Le Tartuffe ou l'Imposteur est une comédie de Molière en cinq actes et en vers créée le sur la scène du Théâtre du Palais-Royal.
Une première version en trois actes, dont on ne possède pas le texte, avait été donnée, sous le titre Le Tartuffe ou l'Hypocrite, au château de Versailles, le , devant et une partie de la cour. Sur les instances de l'archevêque de Paris, Hardouin de Péréfixe, le roi en interdit les représentations publiques. Molière entreprend de remanier sa pièce pour la rendre moins provocante, et le , au Palais-Royal, la troupe en donne une version en cinq actes intitulée L'Imposteur, dont on possède un synopsis précis. Interdite à son tour, elle n'a qu'une représentation. Dix-huit mois plus tard, à la faveur de la Paix clémentine, la version définitive est autorisée et connaît un immense succès publicP.-A. Touchard, préface de Le Tartuffe, ou L'Imposteur ; Molière : Œuvres Complètes, Éditions du Seuil, 1962..
L'interdiction de la pièce était sans doute dictée par des considérations de politique religieuse, en particulier par la nécessité de ne pas affaiblir l'Église catholique dans un temps où la dissidence janséniste faisait peser sur elle la menace d'un schisme. La concomitance presque parfaite entre la signature de la Paix clémentine et la première représentation publique du Tartuffe dans sa version définitive confirme cette hypothèse.
Cette interdiction a entraîné une importante « querelle », à laquelle ont pris part diverses personnalités de l'époque. L'histoire mouvementée du Tartuffe, considéré comme l'un des chefs-d'œuvre de son auteur, a donné lieu à l'écriture des trois principaux textes non théâtraux de Molière , dans lesquels se manifestent son habileté politique et son talent de polémiste.
Genèse de l'œuvre Première version : Le Tartuffe ou l'Hypocrite vignette|365x365px|Page du registre de La Grange dans laquelle est consignée la création à Versailles du premier Tartuffe.
Création et interdiction Les 7, 8 et , à Versailles, le jeune a offert trois journées de divertissement à quelque six cents invités sous le titre des Plaisirs de l'île enchantée. Le suivant, la troupe de Molière donne dans le même lieu, mais devant un public plus restreint, une comédie intitulée Le Tartuffe (ou simplement Tartuffe).
Cette unique représentation est chaleureusement accueillie ; le gazetier Jean Loret évoquera dans sa Muse historique une « comédie morale… de grand mérite et très fort au gré de la cour ». Pourtant, dans les heures ou les jours qui suivent, fait défense à Molière de représenter sa comédie « en public ». La relation officielle de ces fêtes de Versailles, qui sera publiée dans les derniers mois de l'année, confirmera le succès de la pièce et fera connaître une partie au moins des motifs de l'interdiction :
Certains historiens ont vu dans le veto royal l'effet d'une intervention de la reine-mère Anne d'Autriche, et suivantes. Voir aussi sur ces hypothétiques pressions, . ; mais une telle intervention de la mère du roi, qui, au témoignage de sa confidente et mémorialiste, , n'est attestée par aucun document de l'époque. L'interdiction serait due plus vraisemblablement à un compromis passé entre le jeune et son ancien précepteur, le tout nouvel archevêque de Paris, Hardouin de Péréfixe, qu'il avait chargé, quelques jours avant les fêtes, d'écraser la « secte janséniste », une hypothèse que semble confirmer l'article que la Gazette dite de Renaudot consacre aux deux affaires dans son ordinaire du Gazette de Renaudot, . :
De toute évidence, commente un historien, le roi a accepté l'idée
Début d'une « Affaire Tartuffe » L'annonce de l'interdiction de la pièce suscite aussitôt « la plus importante controverse de l'histoire du théâtre français ». Elle durera cinq ans et polarisera les positions sur les attributions respectives des pouvoirs civil et religieux, à un moment où cette question se posait en France avec une particulière acuité.
Dès le , Jean Loret se fait l'écho de la polémique naissante dans sa Muze historique :
On conçoit que cette satire de la dévotion ait plu au jeune roi, irrité, a-t-on dit, par les remontrances qu'il s'était entendu adresser au sujet de sa liaison avec Louise de La VallièreMaîtresse non encore déclarée du roi, sa fuite dans un couvent où était allé lui-même la chercher avait fait du bruit à la cour. Dans un de ses sermons du carême de 1662, Bossuet, secrétaire de la Compagnie du Saint-Sacrement, avait tonné contre le relâchement de mœurs qu'on observait dans l'entourage du roi. On lit également, à la du quatrième tome des Mémoires de Madame de Motteville : Voir aussi . ; irrité au point que, selon le père Rapin, il aurait pu suggérer à Molière le sujet de sa comédieMémoires du P. René Rapin de la compagnie de Jésus, .. Ce serait donc en pleine connaissance de cause que avait invité Molière à donner une avant-première du Tartuffe à Versailles.
S'il apparaît aujourd'hui que les historiens ont largement surestimé l'influence réelle de la Compagnie du Saint-Sacrement et son rôle dans l'interdiction du TartuffeVoir Rey & Lacouture, Molière et le Roi. L'Affaire Tartuffe, ., il n'en reste pas moins que des croyants sincères pouvaient être choqués par la présence sur une scène de théâtre d'un directeur de conscience fourbe et lubrique, et l'on conçoit que se soit laissé convaincre par Péréfixe qu'il devait assumer son rôle de « Fils aîné de l'Église » et interdire à Molière de présenter en public « une pièce de théâtre capable de produire de très dangereux effets »La Gazette du ..
En , Pierre Roullé, curé de l'église Saint-Barthélemy de Paris, antijanséniste notoireSur ce personnage haut en couleur et mal connu des historiens, voir Rey & Lacouture, Molière et le Roi. L'Affaire Tartuffe, . et auteur d'un manuel sur la direction de conscienceLa Sainte Conduite de l’Homme en ce monde, ou la Vie de salut et méthode salutaire qu’il faut nécessairement garder au commencement, au progrez & à la fin de la vie pour estre sauvé. Composée par Messire Pierre Roullé, Prestre, Conseiller, Aumosnier & Predicateur Ordinaire du Roy, Docteur en la Faculté de Theologie de Paris, de la Maison & Société de Sorbonne, et Curé de S. Barthelemy de cette ville de Paris. Dediée à la Reine Mere. Paris, Gilles Gourault, 1662. Le seul exemplaire connu se trouve à la réserve de la Bibliothèque Sainte-Geneviève de Paris sous la cote 8 D 6555(3) INV 8286 FA., fait remettre à un opuscule tout à sa louange, Le Roy glorieux au monde, ou le plus glorieux de tous les roys du monde, dans lequel, sur trois pages d'une extrême violence, il décrit Molière comme un impie, un et promis au feu de l'enfer pour avoir osé tourner en dérision la fonction de directeur de conscience (Le Roy glorieux au monde, ..
Molière réagit aussitôt par un premier Placet, dans lequel il en appelle directement au roi, l'assurant que, loin d'avoir fait une satire de la dévotion, il n'a fait que remplir sa fonction d'auteur de comédie, dont il rappelle le traditionnel but moralLa première phrase du placet reprend une citation du poète latinisant contemporain Jean de Santeul : « castigat ridendo mores » : « [la fable ou la comédie] corrige les mœurs par le rire ». :
Dans ce Placet, Molière présente les accusations dont il est l'objet comme d'autant moins fondées que sa pièce aurait obtenu, à l'en croire, l'approbation du légat du pape, le cardinal Flavio Chigi, présent à la cour et à Paris pendant l'été 1664Une lettre du marquis de Bonneuil récemment découverte par François Rey et publiée dans Molière et le Roi. L'Affaire Tartuffe, illustration , prouve que, contrairement à ce que Molière laisse entendre dans son placet, il n'a pas lu ou fait lire sa pièce au légat du pape. L'auteur des Observations sur le Festin de Pierre évoquera avec ironie cette prétendue approbation : « De même qu'un homme qui se noie se prend à tout, [Molière] ne se soucie pas de mettre en compromis l'honneur de l'Église pour se sauver, et il semble, à l'entendre parler, qu'il ait un bref particulier du Pape pour jouer des pièces ridicules et que M. le Légat ne soit venu en France que pour leur donner son approbation »..
L'interdiction royale s'applique aussi à l'étranger. En , Christine de Suède, désireuse de lire la comédie interdite, s'adresse à Hugues de Lionne, ministre des affaires étrangères de , pour en obtenir une copie. Lionne lui répond d'une part que « Molière ne voudrait pas hasarder de laisser rendre sa pièce publique, pour ne pas se priver de l’avantage qu’il se peut promettre, et qui n’irait pas à moins de pour toute sa troupe, si jamais il obtenait la permission de la représenter », et d'autre part que « le Roi ne peut pas employer son autorité à faire voir cette pièce, après en avoir lui-même ordonné la suppression avec grand éclat ».
Deuxième version : L'Imposteur Ayant revu le spectacle en à Villers-Cotterêts, chez son frère et sa belle-sœur, confirme son interdiction. Molière entreprend alors de remanier sa pièce. Il transforme son personnage, qui perd sa qualité de directeur de conscience laïc et son habit assez proche de celui d'un homme d'Église pour devenir un aventurier louche sous le couvert d'un homme du monde dévot.
Au printemps 1665, la querelle du Tartuffe rebondit avec les représentations triomphales du Festin de Pierre, qui suscitent la publication de virulentes Observations sur une comédie de Molière intitulée le Festin de Pierre, auxquelles répondent en juillet-août deux partisans de Molière. Au cours du même été, Nicolas Boileau prend à son tour la défense de son ami dans un Discours au Roi, qui dénonce vigoureusement les bigots « Qui, tout blancs au dehors, sont tout noirs au dedans »Ce sont eux que l’on voit, d’un discours insensé, Publier dans Paris que tout est renversé, Au moindre bruit qui court qu’un auteur les menace De jouer des bigots la trompeuse grimace. Pour eux un tel ouvrage est un monstre odieux ; C’est offenser les lois, c’est s’attaquer aux cieux. Mais bien que d’un faux zèle ils masquent leur faiblesse Chacun voit qu’en effet la vérité les blesse : En vain d’un lâche orgueil leur esprit revêtu Se couvre du manteau d’une austère vertu ; Leur cœur qui se connaît, et qui fuit la lumière, S’il se moque de Dieu, craint Tartuffe et Molière. (Discours au Roi, v. 91-102.). vignette|363x363px|Page du registre de La Grange dans laquelle sont consignées la création et l'interdiction de la deuxième version du TartuffeSigne que La Grange rédige son registre des années plus tard, il écrit ici Tartuffe et non Panulphe, comme il aurait dû le faire..
On sait, par une lettre du duc d'Enghien d', que Molière est alors en train d'ajouter un quatrième acte à sa pièce (lequel correspondra au cinquième acte de la version définitive), de façon à créer un rebondissement : Tartuffe, devenu un escroc habile, ne se laissait plus chasser piteusement comme dans la version initiale, mais se révélait maître de la maison d'Orgon et de ses papiers compromettantsGeorge Monval, Le Moliériste, , , .. Du coup Molière peut produire à la dernière scène le coup de théâtre qui rétablit l'ordre familial bouleversé par les menées de l'imposteur. L'intervention royale, telle que l'Exempt la décrit dans les vers 1904-1944, n'est pas simplement celle d'un venu dénouer une action sans issue. Le roi est en effet présenté comme le garant de la véritable justice, qui ne se laisse pas prendre aux apparences.».. Autrement dit, Molière avait transformé sa pièce en pièce politique dans laquelle le roi intervenait à ses côtés pour condamner les hypocrites. Il ne lui restait plus qu'à intercaler un deuxième acte, consacré aux amours malheureuses de la fille de la famille (promise au nouveau Tartuffe devenu faux homme du monde) et de son amoureux (absents de la version primitive)Sur la transformation des trois actes du Tartuffe ou l'Hypocrite de 1664 en les cinq actes de Panulphe ou l'Imposteur de 1667, voir , et ..