L'expression « identité nationale », dont l'utilisation est devenue assez courante à partir des années 1980, a connu une certaine vogue en France dans la première décennie du . Elle a été et reste la source de nombreuses controverses, témoignant à la fois du flou de sa définition et de son usage souvent équivoque, qui en font, selon la formule de deux sociologues britanniques, « un des concepts les plus discutés mais les moins compris de la fin du »David McCrone et Paula Surridge, « National Identity and National Pride », in Roger Jowell, et al. British and European Social Attitudes, the Fifteenth Report, Ashgate, Aldershot, 1998..

Cette terminologie est notamment citée dans un traité de l'Union européenne :

Histoire

Définition : des ambigüités fondamentales Pour Gérard Noiriel, spécialiste de l’histoire de l’immigration, le terme vient de la . Selon lui, est un produit de « la pensée de 1968 », quand , et est utilisé par le régionalisme contre . Dans les années 1980, « il y a un retournement avec le Front national qui va imposer l’expression dans le vocabulaire courant. C’est à partir de ce moment que la droite et l’extrême droite récupèrent la notion » qui « est toujours lié au vocabulaire sécuritaire, c’est-à-dire au vocabulaire de la menace. Barrès est typique de ce point de vue : il s’agit de présenter l’étranger comme danger vital pour la nation. Il y a donc une connotation qui n’est d’ailleurs pas présente dans tous les pays ». Le concept nationaliste existait auparavant sous le terme « d’âme » ou de « caractère national »« L'identité nationale » en France, Cairn.info, 2007.

La nation, concept protéiforme

Bien que dès 1907 le social-démocrate autrichien Otto Bauer, dans La Question des nationalités et la social-démocratie, ait insisté sur la nécessité de définir scientifiquement l'essence de la nation, le discours des sciences humaines et sociales montre qu'aujourd'hui cette question n'a toujours pas été définitivement réglée. En effet, même si le concept de nation, parfois employé concurremment avec celui de peuple, évoque toujours l'existence d'une communauté homogène d'individus, il ne fait actuellement pas l'objet d'une définition unique et est entendu de manière différente selon les plans sur lesquels on se place pour en choisir les éléments fédérateurs. En français, pour les peuples qui disposent d'un État, il y a souvent une double-définition des mots « nation » ou « peuple » : la nation délimitée par l'État, et la nation délimitée par des « faits sociaux intégrateurs ».

La nation délimitée par l'État La nation peut être définie d'une manière assez simple à partir d'éléments purement juridiques. Elle se présente alors comme la communauté des habitants d'un territoire soumis à l'autorité d'un pouvoir souverain organisé sous la forme d'un appareil d'État qui leur reconnaît la citoyenneté, ou encore la nationalité politique. Selon la constitution de chaque État, le droit du sol et le droit international, l'identifiant (« ethnonyme ») d'une nation désigne les citoyens de ce territoire et eux seuls, quelles que soient leurs langues et traditions culturelles : par exemple, aux points de passage frontaliers, nul ne demande à un Français s'il est d'origine alsacienne, antillaise, auvergnate, basque, berrichonne, bretonne, bourguignonne, corse, kabyle, occitane, picarde, réunionnaise ou tahitienne, ni quelles sont ses éventuelles croyances religieuses.. Cette conception assimilant la nation aux ressortissants d'un État est consacrée par le droit public et trouve notamment une confirmation officielle dans les appellations de Société des Nations, puis dOrganisation des Nations unies, retenues après les Première et Seconde Guerres mondiales pour rassembler les États dans des institutions internationales à vocation mondiale..

La nation délimitée par des « faits sociaux intégrateurs » L'expression « faits sociaux intégrateurs » s'inspire des « faits sociaux intégratifs » d'Alexandre Dorna dans Le retour du caractère national ?Alexandre Dorna, Le retour du caractère national ? - C@hiers de psychologie politique, , . ; c'est une définition le plus souvent ethnographique, conforme au droit du sang et à l'appartenance linguistique et culturelle, où l'« ethnonyme » désigne un groupe ethnique, éventuellement majoritaire dans un État, minoritaire ailleurs, et cela quelle que soit la citoyenneté de ses membres, y compris en diaspora : ainsi un « Russe » reste un russe ethnique partout dans le monde, qu'il soit citoyen estonien, moldave, allemand, français, britannique, suisse, kazakh ou canadien ; en revanche un Touvain ou un Yakoute n'est pas un russe ethnique, même s'il est citoyen de la Russie. En français, les nations, communautés ou peuples ne disposant pas d'un État en propre et répartis dans un ou plusieurs États (Acadiens, Berbères, Inuits, Kurdes, Quechuas, Roms, Yanomamis…) sont toujours l'objet de cette seconde définition, ethnographique, qui prend en compte des éléments multiples relevant de toutes les disciplines des sciences humaines, notamment la sociologie et la psychologieDavid McCrone et Paula Surridge, « National Identity and National Pride » in Roger Jowell, et al. British and European Social Attitudes, the Fifteenth Report, Ashgate, Aldershot, (1998)Index de l'Aménagement linguistique dans le monde, Université de Laval (Quebec) ..

Sont alors tenus pour facteurs de « rattachement national » tous ceux réputés induire des comportements collectifs communs. À la prise en compte de données objectives comme le territoire, les institutions, la langue, la religion ou l'ethnie, vient alors s'ajouter celle de paramètres tels l'histoire, la culture ou même la politique d'un paysAinsi, les statistiques de la république fédérative socialiste de Yougoslavie suivent des critères différents de ceux des linguistes et des démographes internationaux, car ils visent à justifier l'organisation fédérale du pays. La définition d'une nationalité (narodni) monténégrine différente de la serbe alors que les uns comme les autres parlent la même variante de serbo-croate et pratiquent le même christianisme orthodoxe, ou macédonienne différente de la bulgare alors que les uns comme les autres sont bulgarophones et orthodoxes (cf.: Jacques Leclerc, « Bulgarie : données démolinguistiques » dans L'aménagement linguistique dans le monde ) ou encore « serbe de langue romane » différente de la roumaine alors que les uns comme les autres sont roumanophones et orthodoxes. Ces catégorisations, toujours en place dans les Instituts de statistique des états héritiers de la Yougolavie, exprimaient la volonté politique du parti communiste de justifier l'autonomie du Monténégro au sein de la Yougoslavie, l'appartenance de la Macédoine à cette même Yougoslavie, et dans le cas des Roumains, l'accord de reconnaissance réciproque des minorités avec la Roumanie portant uniquement sur les populations de Voïvodine et du Banat, mais pas sur celles des Portes de Fer de part et d'autre du Danube. Enfin, la définition tardive d'une « nationalité musulmane » (sur critère religieux, dans un État communiste officiellement athée) concernait seulement les serbocroates musulmans de Bosnie-Herzégovine mais pas ceux de Serbie ni du Monténégro : ces derniers, surnommés goranes ou sandjakis, n'apparaissaient initialement pas dans les statistiques. Cette situation a alourdi les frustrations identitaires et attisé les tensions nationalistes: cf.: Jacques Leclerc, « La République fédérale socialiste de Yougoslavie, 1945-1992, 1.2 Les nationalités » dans L'aménagement linguistique dans le monde .. En 1913, Staline écrit dans l'un de ses articles, « Le Marxisme et la Question nationale ». qu'une « nationalité » est Joseph Staline, « Le Marxisme et la Question nationale », 1913, pages 9 et 10, in : Les œuvres complètes, Сталин И.В. Сочинения, traduction en français sous la direction de Georges Cogniot et Jean Fréville, Éditions sociales, Paris 1953;(lire en ligne la page)., complétant ainsi la définition du social-démocrate autrichien Otto Bauer écrivant, en 1907, que la nation est Le terme « communauté de destin » apparaît d’abord en allemand (Schicksalsgemeinschaft) sous la plume d'Otto Bauer dans son livre Die Nationalitätenfrage und die Sozialdemokratie, Vienne 1907, trad.fr.: La question des nationalités et la social-démocratie, Paris 1987, éd. Arcantère, , puis est récupéré par la droite conservatrice en 1936 sous la plume du théologien catholique, également autrichien, Alois Carl Hudal dans son ouvrage Die Grundlagen des Nationalsozialismus (« Les bases du national-socialisme ») 1936, dans le sens de comme l'analyse Hannah Arendt dans Les Origines du totalitarisme, tome Sur l’antisémitisme, trad. par Micheline Pouteau, Calmann-Lévy, Paris 1973 ; trad. révisée par Hélène Frappat, Gallimard, coll. « Quatro », Paris 2002 ; éd. poche, Seuil, coll. Points/Essais, , Paris 2005. ..

Dans cette démarche, la « nation » et les caractéristiques communes qu'elle implique présentent une telle consubstantialité que, souvent, les communautés y sont d'abord présupposées former ou non des nations, généralement en fonction de considérations idéologiques, la justification de leur qualification n'intervenant qu'ensuite en recourant aux éléments identitaires adaptés à la démonstration. On trouve notamment un bon exemple de ce raisonnement à caractère tautologique chez Staline dans « Le Marxisme et la Question nationale ». S'employant à contredire Otto Bauer, pour qui les Juifs de la diaspora, par leur communauté de caractère et de sort, constituaient une nation, Staline pose comme principe qu' et que celle-ci est le résultat d'une combinaison de facteurs. Pour lui . Cette démarche, révélant clairement qu'il postule déjà l'existence (ou l'inexistence) de certaines nations avant de la confirmer en usant des critères choisis à dessein, lui permet d'affirmer que bien que les Juifs aient en commun , la nation juive n'existe , faute notamment d'une implantation territoriale bien délimitée..

Il n'est pas étonnant que les « nations » définies selon des critères aussi élastiques ne coïncident pas forcément avec les États juridiquement reconnus, ni avec les ethnies décrites par les ethnologues scientifiques, basées sur une communauté de langue et de culture. Dix ans après avoir publié son article, Stalinen devenu entretemps « commissaire du peuple aux nationalités » dans le Conseil des commissaires du peuple issu de la révolution d'Octobre, a été à l'origine de toute une série de réformes de l'URSS qui, par la force, bouleversèrent, spolièrent, déplacèrent de nombreuses populations antérieurement reconnues comme constituant des « nations », notamment dans le Caucase, en les séparant ou en les regroupant arbitrairement. À l'inverse, d'autres groupes humains, susceptibles eux aussi d'être qualifiés de « nations » en application de cette classification, sont partagés entre des États différents. C'est, parmi beaucoup d'autres, le cas des Kurdes (répartis entre Iran, Irak, Syrie et Turquie), des Basques (établis aux confins de l'Espagne et de la France) ou encore des Lapons (disséminés sur les territoires polaires de la Suède, la Norvège, la Finlande et la Russie).

L'identité nationale : une communauté d'éléments fluctuants Les collectivités humaines offrent de nombreux exemples de rassemblements d'individus, structurés ou informels, liés par des caractères et des intérêts communs. La participation à certains d'entre eux, tels sociétés ou associations, est conditionnée par des formalités ou des actes juridiques précis permettant en principe d'en identifier avec certitude les membres.