La bataille de Drépane (ou ) est une bataille navale qui a lieu en , lors de la première guerre punique, au large de Drépane (aujourd'hui Trapani) à l'ouest de la Sicile, entre une flotte carthaginoise commandée par l'amiral Adherbal et une flotte romaine dirigée par Publius Claudius Pulcher.
Le consul romain tente de bloquer la forteresse carthaginoise de Lilybée (aujourd'hui Marsala), mais sans réel succès, celle-ci étant toujours ravitaillée par voie maritime grâce aux connaissances locales d'Hannibal le Rhodien sur les hauts-fonds du secteur. Pour arrêter ce ravitaillement, Publius Claudius Pulcher décide d'attaquer la flotte carthaginoise qui se trouve dans le port de la ville voisine de Drépane.
La marine romaine s'avance vers son objectif, de nuit pour mener une attaque surprise, mais se disperse dans l'obscurité. Voyant la flotte romaine désorganisée à l'aube, l'amiral Adherbal, le commandant carthaginois, mène ses cent à cent-trente navires en mer avant qu'ils ne soient piégés dans le port, et gagne ainsi l'espace marin pour manœuvrer. Les cent-vingt navires romains, ou deux-cents selon certaines sources, se retrouvent bloqués contre le rivage et, après une journée de combats, sont lourdement vaincus par les navires carthaginois plus maniables, leurs équipages étant aussi bien entraînés.
Il s'agit de la plus grande victoire navale des Carthaginois lors de cette guerre, qui chassent pratiquement les Romains de la mer. Sept années seront nécessaires pour que Rome tente à nouveau d'aligner une marine substantielle (bataille des îles Égates), tandis que Carthage met la plupart de ses navires en réserve pour économiser de l'argent et libérer de la main-d'œuvre.
Contexte
gauche|vignette|Territoires romain et carthaginois lors du déclenchement de la première guerre punique en |alt=Carte montrant les territoires romains et puniques en Méditerranée occidentale en .
En , Carthage et Rome entrent en guerre, déclenchant la première guerre punique. Carthage est une puissance maritime bien établie en Méditerranée occidentale et Rome a récemment unifié l'Italie continentale au sud du fleuve Arno sous son contrôle. L'expansion de Rome dans le sud de l'Italie a probablement rendu inévitable son affrontement avec Carthage avec comme prétexte la Sicile. La cause immédiate de la guerre est la question du contrôle de la ville sicilienne de Messana (aujourd'hui Messine).
Jusqu'en , la guerre connaît de nombreux changements de fortune. Le conflit se transforme en une lutte dans laquelle les Romains tentent de vaincre les Carthaginois de manière décisive et, au minimum, de contrôler l'ensemble de la Sicile. Les Carthaginois s'engagent dans leur politique traditionnelle consistant à attendre que leurs adversaires s'épuisent, dans l'espoir de récupérer ensuite tout ou partie de leurs possessions et de négocier un traité de paix mutuellement satisfaisant. En , les Romains commencent à construire une grande flotte et, au cours des dix années suivantes, vainquent les Carthaginois dans une succession de batailles navales. Les Romains prennent également lentement le contrôle de la majeure partie de la Sicile, notamment des principales villes dAkragas (aujourd'hui Agrigente) prise en et Panormus (aujourd'hui Palerme) en .
Forces en présence vignette|Représentation de la position des rameurs des trois rangs différents dans une trirème grecque.|alt=Schéma montrant la position des trois rangs de rameurs dans une trirème.
Pendant cette guerre, le navire de guerre standard est la quinquérème. Celle-ci est une galère d'environ de longueur sur de largeur au niveau de l'eau, avec son pont surélevé de au-dessus de la mer. L'expert des galères, John F. Coates, suggère qu'elles pouvaient maintenir (soit ) pendant de longues périodes.
Les navires sont construits comme l'équivalent maritime des cataphractes ou des navires « protégés » afin d'être mieux en mesure de transporter des marins et des catapultes. Ils possèdent une « boîte à rames » séparée attachée à la coque principale qui contient les rameurs. Ces caractéristiques ont permis de renforcer la coque, d'augmenter la capacité de charge et d'améliorer les conditions de travail pour les rameurs. La théorie généralement acceptée concernant la disposition des rameurs sur les quinquérèmes est qu'il y aurait des ensembles — ou files — de trois rames, l'une au-dessus de l'autre, avec deux rameurs sur chacune des deux rames les plus hautes et un sur la basse, pour un total de cinq rameurs par file. Ceci étant répété sur les vingt-huit files de chaque côté, soit au total.
La quinquérème est le des flottes romaines et carthaginoises tout au long des guerres puniques, bien que les hexarèmes (six rameurs par banc), les quadrirèmes (quatre rameurs par banc) et les trirèmes (trois rameurs par banc) soient également parfois mentionnées. Ce type de navire est si omniprésent que Polybe l'utilise comme raccourci pour « navire de guerre » en général. Une quinquérème comprend un équipage de trois cents personnes, dont et vingt membres d'équipage de pont et d'officiers, elle transporte normalement également un effectif de quarante fantassins et, si la bataille est considérée comme imminente, ce nombre est augmenté jusqu'à cent-vingt .
Amener les rameurs à ramer à l'unisson, ainsi qu'à exécuter des manœuvres de combat plus complexes, nécessite un entraînement long et ardu. Au moins la moitié des rameurs doivent avoir un minimum d'expérience pour que le navire soit manœuvré efficacement. Tous les navires de guerre sont équipés d'un éperon, un triple ensemble de pales en bronze de soixante centimètres de largeur pesant jusqu'à positionnées au niveau de la ligne de flottaison. Les éperons sont fabriqués individuellement par la méthode de la cire perdue pour s'adapter de manière inamovible à la proue d'une galère et fixés avec des pointes de bronze.
Marine carthaginoise
vignette|gauche|Reconstitution en perspective axonométrique de la poupe d'une quinquérème punique. Les mâts et les voiles ne sont pas dessinés.|alt=Schéma montrant la poupe d'une quinquérème punique reconstituée en perspective axonométrique. vignette|Reconstitution en perspective axonométrique de la proue d'une quinquérème punique. Les mâts et les voiles ne sont pas dessinés.|alt=Schéma montrant la proue d'une quinquérème punique reconstituée en perspective axonométrique.
La marine carthaginoise a acquis une pour l'époque. Elle se compose principalement de trirèmes emmenant deux-cents marins et de quinquérèmes comportant trois-cents marins. La voile est utilisée pendant les traversées afin de ne pas épuiser les rameurs. Les gros navires sont utilisés en priorité. D'après Polybe, les navires puniques semblent plus rapides et plus agiles que leurs homologues romains. Les navires carthaginois possèdent deux rames-gouvernails et deux timoniers.
Un bois léger, du pin, est utilisé pour la construction. L'assemblage est assuré par les charpentiers. Les navires sont construits en mode préfabriqué, c'est-à-dire en préparant des pièces à la chaîne et en les numérotant par un mot ou une lettre. Le « W » ou le « WW » désigne le ou les clous et « BHR » la quille d'après W. Johnstone. L'ordre d'assemblage est le suivant : la quille et les membrures sont assemblées, puis les ouvriers assemblent les planches de la coque (appelées virures) avec les clous et les chevilles.
La disposition lors des batailles est la même que lors des batailles terrestres, à savoir que les escadres se divisent en un centre et deux ailes. Les amiraux ont le choix entre deux tactiques : soit envelopper une aile, soit séparer une aile de son centre. L'attaque des navires adverses peut se faire de deux manières différentes en utilisant au choix l'artillerie, qui cause des dégâts dans la coque et sur le pont du navire ennemi, ou l'éperonnage en heurtant un navire sur son flanc sous la ligne de flottaison. Les capitaines carthaginois privilégient le recours au diecplus, qui consiste à briser les rames de l'adversaire puis à l'éperonner.
Les marins puniques pratiquent peu l'abordage, sauf s'ils y sont contraints. Des fantassins sont parfois sur les navires afin d'être débarqués en territoire ennemi pour y faire des ravages et des pillages, avant d'être rembarqués.
Drépane est une base navale pour les Carthaginois au commencement de la première guerre punique, mais la plus importante reste Héracléa Minoa. Heircté complète probablement le dispositif naval.
Marine romaine
vignette|Les de Rome lors du commencement de la première guerre punique en 264 av. J.-C..|alt=Carte montrant les socii navales en Italie lors du début de la première guerre punique.
Pour la période de la première guerre punique, nous connaissons moins la marine romaine que son homologue punique, principalement en raison du peu de découvertes de galères romaines de cette époque par les archéologues.
En , les Romains entreprennent de construire une flotte : trois versions de cet évènement sont proposées. Pour la première, une quinquérème carthaginoise naufragée aurait été utilisée comme modèle. Cependant, en tant que constructeurs navals novices, les Romains construisent des copies plus lourdes que les navires carthaginois, donc plus lentes et moins maniables. La deuxième version est que les auraient prêté à Rome les architectes, les charpentiers et les premiers pilotes des navires. Les Romains auraient également fait à terre leurs premiers entraînements au maniement coordonné des rames.
La troisième version, privilégiée par Yann Le Bohec, est que Rome, après la prise de Tarente en , doit défendre six mille kilomètres de littoral, et que la gestion de la piraterie, des ports, de la pêche et du commerce nécessite déjà de disposer d'une flotte de guerre. La création d'un duovirat appelé apparaît d'ailleurs dès et en , la flotte passe sous commandement d'une nouvelle magistrature dénommée les ou questeurs de flotte, qui agissent comme des amiraux. Les que sont Locres, Néapolis, Tarente et Vélie fournissent des navires dès , puis Syracuse rejoint le mouvement à partir de . Dès le début de la guerre, la composante romaine est majoritaire dans la direction des opérations et dans l'encadrement. Les chantiers navals construisent vingt trirèmes et cent quinquérèmes.
Les historiens pensent donc que les escadres romaines sont comparables aux escadres puniques pour cette époque. Les trirèmes et les quinquérèmes sont majoritairement utilisées. Elles comportent trois-cents rameurs et cent-vingt soldats, principalement fournis par les de Rome et parfois complétés par les légionnaires romains ; les trirèmes comportent cent-soixante-dix rameurs. La tactique navale des Romains à cette époque reste rudimentaire et leurs navires restent moins maniables que ceux des Carthaginois.
Pour contrer la supériorité carthaginoise, les Romains introduisent le , un pont de de large et de longueur, avec une lourde pointe sur le dessous, qui est conçue pour percer le pont d'un navire ennemi et s’y ancrer. Ce pont d'assaut coulissant se situe à la proue du navire et est actionné par une poulie. Cette invention peut également endommager le gréement des navires adverses et permettre aux légionnaires romains embarqués de monter à bord des navires ennemis et de les capturer, plutôt que d'employer la tactique traditionnelle de l'éperonnage. Ce système est abandonné après la première guerre punique car dangereux pour son propre équipage par mauvais temps, en raison de la surcharge de la proue qui diminue la maniabilité du navire. En , la flotte romaine est dévastée par une tempête en revenant d'Afrique, avec coulés sur un total de 464 et perdus. Il est possible que la présence du ait rendu les navires romains instables pour la navigation, il n'y a aucune trace de leur utilisation après cette catastrophe.
Bataille Début de la guerre