La géographie historique étudie la géographie du passé, par exemple les territoires ou la population à une époque donnée. Elle peut aussi étudier leur évolution au cours du temps, notamment pour les paysages ruraux.
Selon Charles Higounet,
La complémentarité de l'histoire et de la géographie dans la culture française Le professeur Jean-Robert Pitte écrivait en 1995 que « l'histoire et la géographie entretiennent en France des rapports de couples orageux ». Opposition traditionnelle que l'histoire à la géographie, comme la droite à la gauche, le rugby au football, la croissance à la crise. Il est vrai qu'historiens, géographes et naturalistes se reprochent mutuellement de ne pas satisfaire aux nécessités de la complémentarité.
Les géographes remettent en cause le poids de l'histoire dans les différentes instances de l'enseignement histoire-géographie et le savoir érudit trop éloigné des préoccupations concrètes et présentes d'une société en rapide mutation (Jean-Robert Pitte). Les historiens voient dans une forme de géographie actuelle l'emploi abusif de concepts complexes et peu accessibles aux non-initiés. Quant aux naturalistes, ils reprochent aux deux de ne pas suffisamment corréler événements et aménagements aux phénomènes naturels du passé et aux contingences naturelles du présent.
Cette situation peut apparaître bien paradoxale car la complémentarité de l'histoire, de la géographie et de l'histoire naturelle constitue une permanence de la culture française car les trois favorisent depuis des siècles, et surtout depuis l'époque moderne, la formation des élites, la représentation et la consolidation du territoire politique, la construction de l'État-nation. En particulier, la manière d’exprimer cette complémentarité s'est développée dans la géographie historique dont les origines semblent apparaître dès le . Celle-ci semble avoir toujours existé et incarne même au la pratique géographique au côté de la géographie physique.
Malgré les différends qui ont opposé historiens et géographes après la Seconde Guerre mondiale, la géographie historique n’a jamais cessé d’être représentée par de grandes figures de la géographie française. Par ailleurs, si elle semble avoir toujours existé, elle n’en demeure pas moins méconnue et mal aimée, dans la recherche comme dans l’enseignement secondaire ou supérieur. On assiste cependant, aujourd’hui, à un regain d’intérêt pour cette pratique de la géographie en France lié à l’évolution et aux exigences d’une société obligée de respecter de nouvelles normes juridiques dans l’aménagement du territoire et de l’urbanisme. Pourquoi la géographie historique est-elle si méconnue alors qu’elle suscite un nouvel intérêt aujourd’hui ?
Les origines de la géographie historique La géographie historique est probablement la première forme pratiquée de la discipline actuelle. Époque moderne Les origines de la géographie historique en France apparaîtraient dès le dans l'enseignement jésuite. Cet enseignement ne fait pas la distinction entre l'histoire et la géographie dans un contexte où les notions d'État, de frontières naturelles et d'espace administratif se construisent au sein du pouvoir royal. Aux , le développement des travaux d'érudition des textes médiévaux par un corps de spécialistes participe à cette complémentarité. Les savants reconstituent les anciennes circonscriptions territoriales et déchiffrent le sens des noms de lieux de sorte que se met en place une sorte d'histoire de la propriété et de l'occupation du sol en France.
L'influence de la pensée allemande À partir du début du , cette première forme de géographie historique entre dans une phase d’essor sous l'influence de la pensée allemande. La conception espace-temps des géographes prussiens participe à la formation des élites militaires et politiques germaniques. Elle s'appuie sur une approche globale du sujet étudié où l’histoire et la géographie sont étroitement mêlées, une sorte de « totalité géographique » selon Paul Claval. Les origines historiques et les faits naturels sont imbriqués dans les travaux des géographes Alexandre de Humboldt (1769-1859) et de Friedrich Von Richthofen (1833-1905). Cette évolution influence directement la pensée française dans de multiples domaines et, notamment, dans les institutions de la géographie naissante.
L'institutionnalisation de la géographie historique En 1821, la Société de géographie de Paris est créée et rassemble des explorateurs, des historiens, des naturalistes mais aussi des militaires et des entrepreneurs du négoce international. Dans l'enseignement supérieur, la géographie s'impose sous la forme de géographie historique. En 1809, une chaire d'histoire et de géographie moderne est créée à la Sorbonne qui devient une chaire de géographie en 1812. En 1866, une chaire de géographie et statistique est ouverte au Collège de France où Auguste Longnon enseigne la géographie historique de 1892 à 1911, notamment l'histoire des pays et des noms de lieux. À l'École spéciale militaire de Saint-Cyr, la première chaire de géographie est occupée par Théophile Lavallée qui y enseigne la géographie physique, historique et militaire jusqu'en 1869Philippe Boulanger, La géographie militaire française, Economica, 2002, 617 p..
À cette époque, la géographie est encore considérée comme une science auxiliaire de l'histoire et une science de cabinet. Les géographes sont spécialisés dans l'analyse des archives à contenu géographique et s'intéressent, dans la tradition des siècles passés, aux données régionales ou aux foyers des grandes civilisations (Rome et l'Égypte ancienne par exemple). Les lendemains de la défaite française face à l'Empire allemand en 1870-1871 marquent un nouveau tournant de la géographie historique. Les institutions et les enseignements géographiques sont reconnus et réorganisés grâce aux travaux d'une nouvelle génération de géographes français. Paul Vidal de La Blache (1845-1918) en est l'un des plus illustres représentantsVincent Berdoulay, La formation de l'école française de géographie, Cths, Format 17, 1995, 252 p.. Historien de formation, il enseigne la géographie à la faculté de Nancy puis à l'Université de la Sorbonne à partir de 1898. Il publie Tableau de la géographie de la France en 1903, premier volume d'une Histoire de la France des origines à la Révolution, dirigée par Ernest Lavisse, dans lequel la géographie et l'histoire sont étroitement associés dans une géographie physique et humaine. L'auteur y présente une relation entre la globalité géographique et la description des mœurs des habitants dans des aires géographiques qui n'ont plus pour limites les circonscriptions administratives mais celles des genres de vie. Lorsqu'il étudie, par exemple, l'étendue des forêts de Sologne, il évoque les origines médiévales et féodales pour en expliquer l'importance dans les genres de vie locaux. Ses études portent sur les espaces humanisés dans le temps présent et dans une perspective historique.
Cette manière de concevoir la géographie est suivie par plusieurs générations de géographes avant la Seconde Guerre mondiale. Lucien Gallois (1857-1941), dans Régions naturelles et noms de pays (1908), suit cette démarche pour analyser les modalités de la dénomination des circonscriptions rurales françaises. Philippe Arbos, dans la Vie pastorale dans les Alpes françaises (1922) montre l'importance des déplacements des habitants et des troupeaux dans les moyennes montagnes depuis le Moyen Âge. En somme, durant cette deuxième période, la géographie historique se situe au cœur de la démarche géographique et participe directement à la formation de plusieurs générations de géographes et d'historiens.
La géographie historique dans la seconde moitié du De la Seconde Guerre mondiale jusqu'à aujourd'hui, la géographie historique demeure l'une des manières de considérer la discipline malgré la distanciation de plusieurs courants de la géographie des méthodes historiques. Si elle apparaît en net recul dans la recherche, plusieurs géographes la maintiennent à haut niveau de rayonnement. Roger Dion (1896-1981), spécialiste de géographie rurale et professeur au Collège de France à partir de 1948, consacre plusieurs études dans une perspective historique. Dans sa thèse de doctorat sur le Val de Loire (1931), il exploite les noms de lieux comme témoins des types d'économie rurale. Dans son Essai sur la formation du paysage rural français (1934), il décrit et explique les origines des paysages ruraux français. Dans Histoire de la vigne et du vin en France (1957), ouvrage de référence encore aujourd'hui, il s'intéresse à l'évolution de la vigne et des vignobles depuis l'Antiquité.
Dans l'ensemble, la géographie historique est essentiellement consacrée aux structures agraires et aux paysages ruraux à travers les époques. Pierre Brunet, autre exemple, soutient une thèse de doctorat en 1960 intitulée Structure agraire et économie rurale des plateaux tertiaires entre la Seine et l'Oise où les différences d'aménagement entre les vallées et les plateaux s'expliquent par la présence de plusieurs abbayes sur ces derniers dès la période médiévaleJean-René Trochet, Op. cit.. À la fin du , cette orientation marquée vers les questions rurales tend cependant à évoluer. Une nouvelle génération de géographes ouvre d'autres perspectives mises provisoirement en retrait des recherches. Jean-Robert Pitte, dans Histoire du paysage français (1983), analyse l'évolution des paysages ruraux comme urbains. Xavier de Planhol, outre ses travaux sur les formes d'habitat et de paysages ruraux, publie de nombreux ouvrages sur la géographie historique des civilisations (l’Islam), la géographie historique de la France et les genres de vie (la consommation alimentaire)Xavier de Planhol, Les nations du Prophète, Paris, Fayard, 1993, 894 p. ; L'Islam et la mer, Paris, Fayard, Perrin, 2000, 658 p., Géographie historique de la France, Paris, Fayard, 1988, 1995, 638 p., entre autres références..
Les travaux de Marcel Roncayolo représente, en marge de la Sorbonne, une œuvre marquante pour la géographie historique dans sa volonté d'introduire les temporalités (de l'économie, de la démographie, des paysages urbains mais aussi de l'imaginaire) dans l'analyse de l'espace. Cet auteur applique cette méthode à Marseille, à travers sa magistrale thèse de doctorat d’État, publiée seulement en 1996, et dans son Imaginaire de MarseilleMarcel Roncayolo, 1990, L’imaginaire de Marseille : port, ville, pôle, (Histoire du commerce et de l'industrie de Marseille , ISSN 0985-9462 ; 5). Marseille, Chambre de commerce et d'industrie de Marseille, 368 + 12 p. en couleur et Marcel Roncayolo, 1996, Les grammaires d'une ville : essai sur la genèse des structures urbaines à Marseille, (Civilisations et sociétés, ISSN 0069-4290 ; 92). Paris, Éd. de l'École des hautes études en sciences sociales, 507 p. .. Plusieurs textes de son recueil Lectures de villes. Formes et temps (2002) reviennent sur les fondements de la complémentarité de l'histoire et de la géographieNotamment « Histoire et géographie. Les fondements d'une complémentarité », in Marcel Roncayolo, Lectures de villes. Formes et temps, Marseille, Editions Parenthèses (coll. Eupalinos), ..