La téléologie est le courant philosophique soutenant le rôle déterminant des causes finales, de la finalitéDictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-1935Définition dans le Littré et dans le CNRTL. Le terme est souvent utilisé en épithète, pour désigner une doctrine ou un raisonnement, de manière critique.
En tant que doctrine provenant de l'Antiquité gréco-romaine, la téléologie vise les explications centrées sur l'effet d'une cause finale (le telos) : un phénomène A sera expliqué par la nécessité d'une cause finale postérieure B. Lamarck dans sa Philosophie zoologique donne un célèbre exemple d'intervention de cause finale (qui se révéla par la suite erroné) : l'herbe étant rare dans la savane, la girafe doit atteindre le feuillage des arbres pour se nourrir (cause finale B), dès lors l'habitude soutenue et l'effort pour l'atteindre entraînèrent un allongement de ses pattes avant et de son cou au fil des générations (phénomène A)Lamarck, Philosophie zoologique, 1809, . En cela, la téléologie s'oppose à la vision mécaniste de l’explication des phénomènes, notamment au sein des sciences du vivant et de la cybernétique. Ces dernières inventèrent la notion de téléonomie (caractère nécessaire mais non intentionnel) dans les années 1960Mathieu Valette, « Intentionnalité du sujet et téléonomie de la langue dans la linguistique cognitive / énonciative », Parcours énonciatifs et parcours interprétatifs. Théories et applications, Collection « L’homme dans la langue », 2003, , pour intégrer des lois mécaniques dans le concept de finalisme, la notion de téléologie étant jugée spéculativeid. , aux connotations métaphysiquesMarie-Claude Lorne, « La naturalisation de l’intentionnalité : approche et critique de la théorie de Fred Dretske » In Les mondes darwiniens : L’évolution de l’évolution, Éditions matériologiques, Collection « Sciences & Philosophie », 2011, .
Étymologie et origine Téléologie vient du grec ancien (), « fin, but », et de (logos), « discours ».
Le terme fut inventé en 1728 par le philosophe allemand Christian von Wolff dans Philosophia rationalis sive LogicaH. Busche “Teleologie; teleologisch” In Historisches Wörterbuch der Philosophie, 1998, .
Téléonomie vient du grec ancien (), « fin, but », et de (nomos), « loi ». Le terme fut inventé par Colin S. Pittendrigh en 1958Colin S. Pittendrigh, “Adaptation, natural selection, and behavior” in Behavior and Evolution, ed. A. Roe and George Gaylord Simpson, New Haven: Yale University Press, 1958, 390-416; .
Histoire Antiquité Platon Chez Platon, le monde et les organismes qui le constituent sont créés par un démiurgePlaton, Timée, 29 d, 35 a-d, et 48 b. (dieu organisateur) selon un plan préétabli, extérieur au monde sensible, et la destinée de l’homme est considérée comme la finalité de la Nature, comme on le voit dans le Timée : nous sommes en présence d’une téléologie extrinsèque.
Le monde est le résultat de l'action combinée de la nécessité et de l'intelligence. L'intelligence prit le dessus sur la nécessité, en la persuadant de produire la plupart des choses de la manière la plus parfaite ; la nécessité céda aux sages conseils de l'intelligence ; et c'est ainsi que cet univers fut constitué dans le principe (Platon, Timée, 48 a.)
Dès la fin du , Eduard Zeller souligne la physique téléologique de PlatonEduard Zeller, Die Philosophie der Griechen, II, 1, 765-769., comme aussi Léon Robin en 1918. Au Luc Brisson, « Le rôle des mathématiques dans le Timée selon les interprétations contemporaines », In Le Timée de Platon : contribution à l’histoire de sa réception, édité par Ada Neschke-Hentschke, 2000, . l’interprétation téléologique du Timée est aussi proposée par Geoffrey E.R. LloydGeoffrey E.R. Lloyd, « Plato as a natural scientist », in Journal of Hellenic Studies, (88), 1968, ; « Plato on mathematics and nature, myth an science », in Methods and problems in Greek Science, Cambridge Univ. Press, 1991, . Il remarque que Platon tente d’établir la nécessité de réalisation du Bien dans l’univers, en partie grâce à un ordre mathématique – comme cela fut souvent formulé dans les interprétations antérieures à celle de Geoffrey E.R. Lloyd, mais également par l’intervention d’un telos.
Aristote Aristote dans sa Métaphysique distingue quatre causes dans la formation des choses : la cause matérielle (matière de la chose), la cause formelle (essence de la chose, eidos), la cause efficiente (force motrice, kinèsis) et la cause finale (ce en vue de quoi la chose est faite, telos)Aristote, Métaphysique, livre A, 3, 983 a.. Dans le premier chapitre des Parties des animaux, il fait de la cause finale la première des causes. Sa vision est donc téléologique. Elle est appuyée par une conception de la nécessité.
Aristote était certes un naturaliste, mais
La finalité est un concept capital chez Aristote, autant dans sa philosophie de la nature (notamment présente dans ses Parties des animauxAristote, Parties des animaux, Livre I, 1, 639 b 14 sq. et 5, 645 a 23.), que dans sa philosophie de l’art (au sens de tékhnê) : , dit-il ; l’on retrouve ce principe de finalité dans la PhysiqueAristote, Physique, 199 a, 9-10., dans la Politique et l’Éthique à Nicomaque :
Tout art et toute investigation, et pareillement toute action et tout choix tendent vers quelque bien, à ce qu’il semble. Aussi a-t-on déclaré avec raison que le Bien est ce à quoi toutes choses tendentAristote, Éthique à Nicomaque, livre I, 1094 a..
De plus Aristote rejette la théorie platonicienne de la création démiurgique du mondeAngèle Kremer-Marietti, L'éthique en tant que méta-éthique, part. I, ch.2, (c'est-à-dire d'un créateur utilisant des formes éternelles pour modèle). Ainsi il développe dans sa Physique une théorie proprement naturaliste de la formation des choses : D'ailleurs il serait absurde de croire que les choses [de la nature] se produisent sans but, parce qu'on ne verrait pas le moteur délibérer son actionAristote, Physique, II, 8, 199 b 27-9.. À la doctrine des Idées de Platon, il oppose sa théorie de la détermination de la matière au moyen de la forme : cette détermination formelle agit de l’intérieur, se déployant à partir de la matière comme à partir d’un germe. Mais, dans la téléologie d’Aristote, , substance, et , finalité, constituent une seule et même réalité, et le monde est « suspendu » (selon les propres termes d’Aristote), à DieuWerner Jaeger, , 400..
Époque moderne Leibniz Leibniz n’oppose pas dans l’explication des phénomènes cause efficiente et cause finale : nous avons besoin des deux, et au moins des causes finales pour une explication complèteJacques Bouveresse, « Cours 22. Peut-il y avoir une téléologie non métaphysique ? », In Dans le labyrinthe : nécessité, contingence et liberté chez Leibniz. Cours 2009 & 2010 au Collège de France, §6. Il admet cependant que certains phénomènes reçoivent des explications plus adaptées par une cause que par l’autre :
Comme tout se peut expliquer dans la Géométrie par le calcul des nombres et aussi par l’analyse de la situation, mais que certains problèmes sont plus aisément résolus par l’une de ces voies, et d’autres par l’autre, de même je trouve qu’il en est ainsi des phénomènes. Tout se peut expliquer par les efficientes et par les finales ; mais ce qui touche les substances raisonnables <hommes, esprits, âmes> s’explique plus naturellement par la considération des fins, comme ce qui regarde les autres substances <corps> s’explique mieux par les efficientesLeibniz, OFI (Couturat), .
Chez Leibniz, les deux explications possèdent cependant des limites : la cause finale tend au verbalisme lorsqu’elle tente d’expliquer des phénomènes particuliers (i.e. hors des lois et principes de la nature). À l’inverse, la cause efficiente tend parfois à la complexité inutile, alors que l’intervention d’un telos dans le raisonnement apparaitrait plus simple et naturelJacques Bouveresse, op. cit., §7.
De plus, Leibniz fait de la cause finale un principe nécessaire au fondement des lois de la nature (fundamentum naturæ legum)Leibniz, De Ipsa Natura, édition Erdmann, : il est nécessaire qu’à travers les phénomènes la même quantité d’énergie soit conservée. En effet, les causes et les effets doivent toujours être équivalents, au risque de tomber dans le perpetuum mobile (plus dans l’effet que dans la cause) ou à l’inverse dans une régression de la perfection naturelle (moins dans l’effet que dans la cause), schémas qui sont impossibles en raison de l’ordre divin régnant dans le monde. L’immutabilité divine (la Monade) répond donc par un jeu de miroir à la nécessaire équivalence des causes et des effets dans la nature (les monades) par un principe téléologiqueLeibniz, De legibus naturæ, édition Dutens, III, .
Le terme fut par ailleurs inventé en 1728 par Christian von Wolff, disciple de Leibniz, dans sa Philosophia rationalis sive Logica. Fortement influencé par ce dernier, il fonda une école qui reprit et approfondit de nombreux concepts leibniziens (monadologie, optimisme, distinction de la perception et de l'appétition, morale de la perfection…).
Kant La téléologie possède une place primordiale chez Kant. Dans son œuvre, la cause finale change de sens : un phénomène sera causé par un telos prenant la forme d’un concept“The notion of a natural end in turn derives from that of an end, which he defines in the "Critique of Aesthetic Judgment" as "the object of a concept in so far as the latter is regarded as the cause of the former" (§10, 220)”, Hannah Ginsborg, ”Kant's biological teleology and its philosophical significance” In Blackwell Companion to Kant, ed. Graham Bird, Oxford Blackwell Publishing, 2006, (e.g. si un individu malade demande une médication, c’est le concept de santé qui cause son acte).
Plus précisément, la téléologie occupe la seconde partie de sa Critique de la faculté de juger où le concept effectue l’intermédiaire entre la faculté de connaître (Erkenntnisvermögen) et la faculté de désirer (Begehrungsvermögen). L’esthétique kantienne fait appel à une théorie générale de la finalité absolue à travers deux expériencesMichel Puech, « Éthique et esthétique dans le système kantien de la téléologie transcendantale », Colloque Éthique et esthétique, 2006, : l’une sensible et esthétique, i.e. le sublime, l’autre formelle, c’est-à-dire la loi morale.
Kant considère également la finalité inscrite dans la nature, la qualifiant d’illégitime : on ne peut attribuer des buts à des phénomènes physiques ou biologiques. Dès lors, les individus sont entrainés dans une téléologie projetée, réfléchieLaurent Gallois, Le souverain bien chez Kant, 2008, ch. IV, : elle permet d’organiser la nature, de reconnaitre un ordre parmi les phénomènes comme s’ils étaient régis par de vraies relations de buts et de moyens. La téléologie est donc une idée régulatrice, tout comme la liberté dans la seconde Critique.
Réfutations Bacon Le scientifique et philosophe anglais Francis Bacon est un des premiers à remettre véritablement en question la téléologie d’un point de vue épistémologique. En effet, précurseur de l’empirisme, il développe dans son Novum OrganumOuvrage intitulé en opposition à l'Organon : terme utilisé par les commentateurs d'Aristote pour désigner ses traités concernant la science et la logique. de 1620 une critique de la cause finale aristotélicienne : la téléologie interdisant toute vérification expérimentale, elle est impropre aux sciences (mais peut être employée en métaphysique), et pousse à réduire le champ des recherches naturellesHendrik C. D. de Wit, Histoire du développement de la biologie, Volume I, si elle est admise. À ce propos il énonce dans le Novum :