vignette|Transport de grain par bateau, temple d'Isis Geminiana à Ostie, mosaïque du - s. Lannone (en latin, annona, dannus, « année ») désigne, dans la Rome antique, l'approvisionnement en grains de la ville de Rome, ainsi que le service public chargé de gérer cet approvisionnement et de distribuer le blé. Le préfet de l'annone est le haut fonctionnaire chargé de ce service. Le terme peut également désigner un impôt en nature versé par les provinciaux pour contribuer à l'approvisionnement de la cité ou à l'entretien de l'armée. L'annone concerne également la cité de Constantinople, comme capitale de l'Empire romain d'Orient.

Historique Dans la capitale Dans les premiers siècles de la République romaine, les céréales produites dans les régions voisines de Rome suffisaient aux besoins de l'Urbs. Avec le processus d'urbanisation, l'approvisionnement en céréales de la population urbaine devient plus compliqué et nécessite l'intervention de l'État, avec des distributions gratuites ou à bas prix de céréales. Une première loi sur l'approvisionnement de la ville, la Lex Licinia, est votée à l'initiative de Caius Gracchus en 123 av. J.-C. malgré une forte opposition des grands propriétaires. Tout citoyen romain en-dessous d'un certain revenu a droit à une ration mensuelle de 33 kg de grain à prix réduit, distribuée par des aediles cereales qui sont en même temps des prêtres de la déesse Cérès. Le seuil de revenu requis n'est pas connu mais la , promulguée par Jules César en 44 av. J.-C., précise que les propriétaires d'immeubles aident à établir les listes d'ayant-droits.. Cette loi prévoit des sanctions contre ceux qui agiraient de mauvaise foi contre l'annone, créeraient des sociétés pour faire monter les prix ou entraveraient le transport du blé.

Auguste réforme plusieurs fois l'annone qu'il confie finalement à un de l'ordre équestre. Celui-ci a sous ses ordres des hauts fonctionnaires équestres, les procurateurs, des officiers venus de l'armée comme le corniculaire de l'annone, de nombreux employés chargés de tenir les registres et de veiller sur les distributions (tabellarii, dispensatores, agentes, praepositi, des affranchis et esclaves impériaux. Les gérants des entrepôts (horrearii) sont le plus souvent des esclaves impériaux. Les chargés de la distribution sont nommés pour un an par le Sénat ; leur statut semble avoir varié selon les époques et été temporairement suspendu à la suite grand incendie de Rome, quand l'empereur Néron choisit d'approvisionner directement la ville en mettant sur le marché tous les stocks de grain disponibles. vignette|gauche|« Annona Augusti Ceres », monnaie de Néron à Lugdunum, v. 54-68. Le préfet de l'annone est secondé, à partir du règne de Néron, par un adjoint (adjutor) qui, à partir de Marc Aurèle, reçoit le titre de subpraefectus. Personnage important qui, pendant une partie du , détient même le droit d'exécution capitale (Jus gladii), le préfet de l'annone, à partir de Septime Sévère puis de Dioclétien, perd une partie de ses attributions au profit du préfet du prétoire pour l'importation de denrées et du préfet de la Ville pour leur distribution. Le préfet de l'annone ne conserve que la comptabilité des denrées et le contrôle des marchés et corporations. La Notitia Dignitatum, au début du , montre le préfet de l'Annone subordonné au préfet de la Ville.

Les vigiles urbains, chargés de la police des rues et de la lutte contre l'incendie, sont favorisés par Vespasien dont ils ont pris le parti pendant l'année des trois empereurs en 69 : ils voient leur service étendu au port d'Ostie et aux installations de l'annone portuaire.

Le bâtiment central, la , se trouvait sur la rive gauche du Tibre, près du Forum Boarium et des entrepôts de l'Emporium. Le blé arrivait par voie fluviale depuis les ports d'Ostie et Pouzzoles d'où il était distribué dans les Quatorze régions de Rome. Sévère Alexandre fit multiplier les (entrepôts) qui servaient en même temps de garde-meubles pour les particuliers qui y déposaient leurs biens de valeur. Ils étaient nommés d'après l'empereur ou le riche citoyen qui les avait fait bâtir : horrea Galbae, Petronianis, Nervae, Le nombre de ces entrepôts atteignait 290 vers 350 ap. J.-C. Les horrea Galbae, les mieux connus, abritaient des chapelles de Bona Dea, du Soleil, de Sylvanus, Hercule et du Numen de l'empereur.

vignette|Maison des jarres à Ostie, - s.

Le blé vient habituellement de deux provinces : l'Afrique fournit modii (muids) de grain par an et l'Égypte . Selon la conjoncture, il peut être distribué gratuitement ou vendu au prix du marché. Dans des circonstances exceptionnelles, sous Tibère puis sous Néron après le grand incendie de 64, il arrive que le pouvoir impérial fixe un maximum des prix mais, la plupart du temps, il favorise les marchands et bateliers qui ravitaillent la ville : sous le Bas Empire, leurs corporations deviennent pratiquement un service public. Les distributions d'huile, pratiquées occasionnellement sous la République et au début de l'Empire, deviennent habituelles à partir du règne d'Aurélien quand la crise du siècle rend le ravitaillement de la ville plus incertain. Aurélien remplace les distributions de blé par des distributions mensuelles de pain ainsi que des ventes de viande, de sel et de vin à prix réduit. Les régions d'Italie, notamment la Lucanie-Bruttium et le Samnium, doivent fournir la viande de porc : les producteurs ont le choix entre la transporter eux-mêmes et verser sa valeur en argent..

Deux services d'appui aident à gérer l'approvisionnement en viande : le forum Suarium, grand marché alimentaire dirigé par un tribun et gardé par trois cohortes urbaines, et le port d'Ostie, dirigé par le procurator portus. Le procurateur de l'annone d'Ostie est un des fonctionnaires les mieux payés de l'Empire avec des appointements de .

À Constantinople vignette|gauche|Ruines de l'hippodrome de Constantinople. Gravure v. 1450. En 330 après J.-C., Constantin ordonne le transfert de la capitale vers une ville nouvelle, Constantinople. L'annone y est distribuée dès le jour après la fondation de la ville, le 18 mai 330. Le blé d'Égypte est désormais partagé entre Constantinople et Alexandrie : sont créés un , pour l'approvisionnement de Constantinople, et un pour celui de Rome. Les distributions sont assurées par l'éparque, équivalent du préfet de la ville, et comprennent une pour les citoyens pauvres, une pour les serviteurs du palais et une pour les gardes. Une mauvaise récolte en Égypte, en fonction de la crue du Nil, peut provoquer une émeute et l'État doit parfois faire venir un complément de blé de Thrace, Bithynie et Phrygie. En 618, Justin II impose une taxe aux bénéficiaires de l'annone. Peu après, sous Héraclius, la conquête de l'Égypte par les Perses entraîne la rupture du service : sa seule survivance est une distribution gratuite de vivres chaque année à l'hippodrome de Constantinople pour l'anniversaire de la fondation de la ville..

Dans les municipes et l'armée vignette|Attius Caecilius Maximilianus Pancharius, illustre sénateur, questeur, candidat au prétoire, préfet du trésor de Saturne et simultanément responsable des aqueducs et de l'approvisionnement en eau, gouverneur de Lucanie et de Bruttium, préfet de l'annone pour la ville de Rome. Il fut honoré pour avoir distribué avec diligence et ingéniosité des denrées alimentaires en abondance, tant au peuple qu'à l'armée valeureuse.Inscription pour la visite de Constance II à Rome en 357 apr. J.-C. Cette inscription est exposée aux Musées du Capitole à Rome.

L'épigraphie indique l'existence de services d'annone dans beaucoup de municipes d'Italie, alimentés par les dons des riches citoyens appartenant le plus souvent à l'aristocratie municipale, où il est difficile de distinguer les préoccupations sociales et humanitaires des obligations de statut. Les dons pour l'annone atteignent des montants élevés, de l'ordre de à , alors que les largesses ordinaires ne dépassent guère . Sur 23 donateurs connus, tous masculins, plusieurs appartiennent à l'ordre équestre, 11 sont des détenteurs de hautes charges municipales, 9 ont le titre de patron de la ville, mais il arrive que le donateur ne soit porteur d'aucun titre.

L'annone peut prendre la forme d'une distribution de grain, gratuitement ou à prix réduit, surtout dans les situations de crise, ou d'un don en argent à une caisse spéciale, la . Les dettes envers cette caisse sont payables en priorité. Elle peut aussi recevoir des dons par testament.

Les bénéficiaires des distributions sont généralement désignés comme ou . Il n'est pas question d'un plafond de ressources, contrairement à ce qui se fait dans la capitale. Le terme semble les réserver aux citoyens, comme cela se pratique pour les distribution d'argent, bien que certaines largesses comme les jeux de gladiateurs profitent aussi aux non-citoyens.

L'annone municipale concerne principalement le grain mais on a quelques indices de distribution d'huile, surtout pendant la période difficile du où l'approvisionnement depuis la Bétique (sud de l'Hispanie) semble compromis.

Le apparaît à la fin du : il est nommé pour un an renouvelable ; la fonction, distincte des charges municipales, ne semble avoir existé qu'en Italie, hors un cas isolé en Afrique. Les inscriptions et les textes juridiques indiquent une crise de l'approvisionnement dans toute l'Italie dans la seconde moitié du , nécessitant des interventions fréquentes de l'État à travers le service des curateurs de l'annone ; les sources épigraphiques disparaissent pratiquement après le milieu du et nous laissent dans l'incertitude sur la continuité de ce service.

Le terme désigne également les rations de grains ou de farine distribuées aux soldats. L' ne semble pas avoir désigné un impôt particulier mais la partie des ressources publiques destinées à l'approvisionnement de l'armée romaine : l'importance des versements en nature s'accroît avec l'inflation et la dépréciation de la monnaie romaine que l'édit du Maximum de Dioclétien n'arrive pas vraiment à maîtriser. Les provinciaux sont aussi requis de fournir des vêtements () et des chevaux à l'armée et aux fonctionnaires d'État.

Époque médiévale et moderne

Les besoins sous-jacents à l'« annone » réapparaissent au Moyen Âge et à l'époque moderne, sous diverses mesures comme en 1300 les établis par Boniface VIII. La fonction de préfet de l'Annone est rétablie par Paul IV en 1556, dans une conjoncture difficile, puis définitivement par Grégoire XIII à partir du Jubilé de 1575. Sixte V, en 1586, place les conservateurs de Rome sous l'autorité du préfet de l'Annone, lui-même soumis à la Congrégation de l'AbondanceJean Delumeau, Rome au siècle, Paris, Hachette, 1975, p. 145.. Des administrations de l'approvisionnement ont existé dans d'autres grandes villes comme le à Milan du « tribunale di provvisione », Lombardia Beni Culturali ou le grenier d'abondance à Lyon au .

Notes et références

Voir aussi

Bibliographie

Michael Charles et Neal Ryan, « The Roman Empire and the Grain Fleets: Contracting out Public Services in Antiquity », Queensland University, , pp. 9–12, "" Peter Garnsey, Famine et approvisionnement dans le monde gréco-romain : réactions aux risques et aux crises, Paris, Les Belles Lettres, 1996.

Nicolas Solonakis, On the lexical diversity of grain-supply systems in the Roman East, Revue belge de Philologie et d'Histoire, 2017, 95-1 pp. 59-79. Catherine Virlouvet, Famines et émeutes à Rome des origines de la République à la mort de Néron (« Collection de l'École française de Rome », 87), Rome, École française de Rome, 1985, VIII-133 p.

Articles connexes Préfet de l'annone Stockage des céréales Économie romaine Culture des céréales dans l'Antiquité

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