La République khmère a existé de 1970 à 1975. Elle se situe dans l'histoire du Cambodge entre le royaume qui succéda au protectorat français et le Kampuchéa démocratique du régime des Khmers rouges. Officiellement déclarée le , après la déposition du prince Norodom Sihanouk, le , la République khmère était administrée par un gouvernement pro-américain dirigé par le général Lon Nol.

Histoire de la République khmère

Contexte

Le changement de régime, régulièrement appelé coup d'État avait été motivé par la tolérance de Norodom Sihanouk vis-à-vis de l'activité nord-vietnamienne aux frontières du Cambodge. Les communistes vietnamiens, lourdement armés, avaient pris de facto le contrôle de vastes zones de l'est du Cambodge. Par ailleurs l'économie cambodgienne donnait des signes d’essoufflement, victime de la politique de neutralité dans le conflit américain au Vietnam Milton Osborne, Sihanouk, Prince of Light, Prince of Darkness. Silkworm 1994.

Avec l'éviction de Sihanouk, le Royaume du Cambodge est devenu une république, bien que le trône ait été officiellement vacant depuis la mort du roi Norodom Suramarit en 1960. Le nouveau régime mis en place était de droite, nationaliste et pro-américain. À ce titre ce gouvernement stoppa toute coopération clandestine avec le régime nord-vietnamien et le Việt Cộng, et apporta au contraire son soutien à Saïgon dans le cadre de la guerre du Viêt Nam. La République khmère entra alors en conflit, à l'intérieur même de ses frontières, contre le Front uni national du Kampuchéa (FUNK), une alliance assez large entre les partisans de Sihanouk et le Parti communiste du Kampuchéa. L'insurrection elle-même a été menée par le CPNLAF, les . Elle était à la fois soutenue par l'Armée populaire vietnamienne (PAVN) et le Front national de libération du Sud Viêt Nam (FNL, ou Việt Cộng), qui occupaient déjà une partie de Cambodge dans le cadre de sa guerre contre les Sud-Vietnamiens.

vignette|alt=Il s'agit d'un portrait de l'intéressé, visiblement en tenue de combat.|Lon Nol, alors premier ministre. Les parlementaires cambodgiens qui ont fondé la République khmère, ont été tout d'abord massivement soutenus, financièrement et militairement, par les États-Unis, mais échouèrent à mener leur armée (la , ou FANK) à la victoire face au et aux forces vietnamiennes du et du du fait de la fin de l'aide américaine à la suite de la démission du président Nixon. La République est finalement tombée le , quand les troupes communistes cambodgiennes khmères rouges ont pris Phnom Penh.

1970 : déposition de Sihanouk

Sihanouk a lui-même affirmé que ce qu’il qualifiait de coup d'État était le résultat d'une alliance entre son ennemi de longue date, Son Ngoc Thanh, nationaliste d'extrême droite exilé, le prince Sisowath Sirik Matak (présenté par le monarque déchu comme un autre prétendant mécontent au trône cambodgien) et la CIA, qui souhaitait installer un régime plus explicitement des États-Unis d'Amérique dans la région Norodom Sihanouk, My War with the CIA, Pantheon, 1972, p.37. Cependant l'implication de la centrale américaine n'est pas établie, bien qu'il semble que des sections de l'establishment militaire des États-Unis auraient eu une certaine implication, au moins en offrant un « accompagnement » et une « formation » aux conspirateurs Ben Kiernan, How Pol Pot came to power : colonialism, nationalism, and communism in Cambodia, 1930-1975, .

Le , alors que Sihanouk était en France, officiellement pour raison de santé, des manifestations eurent lieu à l’est du pays, dans la région de Svay Rieng, contre la présence des troupes vietnamiennes. Les protestataires affirmaient être victimes de réquisitions de personnels et de charriots pour transporter du matériel de guerre et d’être entravés dans leurs libertés de circulation par des mesures administratives vexatoires Ros Chantabrot, La République khmère, partie I, , (), .

La manifestation était suivie d’une seconde plus importante, le à Phnom Penh, mais cette dernière dégénéra en émeutes anti-vietnamienne, au cours desquelles les ambassades nord-vietnamienne et du furent saccagées William Shawcross, Une tragédie sans importance : Kissinger, Nixon et l'anéantissement du Cambodge, (), 119. Il semble probable que cette émeute ait été au moins tolérée, et éventuellement activement organisée par Lon Nol, alors Premier ministre, ainsi que par son adjoint le prince Sisowath Sirik Matak. Le lendemain, le Premier ministre a fait fermer le port de Sihanoukville - alors utilisé pour introduire clandestinement des armes destinés au - et lance un ultimatum au Việt Cộng : toutes les forces vietnamiennes présentes au Cambodge étaient sommées de se retirer dans les 72 heures (c'est-à-dire le 15 mars au plus tard) ou devraient faire face à une action militaire Sutsakhan, Lt. Gen. S. The Khmer Republic at War and the Final Collapse Washington DC: U.S. Army Center of Military History, 1987, p. 42.. Malgré ces actions, en contradiction explicite avec la politique de tolérance partielle de l'activité nord-vietnamienne pratiquée par Sihanouk, il apparaît que Lon Nol eut une grande réticence à destituer le chef de l'État : il a d'abord probablement simplement voulu appliquer plus de pression sur les Nord-Vietnamiens Marlay, R. and Neher, C. Patriots and tyrants, Rowman & Littlefield, 1999, p.165.

Le , une réunion de conciliation était organisée à Phnom Penh entre les représentants communistes vietnamiens et ceux du gouvernement. Elle se termina sur un constat d’échec, les uns voulant axer les conversations sur le dédommagement des dégâts causés aux ambassades, les autres désirant définir les modalités de retrait des troupes du Việt Cộng du sol cambodgien ; aucune des deux parties ne montrait alors le moindre empressement à accéder à la demande de son interlocuteur .

Le même jour, l'assemblée se réunit pour interroger Oum Manorine, le beau-frère du roi, secrétaire d'Etat à la Défense et le chef de la police Sosthène Fernandez, secrétaire d’État à l’intérieur, chargé de la sécurité nationale, sur des accusations de contrebande de textiles en provenance de Hong Kong. Une attaque contre une personne aussi proche du prince était une première. Devant l’assemblée, des centaines d’étudiants brandissant des slogans antivietnamiens et protégés par des éléments para militaires en civil disséminés par Lon Nol dans la foule, bloquaient l’accès du bâtiment à la police de Manorine. Douc Rasy, Sim Var et d’autres députés connus pour leur opposition au chef de l’État suggérèrent de reporter les discussions sur les problèmes de contrebande et de traiter les sujets évoqués par les manifestants. Quatre propositions furent déposées. Trois concernaient les manifestations antivietnamiennes alors que la dernière, manuscrite et anonyme, accusait David Porter Chandler, The Tragedy of Cambodian History : Politics, War, and Revolution Since 1945, (), 195-196.

Dans le débat qui suivit, Douc Rasy demandait un renforcement de l’armée afin de lutter contre l’expansion vietnamienne, brandissant la menace, si ses conseils n’étaient pas suivis, d’une annexion pure et simple du Cambodge par son voisin oriental. Il partit ensuite dans une diatribe de défense de la nation khmère, ajoutant , ce qui déclencha un tonnerre d’applaudissements. Alors que Sihanouk semblait vouloir utiliser les manifestations pour convaincre la Chine et l’Union soviétique de faire pression sur leur allié vietnamien afin qu’il limite ses implantations au Cambodge, Douc Rasy et ses partisans, quant à eux voulait s’en servir contre leur monarque à qui ils attribuaient la responsabilité de l’installation des bases du Việt Cộng David Porter Chandler, The Tragedy of Cambodian History : Politics, War, and Revolution Since 1945, (), 196.

Toutefois, les vues de Douc Rasy étaient loin de faire l’unanimité et beaucoup continuait à considérer Sihanouk comme incontournable et espéraient toujours le voir revenir rapidement. La route menant de l’aéroport au Palais royal avait été refaite et se préparait à être pavoisée. Le parlement, de son côté, avait décidé d’envoyer Yem Sambaur et Norodom Kanthoul à Moscou pour mettre le monarque au courant de la situation et lui demander de hâter son retour, mais il fit savoir qu’il refuserait de les recevoir. Il resta plus longtemps que prévu à Moscou et retarda son retour d’une semaine. Plus tard il justifiera ces atermoiements par des craintes pour sa sécurité, défiance qui fut légitimée par un message qu’il reçut de la reine Kossamak. Toujours est-il que ces retards allaient lui coûter son poste de chef de l’État.

À Phnom Penh, Oum Manorine avait tenté de faire incarcérer Lon Nol, mais sa tentative avait échoué et c’est lui qui fut arrêté. Le jour suivant, il fut démis de ses fonctions par l’assemblée et remplacé à la tête de la police par Sirik Matak. Lon Nol conservait la direction de l’armée. Dans la nuit qui précéda le , il décidait de soutenir la déposition du chef de l’État. Quel qu’ait pu être le déroulement des événements, cette approbation rangeait les militaires du côté des conjurés. À l’aube, des troupes furent déployées aux points stratégiques de la capitale alors que les aéroports de Phnom Penh et Siem Reap furent fermés David Porter Chandler, The Tragedy of Cambodian History : Politics, War, and Revolution Since 1945, (), 197-198.

Quand l’assemblée se réunit au petit matin, elle commença par un vote de défiance à l’encontre de Sosthène Fernandez qui démissionna sur le champ. Le scrutin se solda par 25 voix pour la motion, 6 contre et 36 abstentions. David Porter Chandler estime que le retour de l’intéressé moins de deux mois plus tard à un poste de responsabilité supérieure accréditerait la thèse que ce vote de défiance avait en fait pour but de sonder les intentions des parlementaires quant aux décisions qu’il fallait prendre par la suite David Porter Chandler, The Tragedy of Cambodian History : Politics, War, and Revolution Since 1945, (), 198.

Les débats se poursuivirent sur l’article 15 de la constitution qui permettait de déclarer la patrie en danger et de suspendre certaines libertés civiques ; plusieurs interlocuteurs demandaient de l’appliquer et la résolution fut adoptée à l’unanimité. À 11 heures du matin, les députés furent invités à discuter du . Plusieurs orateurs se succédèrent à la barre pour accuser le prince, sa femme et leur entourage de trahison, corruption et de mener un train de vie dispendieux aux frais de l’État. Le festival du film de Phnom Penh de 1969, destiné à promouvoir l’œuvre cinématographique du monarque, et les casinos, ouverts pour renflouer les caisses de l’État, furent présentés comme des insultes faites au peuple, tout comme les accusations de Sihanouk envers certains politiciens coupables selon lui de . Un participant reprochait au prince de . Pendant près de deux heures, les différents orateurs accusèrent nommément Sihanouk et ses proches de tous les maux de la terre. Comme le nota Philippe Meyer, .

À 13 heures, une défiance était votée à l’encontre de celui que certains des députés avaient nommé chef de l’État à vie une dizaine d’années au préalable. Le scrutin se serait conclu par 89 voix contre le prince et 3 voix pour, mais le résultat sera modifié et sera plus tard présenté comme une décision unanime. Cheng Heng, tout en conservant la présidence de l'assemblée nationale était nommé chef de l’État par intérim jusqu’à la tenue de nouvelles élections.