît un dictionnaire roumain-latin-hongrois-allemand, ouvrage collectif qui reprend aussi celui de 1819Lesicon romanescu-latinescu-ungurescu-nemțescu [« Dictionnaire roumain-latin-hongrois-allemand »], Buda 1825 (consulté le 28 mai 2017).. Dans la préface et dans le corps du dictionnaire, le texte roumain apparaît en alphabet latin et en cyrillique. L’orthographe proposée est fondée sur le principe étymologique. Plusieurs autres orthographes étymologiques seront proposées par la suite.
Entre 1797 et 1828, l’écriture cyrillique est plusieurs fois simplifiée. À la suggestion de Ion Heliade RădulescuGramatica românească (Grammaire roumaine), Sibiu, 1828., intellectuel de Valachie, entre 1830 et 1860, on utilise un alphabet dit « de transition », formé de lettres cyrilliques et latines. Dans le même temps, I. H. Rădulescu propose une orthographe à peu près phonémique, influencée par celle de l’italien.
L’alphabet de transition était le suivant :
+ Lettres A a Б Б В в G g D d E e Ж ж Ḑ ḑ Z z I i Ĭ ĭ K k Л л M m N n O o П п Р р S s T t У ȣ F f Х х Ц ц Ч ч Щ щ Ш ш Ъ ъ Î î Џ џ Équivalentsactuels a b v g, gh d e j z z i i c, ch l m n o p r s t u f h ț c ș șt ă î g
thumb|300px|Fragment de Dimitrie Bolintineanu, Călătorii pe Dunăre și în Bulgaria (Voyages sur le Danube et en Bulgarie), 1858, écrit en alphabet de transition
En 1860, on passe enfin à l’écriture latine, avec une orthographe étymologique. Un exemple remarquable de cette écriture est le dictionnaire du roumain d’August Treboniu Laurian et Ioan C. Massim, publié en 1871. Exemple d’article de ce dictionnaireGlossariu care coprinde vorbele d’in limb’a romana… [« Glossaire qui comprend les mots de la langue roumaine… »], Bucarest, Noua Typographia a Laboratoriloru Romani, 1871, . (consulté le 24 février 2023) :
+ Texte original Transcription actuelle Traduction BAIATELLU, s. m., deminutivu d’in baiatu, 1. in intellessu propriu: are unu baiatellu formosu ca unu angerellu; — 2. in intellessu metaforicu, cu espressione de desmerdare, in locu de amatu: de candu te ai dussu, baiatelle, n’amu mai pusu la gutu margelle. BĂIEȚEL, s. m., diminutiv din băiat, 1. în înțeles propriu: are un băiețel frumos ca un îngerel; — 2. în înțeles metaforic, cu expresiune de dezmierdare, în loc de amat: de când te-ai dus, băiețele, n-am mai pus la gât mărgele. GARÇONNET, s. m., diminutif de garçon, 1. au sens propre : elle a un garçonnet beau comme un petit ange ; — 2. au sens métaphorique, en cajolant, au lieu de bien aimé : depuis que tu es parti, mon petit gars, je n’ai plus mis de perles au cou.
thumb|Couvercle de bouche d’égout de Bucarest datant d’avant 1904. L’inscription en graphie actuelle serait BUCUREȘTI CANALIZARE
De grandes polémiques ont lieu entre partisans de l’orthographe étymologique et ceux de l’orthographe phonémique jusqu’en 1881, lorsque l’Académie roumaine tranche en faveur de cette dernière. Cependant, les confrontations entre adeptes des deux principes ne cessent pas, puisqu’il reste des éléments étymologiques dans cette orthographe.
Les réformes les plus importantes qui touchent l’orthographe, allant généralement dans le sens de sa simplification, sauf les deux dernières, sont appliquées en 1904, 1932, 1953, 1964 et 1993.
Au début du , on simplifie la graphie comme suit : On réduit la transcription de la voyelle /ɨ/ à â et à î. En effet, en raison du principe étymologique, on la notait aussi par ê et par û. Toujours pour renforcer le caractère phonémique de la graphie, on ne note plus le /ə/ évolué de e latin par ĕ : împĕrat → împărat « empereur ». La brève disparaît aussi du ĭ notant /j/ et [ʲ] (grecĭ → greci « Grecs ») et du ŭ /w/ : noŭ → nou « nouveau ». On élimine aussi ḑ pour /d/ latin évolué en /z/ : ḑi → zi « jour ».
En 1953, on élimine la lettre â, puis, en 1964, on la réintroduit, mais seulement dans le mot român et ses dérivés, pouvant aussi être utilisée dans les noms de famille (exemple : Brâncuși). En 1993, on revient aux règles d’avant 1953 concernant â (voir plus loin L’orthographe roumaine).
Écriture actuelle Alphabet latin L’alphabet latin du roumain est constitué de 31 lettresSection d’après Cojocaru 2003, , sauf les informations des sources indiquées à part. :
A a, Ă ă, Â â, B b, C c, D d, E e, F f, G g, H h, I i, Î î, J j, K k, L l, M m, N n, O o, P p, Q q, R r, S s, Ș ș, T t, Ț ț, U u, V v, W w, X x, Y y, Z z.
Q q, W w, Y y (officiellement introduites dans l'alphabet en 1982) et K k ne font pas partie de l’alphabet roumain de base ; ces lettres ne sont utilisées que pour écrire les mots importés, tels que kilogram, quasar, watt et yoga.
Les noms officiels des lettres ont varié au cours du temps. Aujourd’hui, l’Académie roumaine accepte plusieurs variantes dont le nombre, pour certaines consonnes, arrive à troisDOOM 2, 2005. :
a, ă, â din a, be/bî, ce/cî, de/dî, e, ef/fe/fî, ge/ghe/gî, haș/hî, i, î din i, je/jî, ka/kapa, el/le/lî, em/me/mî, en/ne/nî, o, pe/pî, kü, er/re/rî, es/se/sî, șe/șî, te/tî, țe/țî, ve/vî, dublu ve/dublu vî, ics, igrec, ze/zet/zî
Le diacritique correct sous les lettres Ș et Ț est la virgule souscrite, mais c’est la cédille qui s’est imposée dans la période de début de la saisie sur ordinateur, à cause de l’absence des variantes correctes dans les jeux de caractères, ce qui fait que ces lettres s’écrivent encore parfois Ş et Ţ, bien que le diacritique correct ait été introduit dans Unicode 3 à la demande de l’Académie roumaine.
Valeurs phonémiques des lettres et des groupes de lettres
Lettres :