La Rígsþula ou Rígsthula (Chant de Rígr en vieil islandais) est un poème de l'Edda poétique, recueil de poèmes de la mythologie nordique. Il présente un dénommé Ríg (ou Rígr), qui n'est autre que le dieu Heimdall, en père de l'humanité. Dans le poème, il passe une nuit dans trois foyers différents et engendre avec chaque femme les trois grandes classes (ou races) d'hommes ; esclaves, paysans libres et nobles, rapportant ainsi ce poème à une division tripartite de la société... Le fond authentique nordique du poème est contesté par des spécialistes qui y voient notamment des influences extérieures, toutefois la notion de Destin, son caractère sacré, et le fait qu'il s'intéressera de manière préférentielle à une dynastie, lignée ou famille particulière n'est pas étrangère aux textes mythologiques et sagas nordiques. et constitue même parfois le thème central de l'histoire, ce à quoi tous les héros se soumettent (l'exemple le plus célèbre étant la Völsunga saga)..

Le poème est composé d'une courte introduction en prose et 48 strophes, mais il manque la fin qui ne nous a pas été préservée. Il nous est parvenu incomplet dans la dernière page conservée du Codex Wormianus, après l'Edda de Snorri. Le poème semble ancien et pourrait dater d'avant l'an 1000, mais le seul manuscrit dans lequel il est préservé date d'environ 1350 Karl G. Johansson, Rígsþula och Codex Wormianus: Textens funktion ur ett kompilationsperspektiv, In Alvíssmál, 8, 1998, pp. 67–84 (résumé en anglais p. 84). Toutefois la majorité des spécialistes situent la composition du poème entre le et le , d'un auteur sans doute islandais ..

Synopsis

La race des esclaves

On apprend dans l'introduction en prose que le dieu Heimdall arrive à une maison et dit qu'il s'appelle Rígr. Commencent ensuite les vers. Heimdall pénètre par le portail entrouvert et rejoint un couple, Aïeul et Aïeule, qui lui sert un repas pauvre. Les strophes 5 et 6 sont récurrentes dans ce poème :

5. Rígr kunni þeim ráð at segja, reis hann upp þaðan, réðsk at sofna; meir lagðisk hann miðrar rekkju, en á hlið hvára hjón salkynna.5. Rígr avait Des conseils à leur donner ; Puis il se coucha Dans le mitan du lit De chaque côté de lui Les maîtres de céans

6. Þar var hann at þat þríar nætr saman, gekk hann meir at þat miðrar brautar, liðu meir at þat mánuðr níu ..6. Il y resta Trois nuits pleines ; Il s'en alla alors Par le mitan de la route ; Passèrent là-dessus Neuf mois.

Le poème révèle ensuite qu'Aïeule enfante d'un enfant noir de peau, et ils le nomment Thrall (Esclave). Celui-ci grandit et apprend à exercer sa force en effectuant des fardeaux toute la journée. Il rencontre une fille nommée Thír (Serve) avec qui il a une vingtaine d'enfants qui sont tous nommés dans le poème (leurs noms ont chacun des significations péjoratives comme Braillard, Bouseux, Grossier, Puant...etc.). Le poème précise que leur travail consiste à poser des enclos, garder les chèvres...etc. Ainsi « de là provient la race des esclaves » (strophe 13)..

La race des hommes libres

Ensuite Rígr arrive à une halle dont le portail est entrouvert, il passe et voit un couple qui « vaquait à ses affaires » (str. 14) et qui sont nommés Grand-Père et Grand-Mère dans le poème. Après un passage très similaire aux strophes 5 et 6 citées précédemment on apprend que Grand-Mère enfante d'un garçon qu'ils nomment Karl (Homme), aux cheveux roux, « les joues roses, des yeux vifs ». En grandissant il apprend les métiers de paysan et d'artisan. Il se marie ensuite avec une fille nommée Snör (Bru) avec qui il a une vingtaine d'enfants dont les noms sont tous énumérés dans le poème comme précédemment, et qui ont plutôt un rapport avec la vie et les métiers d'artisans respectables comme Brave, Forgeron, Voisin...etc. « De là provient la race des hommes » (str. 25)..

Les premiers nobles

Ensuite Rígr arrive à une salle dont le portail est clos et s'ouvre avec un anneau. Il y pénètre et y trouve un couple nommé dans le poème Père et Mère qui lui préparent un festin. S'ensuit encore un passage très similaire aux strophes 5 et 6 citées. Mère enfante d'un garçon qu'ils nomment Jarl, aux cheveux blond pâle, aux joues brillantes et aux yeux perçants. En grandissant il apprend à fabriquer des armes et à les manier. Ensuite Rígr lui enseigne les runes, et lui révèle qu'il est son père, et lui dit de s'approprier des terres. Jarl conquiert donc des pays par les armes, et il répartit les richesses. Il marie ensuite une fille « aux doigts fins, blanche et sage » appelée Erna (vive, valeureuse) avec qui il a une dizaine de garçons qui sont énumérés ici et qui portent des noms comme Fils, Enfant, Chef, Héritier, etc. Ils apprennent la fabrication et le maniement des armes.

Le plus jeune, Konr (ou Kon) (Homme.), apprend les runes et leur magie, et le langage des oiseaux. Il dépasse en science son père Jarl et hérite de son patrimoine. Certaines des dernières strophes sont mutilées, mais on comprend que Konr chasse l'oiseau en forêt et une corneille lui dit qu'il ferait mieux de « monter des chevaux [...] et d'abattre les guerriers » (str. 47). L'oiseau lui explique que Danr et Danpr possèdent des halles plus riches que la sienne, et qu'ils sont de bons meneurs de guerre..

Commentaires

Structure du poème

Le poème suit une structure particulière qui n'est pas étrangère au système de narration de contes mythologiques et folkloriques en général. Il peut être divisé en trois parties à la narration presque identique. Ríg s'invite pendant trois nuits dans trois foyers différents qui sont de plus en plus riches, et couchant avec la maitresse de maison, qui enfante un garçon qui sera le père d'une des trois classes sociales. Si le dernier foyer est fermé à clef, c'est pour souligner qu'il est plus riche, ainsi le portail est fermé pour protéger des biens. À la naissance de chaque premier fils, il est répété dans le poème qu'il est aspergé d'eau. Il ne s'agit pas d'un baptême mais d'un rite de lustration présent dans beaucoup de religions, connu en Scandinavie sous le nom d'ausa barn vatni. Ce rite est évoqué à la strophe 158 des Hávamál.; Odin se vante de connaitre le treizième charme rendant un jeune homme invincible s'il le récite en lui versant l'eau lustrale.

Les trois foyers, de plus en plus riches, sont composés d'un couple successivement appelé Aïeul et Aïeule, puis Grand-père et Grand-mère, et enfin Père et Mère. Ceci renvoie au fait que chaque nouvelle génération vit mieux et est plus aisée que la précédente. Jarl, le premier noble, serait descendant à la quatrième génération de pères chacun successivement supérieurs en termes de classe sociale que leur père..

Heimdall en père de tous les hommes ?

Heimdall en père de tous les hommes est confirmé dans un autre poème de l'Edda poétique, la Völuspá, dès la première strophe :

1. Hljóðs bið ek allar helgar kindir, meiri ok minni, mögu Heimdallar .. 1. Silence je demande à tous Les êtres sacrés, Petits et grands Fils de Heimdallr.;

La strophe 43 du Hyndluljóð semble également faire référence à la parenté d'Heimdall avec ..

Néanmoins, présenter Heimdall en père de l'humanité est curieux car cela ne correspond pas à sa principale caractéristique de gardien du monde des dieux Ásgard, qui sonnera sa corne au commencement de la bataille prophétique du Ragnarök. Des spécialistes se sont donc portés sur la signification de son nom. La première syllabe, heim-, renvoie indiscutablement à « monde ». La fin, -dallr (de Heimdallr), est plus discutée. Pour confirmer les dires de ce poème, certains y ont vu une étymologie pour « soutien » et « support », faisant ainsi de Heimdall le « pilier du monde »...

Régis Boyer constate que cette fonction de père de l'humanité n'est pas fortuite. En effet, Heimdall est opposé à Loki, ainsi il incarnerait l'anti-désordre, donc l'attribuer la création de l'ordre social s'inscrit dans cette même logique.

En revanche, Karl Johannson soutient que le lien expliqué entre Heimdall et Ríg dans l'introduction en prose du poème a été le fait du compilateur du Codex Wormianus qui connaissait la première strophe de la Völuspá. Le compilateur aurait interprété à sa manière la véritable identité de Ríg, ou ce serait un rajout servant à inscrire ce poème parmi les autres textes mythologiques du codex.

Un reflet de la société Viking La Rígsþula présentant des interactions sociales entre hommes permet de se rendre compte des normes sociales dans les sociétés Vikings ou germaniques, ou de vérifier le réalisme du poème avec ce que l'on sait du fonctionnement de ces sociétés.

Jarl et Konr sont les seuls qui apprennent de Ríg la connaissance des runes, ce qui reflète bien la société Viking dans laquelle cette connaissance est l'apanage des nobles..

Théories

Tripartition fonctionnelle indo-européenne

Georges Dumézil, philologue et comparatiste français, s'est servi entre autres de la Rígsþula pour démontrer sa théorie de la tripartition des sociétés et théologies indo-européennes ; en une fonction (ou classe) sacerdotale, une fonction guerrière, et une fonction productrice (artisans, paysans, fécondité). En effet, chez les Germains la théologie trifonctionnelle est claire, avec Odin, Thor et Freyr représentant respectivement les trois fonctions. Seulement leurs sociétés ne sont pas divisées de telle manière, chose qu'avait d'ailleurs remarqué Jules César dans ses Commentaires sur la Guerre des Gaules, notant que les Germains ne possédaient pas une classe sacerdotale comme les Gaulois les druides. Dans les pays scandinaves, il existait une classe guerrière, et une classe paysanne consciente de sa fonction (avec comme dieux Njord et Freyr), mais toujours pas de classe sacerdotale, présente pourtant chez d'autres indo-européens comme les Indo-Iraniens et les Celtes. Toutefois la structure de la Rígsþula est tout à fait en accord avec la tripatition fonctionnelle indo-européenne.

Dans la Rígsþula, Thrall (l'esclave) et sa descendance sont relégués tout en bas de la hiérarchie sociale, de fait ils ne font même pas partie des trois classes principales de la société. En cela ils sont similaires aux sudras (serviteurs) de l'Inde classique, inférieurs aux trois autres classes varna qui représentent les trois fonctions., sacerdotale (brâhmane), guerrières (kshatriya), productrices (vaishya). Il semblerait à priori que la Rígsþula ne présente pas la fonction sacerdotale, mais c'est sans voir le rôle réel du dernier fils du noble-guerrier Jarl ; Konr.. En effet, celui-ci n'a de pouvoir qu'en tant que magicien, qui maîtrise mieux les runes que son père grâce aux enseignements de Heimdall. Il comprend aussi les animaux. En cela il possède des attributs clairement magiques, il représente donc la fonction sacerdotale, son père Jarl la fonction guerrière, et Karl la fonction productrice. Thrall, lui, est inférieur, à part..