La « Révolution argentine » (1966-1973) est le nom officiel de la dictature militaire instaurée par le coup d'État du qui renverse le président Arturo Illia (UCRI), élu en 1963.
Le putsch a été mené par le général Juan Carlos Onganía, qui dirige la junte jusqu'en , avant d'être lui-même poussé vers la sortie par l'armée et remplacé par le général Roberto Marcelo Levingston, qui décide d'approfondir la « Révolution argentine ». Il est à son tour destitué moins d'un an plus tard et remplacé par le général Alejandro Lanusse, qui tentera de sauver le régime par une timide ouverture politique, dite du « Grand accord national », qui débouche in fine sur la convocation des élections de mars 1973, premières élections véritablement démocratiques depuis celles de 1946.
L'« Acte de la Révolution argentine »
Le coup d'État est officialisé dans lActa de la Revolución Argentina du . Signé par les commandants en chef des trois forces armées, le lieutenant-général Pascual A. Pistarini, l'amiral Benigno I. Varela, et le commandant de l'aviation, le brigadier-major Teodoro Álvarez, l'« Acte de la Révolution argentine » constitue la junte militaire qui destitue le président et les gouverneurs de province ainsi que les membres de la Cour suprême et le procureur général, nomme à ces postes de nouveaux titulaires qui devront prêter serment de fidélité au régime, dissout le Congrès national et les représentations provinciales ainsi que les partis politiques et remet le pouvoir entre les mains du lieutenant-général Juan Carlos Onganía, nommé « président de la République », qui concentre entre ses mains les pouvoirs exécutif et législatif, L'Acte du justifie le putsch au vu de la mauvaise gestion du gouvernement d'Illia, qui aurait provoqué : la rupture de l'unité spirituelle du peuple argentin, la généralisation de la démoralisation et du scepticisme, l'apathie et la perte du sentiment national, la détérioration chronique de la vie économique et financière, la faillite du principe d'autorité et l'absence d'ordre et de discipline qui se traduisent en des perturbations sociales frondeuses et en la méconnaissance notoire du droit et de la justice. Tout ceci a créé les conditions propices pour une pénétration marxiste subtile et agressive dans tous les domaines de la vie nationale, et suscité un climat favorable aux débordements extrémistes qui menacent d'exposer la Nation à la défaite devant l'avancée du péril collectiviste.
Par ailleurs, un « Statut de la Révolution argentine » est promulgué, ayant même valeur juridique que la Constitution.
L'idéologie technocratique et national-catholique de la dictature
Influencée par le national-catholicisme Cyrus Stephens Cousins (université du Texas, 2008), General Ongania and the Argentine (Military) Revolution of the Right: Anti-Communism and Morality, 1966-1970, Historia Actual, (automne 2008), 65-79, publié en ligne le 15 octobre 2008, la dictature tente de « moderniser » et de « rationaliser » le pays tout en interdisant les partis politiques, espérant ainsi résoudre le problème de l'instabilité politique du pays, permanente depuis la proscription du péronisme par la « Révolution libératrice » de 1955 : le coup d'État qui avait déposé le général Juan Perón. Durant toutes ces années, Perón, exilé à Madrid, et l'armée argentine sont demeurés les arbitres ultimes du jeu politique, qui cite les travaux classiques du politologue Guillermo O'Donnell..
Par ailleurs, le régime tente de réformer la société en promouvant la « civilisation occidentale et chrétienne », s'opposant à l'évolution culturelle des jeunes et de la classe moyenne, dont elle considère, sous l'influence de théologiens intégristes (dont la Cité catholique), qu'elle ouvre la voie au « communisme athée » . L'idéologue Jordán Bruno Genta (1919-1974), influent auprès des cercles militaires, affirmait ainsi, dans La Guerre contre-révolutionnaire (1964), que: La doctrine et la pratique communiste n'est rien d'autre que le libéralisme moderne, poussé à ses conséquences ultimes dans le rejet de l'ordre occidental chrétien. Par conséquent, on ne peut pas séparer le communisme du libéralisme.
Cette approche intégriste sera reprise par la dictature de 1976-1983 .
Par ailleurs, la « Révolution argentine » a été qualifiée d'« État bureaucratico-autoritaire » par le politologue Guillermo O'Donnell (1982), qui désigne par là le type de régime apparu au Brésil avec le coup d'État de 1964, ainsi qu'en Uruguay avec celui de juin 1973 et au Chili avec celui de Pinochet. Tous ont en effet en commun le rôle prééminent des forces armées qui prétendent réorganiser la société selon des critères technocratiques et évacuer définitivement le multipartisme et le pluralisme politique, accusés de conduire à la décadenceJuan Ladeuix, Introducción: el GAN y la normalización del Partido Justicialista, sur le site de l'Université nationale du général San Martín. En cela, les forces armées ont été influencées par la « doctrine de sécurité nationale » promue par le Pentagone dans le cadre de la guerre froide contre le Bloc de l'Est . .
En outre, et cela caractérise également ce type de régime, contrairement aux coups d'État précédents, l'armée ne vise pas ici à intervenir temporairement sur la scène politique de façon à rétablir un ordre qu'elle estimerait menacé, inaugurant une période de transition à la suite de laquelle elle rendrait le pouvoir aux civils une fois le « péril » écarté. Au contraire, elle conçoit le régime militaire comme permanent et comme une fin en soi, se présentant comme seul acteur légitime du champ politique et héraut d'une véritable « révolution » qui purifierait la société des scories de la démocratie libérale, remplacée par un projet de type corporatiste. L'état de siège est maintenu en permanence, les droits civiques et sociaux et les libertés suspendus (liberté de réunion, d'expression etc.), la censure permanente (ainsi la loi 940, « Idéologie communiste : communication postale », préparée par le Conseil de sécurité nationale et promulguée le , autorise l'ouverture de tout courrier et la saisie des courriers « subversifs » et de toute représentation « immorale », littéraire ou graphique).
Selon un témoignage de 2010 d'un sous-officier retraité de l'armée, Roberto Francisco Reyes, l'armée américaine, en particulier des unités des Rangers, ont entraîné 200 soldats argentins à Salta en 1967, leur enseignant l'usage de la torture (dont celle de la gégène et de plusieurs techniques d'asphyxie) EE.UU. instruyó en el país sobre técnicas de tortura, La Nación, 29 juillet 2010.
La mise au pas de l'Université et la « moralisation » de la société
Dès son arrivée au pouvoir, le général Onganía met au pas l'Université, revenant sur la participation des étudiants à la gestion universitaire et, en général, sur tous les acquis de la réforme universitaire de 1918Carmen Bernand, « D’une rive à l’autre », Nuevo Mundo, Mundos Nuevos, Materiales de seminarios, 2008 (revue de l'EHESS), mis en ligne le 15 juin 2008. tandis que la Fédération universitaire argentine est dissoute (loi 912 du et loi du ). Le secrétaire d'État à l'Éducation déclare alors vouloir « mettre la jeunesse à l'abri d'un plan communiste visant toute l'Amérique latine » par ces mesures autoritaires. Avec la Nuit des Longs Bâtons de , la répression provoque l'exil de 301 professeurs universitaires, dont Manuel Sadosky, Tulio Halperín Donghi, Sergio Bagú et Risieri FrondiziMarta Slemenson et al., Emigración de científicos argentinos. Organización de un exodo a América Latina (?, Buenos Aires, 1970:118).
Par ailleurs, alors que la libération sexuelle bouleverse la société, que le rock argentin émerge timidement et que le nouveau cinéma fait son apparition, Onganía renforce l'ordre moral, interdisant les minijupes, les cheveux longs et tout mouvement d'avant-garde culturelle, fermant les cafés-concerts accusés d'être des repaires de « subversifs », etc., ce qui provoquera en retour la radicalisation des classes moyennes dont les enfants fournissent l'essentiel des effectifs de l'Université (la population étudiante est passée de en 1958 à plus de en 1967). Des campagnes de moralisation de la société sont lancées, menées par les chefs de la police le colonel Enrique Green et Luis Margaride (futur chef de la police provinciale de Buenos Aires en 1974) . Celles-ci généralisaient l'expérience précédente lancée d' à par Margaride sous Arturo Frondizi. Un éditorial de La Nación explique ainsi que « l'immoralité est l'un des visages montré par le communisme, en particulier auprès des jeunes » . Le colonel Green déclare que « les magazines pornographiques (...) sont la base de la pénétration communiste auprès de la jeunesse » , et saisit ainsi les exemplaires de Playboy . Par ailleurs, Onganía et Roberto Noble, envisagent dès 1966 de liquider le groupe de presse Editorial Haynes : interdiction de ventes, censure, et pressions politiques tombent sur les journalistes du groupe qui finit par être dépecé en 1968 Mariela Susana Trujillo, « La revolución de 1930 y la figura de Uriburu a través de la revista El Hogar », Independencia y Dictaduras en América Latina en la perspectiva de las publicaciones periódicas, mars 2016..
La répression s'aggrave avec la loi 401 d', « Communisme: règles de la répression », préparée par le Conseil de sécurité nationale. Celle-ci permet l'emprisonnement (1 à 8 ans) de toute personne jugée coupable de propagande communiste et d'interdire à tout « communiste » l'exercice de quelque responsabilité que ce soit (édition, enseignement, syndicalisme, travail dans la fonction publique, etc.) . D'autres lois spécifiques permettant la censure sont promulguées ( 741 et de mai et ), puis Onganía institue en le Conseil national de la radio et de la télévision (CONART) chargé de contrôler les médias (ancêtre du créé en 1980 et abrogé par la loi 522 de 2009).
Toute représentation qui affecte, aux yeux de l'armée, la moralité, le mariage, etc., en justifiant l'adultère, l'avortement, la prostitution, le crime, la perversion, etc., est prohibée : cinq minutes de Blow-Up d'Antonioni, coupables d'érotisme, sont ainsi coupées; l'opéra Bomarzo (opéra) d'Alberto Ginastera, « obsédé par le sexe, la violence et l'hallucination », est interdit. La fréquentation moyenne des cinémas passe de 7,2 films par personne et par an en 1960 à 2 films en 1970.
Le remaniement ministériel de janvier 1967: la politique économique de Krieger Vasena
Fin 1966, rien n'a encore été accompli dans le champ économique en raison des désaccords internes de l'armée . Confronté au mécontentement croissant de la population devant la croisade conservatrice mise en place, Onganía opère un remaniement ministériel début , nommant ministre de l'Économie Krieger Vasena, qui avait eu le même rôle sous la dictature d'Aramburu en 1957-58. Seuls deux ministres de ce nouveau gouvernement n'appartiennent pas à lAteneo de la República, une organisation nationale-catholique fortement influencée par le fascisme italien et la Phalange espagnole.