vignette|upright=1.2|L'. vignette|Trajet de l'expédition.
Lexpédition Jeannette, officiellement l, est une expédition polaire américaine se déroulant sur l' entre 1879 et 1881 et commandée par George Washington De Long. Le but de cette mission est d'atteindre le pôle Nord par l'océan Pacifique via le détroit de Béring en se basant sur une théorie selon laquelle un courant tempéré, le Kuroshio, coulerait vers le nord dans le détroit, fournissant ainsi une porte d'entrée vers une mer libre du pôle.
C'est l'auteur principal de cette théorie, le cartographe allemand August Petermann, qui encourage James Gordon Bennett junior, le propriétaire du New York Herald, à financer cette expédition polaire afin de valider son idée. Bennett achète alors une ancienne canonnière de la Royal Navy, la Pandora, qu'il rebaptise Jeannette et choisit De Long, un officier qui a déjà voyagé dans les mers arctiques, pour diriger l'expédition. Bien qu'étant essentiellement une entreprise privée aux frais de Bennett, l'expédition reçoit le soutien du gouvernement des États-Unis. Avant le départ, le navire est mis en service dans la marine américaine comme l'USS Jeannette et est équipé selon les règles de cette marine.
Néanmoins la théorie de Petermann s'avère erronée et le navire de l'expédition est piégé par la glace avec, à bord, trente-trois membres d'équipage ; il dérive pendant près de deux ans avant d'être écrasé par la pression des glaces et coulé au nord-est de la côte sibérienne. De Long conduit alors ses hommes dans un périlleux trajet sur la banquise. Au cours de ce voyage, et après séparation de l'équipe en trois groupes durant une tempête, De Long et vingt de ses compagnons trouvent la mort.
Avant sa disparition, l'expédition découvre de nouvelles îles et recueille de précieuses données météorologiques et océanographiques. Bien que le sort de la Jeannette permet d'infirmer la théorie de la mer libre du pôle, l'apparition en 1884 de débris de l'épave sur la côte sud-ouest du Groenland établit l'existence d'un courant océanique déplaçant les glaces de l'Arctique d'est en ouest. Cette découverte inspire le Norvégien Fridtjof Nansen qui neuf ans plus tard, monte l'expédition Fram. Un monument aux morts de la Jeannette est érigé en 1890 à l'Académie navale d'Annapolis.
Contexte vignette|gauche|Carte du pôle Nord par Gérard Mercator, publiée en 1606, montrant une « mer libre du pôle » et Rupes Nigra au centre.
L'exploration européenne des régions arctiques commence au siècle, lorsque sont recherchées de nouvelles routes vers le Pacifique par les passages nord-est et nord-ouest. La possibilité d'une troisième route, directement à travers le pôle Nord, est envisagée pour la première fois par le géographe anglais Richard HakluytClive Holland, Farthest North, Londres, Robinson Publishing, 1999, (1552-1616). Les premiers explorateurs rencontrent peu de succès dans la recherche de ces routes mais font d'importantes découvertes géographiquesMartin Conway, No Man's Land, Cambridge: Cambridge University Press, 1906, . La recherche de routes commerciales devient secondaire par rapport à l'objectif de prestige qui est d'atteindre le pôle Nord. En 1773, une expédition navale britannique commandée par Constantin Phipps cherche en vain un chemin vers le pôle par l'archipel des Sjuøyane, se trouvant bloquée par les glaces. À son tour, le capitaine de la baleinière de Whitby, William Scoresby, atteint la latitude record de 81°30' en dépassant, le , le nord de l'archipel du Svalbard avant d'être à son tour arrêté par la glace.
La théorie dominante à cette époque est celle de la selon laquelle une zone tempérée ceinturerait le pôle Nord. Les géographes imaginent alors que la dérive observable de la glace de l'Arctique vers le sud résulte de l'effet de cette eau plus chaudeFergus Fleming, Ninety Degrees North, Londres : Granta Books, 2002, . Selon l'historien américain Hampton Sides (né en 1962), cette théorie malgré le manque de preuves scientifiques : Hampton Sides, In the Kingdom of Ice, Londres : Oneworld Publications, 2014, . Cette théorie est si ancrée dans les esprits qu'on explique les échecs de tous les voyages en direction du nord par la présence d'un anneau de glaces autour de la mer libre qui ne serait rendu accessible que par un seul chenal constitué d'eau plus chaude devenu le premier objectif dans la quête du pôle Nord.
Néanmoins, les expéditions navales britanniques de 1818 et de 1827-1828 conduites dans le nord du Spitzberg ne trouvent aucun indice pouvant confirmer l'existence de la mer libre du pôle. Dans les années 1850, à l'occasion des recherches menées pour retrouver l'expédition perdue de John Franklin, de nombreuses incursions ont lieu dans l'Arctique canadien. Avec celles-ci, et en particulier celle menée par Edward Inglefield en 1852, émerge la théorie selon laquelle le détroit de Smith pourrait constituer l'un des passages vers la mer polaire. Dès lors, les expéditions s'enchaînent dans cette région : Elisha Kane (1853-1855), Isaac Israel Hayes (1860-1861), Charles Francis Hall (expédition Polaris, 1872-1874) ou encore George Nares (expédition Arctique britannique, 1875-1876), parmi les plus célèbres. Mais aucune ne découvre de voie libre, même si Kane et Hayes affirment avoir vu la mer libre du pôleIsaac Israel Hayes, Jules Belin-De Launay, Ferdinand Lanoye, La mer libre du pole, Hachette, 1872.
August Petermann
vignette|redresse|August Petermann.
Parmi les tenants de la théorie de la mer libre du pôle, l'idée d'un accès par le détroit de Smith ne fait pas l'unanimité. Ainsi, August Petermann, géographe allemand travaillant à Gotha en Thuringe, pense que le chemin se trouve plutôt en suivant le . Petermann parraine ainsi deux expéditions afin de valider sa thèse : l'expédition allemande au pôle Nord de 1869 menée par Carl Koldewey et l'expédition austro-hongroise au pôle Nord de 1872 dirigée par Karl Weyprecht et Julius von Payer. Conformément à la théorie, elles suivent le mais ne réussissent finalement pas à pénétrer à travers la glace, au grand désarroi du géographe.
Peu de temps avant sa mort en 1878, il maintient la théorie de la mer libre du pôle, mais en fait coïncider l'accès avec un courant de l'océan Pacifique passant au large du Japon, le Kuroshio. Cette nouvelle théorie s'appuie sur les recherches datant des années 1850 de l'hydrographe américain Silas Bent selon lesquelles une branche du Kuroshio traversait le détroit de Béring et pourrait être assez puissante pour créer un chemin vers la mer polaire. À cette époque, personne n'avait encore tenté d'atteindre la mer polaire par cette voie.
George Washington De Long
vignette|redresse|George Washington De Long.
En 1879, George De Long est un jeune officier de marine américain de l'US Navy de , diplômé de l'Académie navale des États-Unis.
Il s'est fait connaître quelques années plus tôt par son expérience polaire : en , la marine américaine l'envoie commander l au Groenland pour y rechercher des survivants de l'expédition Polaris en difficulté après la mort de leur chef Charles Francis Hall. Il effectue alors là son premier voyage en Arctique. Néanmoins les glaces empêchent la Juniata de progresser au-delà d'Upernavik ; De Long se porte alors volontaire pour commander un petit vapeur appelé Little Juniata, dans l'espoir de trouver des survivants au cap York, à plus de 400 milles marins () plus au nord. Cette tentative échoue : le Little Juniata fait face à des conditions météorologiques extrêmes et, bien que proche du cap York, il est contraint de faire machine arrièreLeonard F. Guttridge, Icebound: The Jeannette Expedition's Quest for the North Pole, Shrewsbury: Airlife Publishing, 1988, . Il rejoint la Juniata à la mi-août mais ne trouve aucune trace de l'équipage du Polaris car celui-ci a été entre-temps secouru par le baleinier écossais Ravenscraig. De Long rentre chez lui exalté par son expérience arctique. Sa femme Emma en témoigna plus tard : .
Malgré l'échec du voyage de la Little Juniata, cette expédition permet à De Long de se faire connaître de sa hiérarchie qui peut le compter comme chef éventuel d'une future expédition dans l'Arctique. De Long demande donc officiellement au département de la Marine un commandement pour la zone.
Par ailleurs, l'armée n'est pas la seule à s'intéresser à lui : Henry Grinnell, un homme d'affaires et philanthrope américain, et lui lient connaissance. Grinnell est un mécène ayant déjà financé plusieurs expéditions polaires. Bien qu'il ne soit pas prêt à offrir un soutien financier, il le dirige vers James Gordon Bennett Jr., le propriétaire et éditeur du New York Herald, connu pour son soutien aux programmes audacieux. De Long le rencontre à New York au début de 1874. Impressionné et enthousiasmé, l'homme de presse lui promet le soutien de son journal.
James Gordon Bennett junior
James Gordon Bennett Jr. succède à son père en tant que propriétaire du New York Herald en 1866. Il devient célèbre en 1872 lorsque le journaliste Henry Morton Stanley qu'il a envoyé en Afrique à la recherche de David Livingstone retrouve le célèbre explorateur.
Lorsqu'ils se rencontrent au début de 1874, Bennett a déjà entendu parler de De Long car deux journalistes de lHerald faisaient partie de l'expédition de la Juniata en Arctique. Toujours en 1874, il participe au financement du voyage dans les mers arctiques d'Allen Young, sur la Pandora, parti à la recherche de John Franklin.
De plus, Bennett montre un vif intérêt pour les théories de Petermann ; en 1877, il se rend ainsi à Gotha pour discuter avec le géographe des routes envisageables de l'Arctique. À l'issue de cet entretien, il est convaincu de la nécessité d'une nouvelle expédition polaire américaine. Il téléphone alors à De Long pour lui demander se mettre en congé de la Marine et d'accepter de commander cette expédition qui suivrait les théories de Petermann.
L'expédition
Le navire
vignette|gauche|La Pandora, future Jeannette dans le détroit de Smith lors de l'expédition Allen Young.
De Long se rend en Angleterre à la recherche d'un navire, n'en trouvant aucun de disponible en Amérique. Sur place, il repère l'ancien navire d'Allen Young, la , mis en vente à . Il s'agit d'une ancienne canonnière que Young avait lui-même achetée à la Royal Navy en 1875Jeff Markell, Unusual Vessels, 2004, afin de participer aux recherches de l'expédition Franklin. Le bateau fait donc ses preuves dans le milieu polaire et semble tout indiqué pour l'expédition projetée mais Young hésite à le céder et en retarde la vente jusqu'à la fin de 1877.
Parallèlement, à la suite d'un travail de lobbying de la part de Bennett, le Congrès des États-Unis adopte une loi qui donne au département de la Marine un contrôle total sur l'expédition projetée : le navire est donc destiné à voguer sous drapeau américain et l'équipage, engagé par la Marine, devra se soumettre à la discipline navale américaine. De son côté, Bennett est désigné responsable du financement de l'entreprise et s'engage à rembourser au gouvernement tous les coûts encourus. Quant à De Long, celui-ci est mis en disponibilité de la marine, ce qui lui permet de superviser en Angleterre le réarmement et le réaménagement de la Pandora.
Dès son achat, la Pandora subit une profonde révision à Deptford dans l'estuaire de la Tamise. En , elle rejoint Le Havre où, le , elle est rebaptisée Jeannette en l'honneur de la sœur de Bennett qui dirige la cérémonie. Le , le navire quitte le Havre pour gagner San Francisco, point de départ de l'expédition ; il arrive à bon port le . Le navire est alors conduit au centre de construction et de réparation navale de la marine de Mare Island Naval Shipyard, dans la baie de San Francisco, pour y être renforcé en vue de son voyage arctique.