Odon de Conteville dit Odon de Bayeux ou Odo. et parfois EudesChez Michel de Boüard, notamment., né vers 1030 ou après 1035David C. Douglas, William the Conqueror, University of California Press, 1964, ., et mort le à Palerme, est un noble normand qui, grâce à sa parenté avec Guillaume le Conquérant, dont il est le frère utérin, devient évêque de Bayeux (1050-1097) puis l’un des hommes les plus riches et puissants de l’Angleterre nouvellement conquise. Agissant comme régent d’Angleterre à plusieurs reprises durant les absences du roi, il est aussi comte de Kent (1067-1082, 1087-1088).

Personnage fameux pour son ambition, son implacabilité et son énergie, mais à la réputation contrastée, il tombe soudainement en disgrâce et est emprisonné pendant cinq ans, de 1082 à 1087. Il est très probablement le commanditaire de la tapisserie de BayeuxChristopher Tyerman, « Odo of Bayeux », dans ., l'œuvre brodée qui dépeint la conquête normande de l'Angleterre.

Biographie

Avant la conquête

Odon est le fils de Herluin (v. 1001-v. 1066), vicomte de Conteville, et d’Arlette de Falaise (v. 1010-v. 1050). Il est probablement le fils aîné, bien qu'il soit impossible de le savoir avec certitudeDavid Bates, « Odo, earl of Kent (d. 1097) », Oxford Dictionary of National Biography, Oxford University Press, 2004.. Sa mère, ancienne « frilla » (ou épouse à la manière danoiseAux yeux de l'Église catholique, une frilla est une simple concubine et le mariage more danico (à la manière danoise) sans valeur. Les enfants issus de cette union sont donc des bâtards.) du duc de Normandie Robert le Magnifique (v. 1010-1035) est la mère de Guillaume le Bâtard (v. 1027-1087), dit plus tard le Conquérant. Son frère cadet est Robert de MortainDavid R. Bates, « The Character and Career of Odo, Bishop of Bayeux (1049/50-1097) », dans Speculum, , (1975), . († 1090). Sa date de naissance n'est pas connue, mais les historiens s'accordent aujourd'hui à penser que ses parents se seraient mariés vers 1030, peu de temps après la naissance de Guillaume le Conquérant, et qu'Odon serait né quelque temps aprèsBrian Golding, « Robert of Mortain », dans Anglo-Normans Studies : . Proceedings of the Battle Conference, édité par Marjorie Chibnall, Boydell & Brewer Ltd, 1990, ..

Il reçoit l’évêché de Bayeux entre et fin . Guillaume de Poitiers reconnaît qu’il est bien en dessous de l’âge canonique de trente ans à la date de cette nomination. Suivant les hypothèses faites sur sa date de naissance, il est donc au mieux âgé de dix-neuf ans, au pire de 14. Comme aucun chroniqueur contemporain ne rapporte que sa nomination à la tête de l'évêché a provoqué un scandale, il est donc assez probable qu'il a alors dix-neuf ans, et qu'il a dû recevoir une éducation religieuse importante. À cause des troubles en Normandie durant toute la minorité du duc , il est très probable qu’il est soustrait à la garde de ses parents et envoyé étudier ailleurs. Ce n'est qu'en 1051 qu'Odon est fait diacre à Fécamp par son parent Hugues d'Eu, évêque de Lisieux et n'aurait donc été pendant quelques années qu'un évêque laïc.

Sa nomination, ainsi que celle de son frère Robert au comté de Mortain quelques années plus tard, est due à la volonté du duc Guillaume de placer des hommes de confiance aux postes clés du duché. En effet, la minorité du duc qui hérite de la Normandie à l'âge de huit ans, en 1035, a été très agitée. Il a échappé à de multiples tentatives d'assassinat, et son duché a été le théâtre d'une situation anarchique, de nombreux barons refusant un duc bâtard. Finalement, en 1047, le duc a conclu cette période par une victoire sur les rebelles à Val-ès-DunesChristopher Tyerman, « », .. Il décide alors de consolider son autorité sur la Basse-Normandie, notamment en mettant la main sur le très important et lucratif évêché bayeusain qu'il confie à Odon.

La réorganisation du diocèse avait commencé sous son prédécesseur, le puissant . Grâce à lui, le patrimoine épiscopal, usurpé lors de la colonisation scandinave, avait été récupéré, et la construction d’une nouvelle cathédrale avait débuté. Cette dernière sera achevée par Odon. Les dates extrêmes de sa construction sont selon Jean Vallery-Radot comprises entre 1040 et 1080. Alors qu'Orderic Vital donne le crédit entier de sa construction à Odon, il est contredit par Robert de TorignyF. Desoulières, Au début de l'art roman: les églises de l'onzième siècle en France, Les Éditions d'Art et d'Histoire, Paris, 1943, 81-82.. Elle est consacrée par l'archevêque de Rouen, Jean d'Ivry le Richard Allen, « ‘A proud and headstrong man’: John of Ivry, bishop of Avranches and archbishop of Rouen, 1060–79 », Historical Research, , 220 (mai 2010), 189-227..

À la mort du roi d'Angleterre Édouard le Confesseur sans héritier en 1066, Guillaume le Bâtard entend bien faire valoir sa revendication au trône d'Angleterre, mais Harold Godwinson se fait élire roi. Édouard le Confesseur l'ayant, selon lui, désigné héritier au début des années 1050, Guillaume s'estime floué et envisage une invasion. Odon participe au concile de LillebonneOrderic Vital, Histoire de Normandie, Éd. Guizot, 1826, tome 2, , . durant lequel les barons du duché sont consultés sur le projet d’invasion de l’Angleterre. Lors de ce concile, il promet de contribuer pour 100 naviresElisabeth van Houts, « The Ship List of William the Conqueror », dans Anglo-Norman Studies, (1987), . à la flotte qui débarquera outre-MancheWace affirme qu’il n’en offrit que 40 : De son frere l’Evesque Odun Recut quarante nes par dun. Mais il écrit plus de cent ans après les faits, et avoue qu’il n’est pas certain de ses chiffres.. Il accompagne son demi-frère Guillaume dans sa conquête de l'Angleterre en 1066.

Conquête de l’Angleterre

La tapisserie de Bayeux, l'œuvre qui dépeint la conquête normande de l'Angleterre, le montre comme un personnage important de l'invasion, à la fois soldat et conseiller. Il est représenté en haubert lors de la bataille d'Hastings, ce qui a conduit certains historiens (dont Edward Augustus Freeman) à supposer qu’il avait pris part à la célèbre bataille, troquant une épée contre une masse pour ne pas faire couler le sang, et ainsi ne pas aller contre les lois canoniques.

Toutefois, le commentaire en latin de ce panneau de la tapisserie, (« Voici l'évêque Odon, tenant un , encourageant les jeunes hommesElizabeth Coatsworth, « Inscriptions on Textiles Associated with Anglo-Saxon England », dans Writing and Texts in Anglo-Saxon England, édité par Alexander R. Rumble pour le Manchester Centre for Anglo-Saxon Studies, publié par DS Brewer, 2006, . ») suggère plutôt qu’il commande et encourage les troupes depuis l’arrière. Le bâton () qu’il tient à la main est similaire à celui que le duc Guillaume tient dans trois autres panneaux en signe d’autorité et de commandement. Wace, écrivant à la fin du , interprète la scène de cette façon. Toutefois, Guillaume de Poitiers relate qu'Odon et Geoffroy de Montbray, l’évêque de Coutances, n’étaient là que pour aider par leurs prières, et qu’ils ne portaient pas d’armes. Ce commentaire de l'historien est bien plus fiable et suggère que l’implication d’Odon dans la bataille est sûrement exagérée par la tapisserie puis par Wace, deux sources étroitement liées à Bayeux.

Récompense Il est fait comte de Kent probablement dès le début de l’année 1067, quand il est nommé responsable de Douvres et de son château.. Il remplace Léofwine Godwinson à ce poste, et dans la plupart de ses possessions. Néanmoins, les plus anciennes chartes qui nous sont parvenues et où il apparaît en tant que comte de Kent ne datent que de 1072. Son titre de comte et ses responsabilités de corégence avec Guillaume Fitz Osbern, obtenus dès 1067, indiquent que le Conquérant entendait bien voir son demi-frère prendre une part importante dans le gouvernement du royaume.

Il obtient de vastes terres à travers toute l’Angleterre qui, d'après le Domesday Book en 1086, rapportent plus de par an. . Il est donc le plus riche des seigneurs (tenants-in-chief, « seigneurs concédants ») du royaume, les seuls approchant sa richesse étant son frère Robert et . Il possède 439 seigneuries (manors) dans 22 comtés184 seigneuries (manors) dans le Kent, 39 dans l’Essex, 32 dans l’Oxfordshire, 23 dans le Herefordshire, 30 dans le Buckinghamshire, 22 dans le Norfolk, 76 dans le Lincolnshire, pour les plus importants. 75 % de ses domaines sont inféodés à des « arrière-vassaux » (sub-tenants). J.R. Planché, « Odo, Bishop of Bayeux », dans The Conqueror and His Companions, Somerset Herald, London: Tinsley Brothers, 1874 ; ..

Nombreux parmi les vassaux (tenants)Les « seigneurs concédants » (tenants-in-chief) devaient un service militaire au roi. Ils avaient donc tout intérêt à s'attacher les services de chevaliers par concessions de terres. Ils inféodèrent donc leurs possessions à des «vassaux», et certains vassaux, devant un service militaire important, inféodaient à leur tour une partie d'entre elles à des « arrière-vassaux » (sub-tenants). Il se créa ainsi une hiérarchie pyramidale de propriétaires, reproduisant le système féodal du duché de Normandie. Voir par exemple Subinfeodation dans domesdaybook.net. d'Odon de Bayeux en Angleterre étaient originaires de la région de Bayeux. Ils n'appartenaient toutefois pas à la haute aristocratie de la région, mais étaient d'origine bien plus modeste. Les Bigot, les Lacy et les Port profitèrent notamment du patronage d'Odon pour fonder d'importantes familles baronnialesWightman, Lacy Family, ; H. Navel, « L'Enquête de 1133 sur les fiefs de l'évêché de Bayeux », Bull. Soc. Ant. Norm, , 1935, ..

Tapisserie de Bayeux

Odon de Bayeux est généralement identifié comme étant le commanditaire de la tapisserie de Bayeux. La supposition repose sur un faisceau d'indices concordants montrant que la contribution de la région de Bayeux est certainement exagérée par la tapisserie..

Tout d'abord, ne sont nommées sur l'œuvre, en dehors des grandes figures historiques (Harold Godwinson, Édouard le Confesseur, Guillaume le Conquérant) et de la mystérieuse Ælfgyva, que trois personnes, qui sont Wadard, Vital et Turold. Or, ceux-ci ne sont mentionnés dans aucune autre source contemporaine de la bataille de Hastings. Ceci laisse présumer qu'ils n'ont pas marqué l'événement de leur empreinte. Leur présence sur la tapisserie, soulignée par la distinction particulière d'y voir leurs noms brodés, n'est a priori pas explicable. Or, il apparaît que ces hommes sont tous des vassaux (tenants) de terres du Kent appartenant à Odon, et faisaient donc certainement partie des hommes qu'il avait amenés à la bataille.

Ensuite, la tapisserie met en scène Harold Godwinson jurant au duc Guillaume fidélité et assistance dans sa conquête du trône d'Angleterre, serment prêté sur de saintes reliques. Selon la tapisserie, ce serment se situe à BayeuxDans la scène du serment d'Harold, le commentaire de la tapisserie est : « Hic Willelm venit Bagias: ubi Harold sacramentum fecit Willelmo duci ». La traduction en français est « Ici Guillaume vint à Bayeux, où Harold prêta serment au duc Guillaume ». Elizabeth Coatsworth, , .. Or, Orderic Vital place l'événement à Rouen, et Guillaume de Poitiers à Bonneville-sur-Touques. Une fois de plus, la tapisserie met donc en avant Bayeux, en contradiction avec les sources écrites contemporaines.

Enfin, le rôle d'Odon à Hastings est à peine mentionné dans les sources qui ne sont pas liées à Bayeux. Selon les historiens, Odon est le seul à posséder les moyens de financer une œuvre aussi considérable et qui mette autant en avant Bayeux. Ils sont donc fondés à croire que c'est lui qui a commandité la tapisserie de Bayeux, ce qui lui offrait dès lors l'occasion de mettre exagérément en avant la contribution de son évêché à la victoire de Hastings.

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