En linguistique, l’interrogation fait partie, avec l’assertion et l’injonction, et, de façon restreinte, l’exclamation, des modalités d’énonciation, nécessaires à la composition de la phrase.
Elle se décline en plusieurs actes de langages par lesquels l'émetteur d'un énoncé adresse de façon prototypique au destinataire (réel ou fictif) de celui-ci une demande d'information portant sur son contenu. Une phrase interrogative est couramment appelée « question ». On a affaire à un acte de question, qui n’est pas un acte isolé dans la mesure où il est censé appeler une réponse verbale pertinente. Schegloff (1979) parle, pour l’échange question/réponse, de « paires adjacentes d’énoncés ».
L’interrogation peut correspondre à d'autres actes de langages, tels que la demande de confirmation, la suggestion, la visée hypothétique, la question rhétorique, la requête, etc.
Sur le plan grammatical, les interrogatives sont structurées autour d'un verbe conjugué :et est-ce que vous savez pourquoi vos parents ont choisi Chelles ? (CFPP2000, CH-01)d'un infinitif :Charlotte : Monsieur, cela vous plaît à dire, et je ne sais pas si c’est pour vous railler de moi.
Dom Juan : Moi, me railler de vous ? Dieu m’en garde ! (Molière, Dom Juan : II, 2 ; ex. tiré de Lefeuvre 2014)d'un élément averbal :spk2 : et pas de différence Est Ouest ?
spk7: non non (CFPP2000, 03-01)
La grammaire des interrogatives verbales directes
Interrogation totale
L'interrogation totale concerne la phrase entière et appelle une réponse totale, comme « oui », « non », « sûrement »…
Une telle question totale peut avoir en fait une portée restreinte sur un constituant de la phrase, par exemple :
Pierre est-il allé à Paris? (la question porte en fait sur "à Paris")
Est-ce à Paris qu'il est allé? - Oui (= à Paris). La forme clivée de la question qui encadre "à Paris" porte en fait sur cet élément.
Les autres informations présentes dans la question ne sont pas alors interrogées, elles restent présupposées comme vraies. Dans l'exemple ci-dessus, on présuppose qu'on sait que Pierre est allé quelque part.
Marquage de la phrase interrogative totale
La phrase interrogative française présente quelques caractéristiques : une interrogation directe se termine toujours à l'écrit par un point d'interrogation; une interrogation possède, à l'oral, une intonation caractéristique ascendante
Il existe 4 formes d'interrogatives, dont une est peu utilisée en français de France :
- interrogation avec l’inversion du pronom personnel sujet clitique (un pronom accolé au verbe ou qui en est séparé par un autre élément clitique comme la négation ne) Inversion simple : Et peut-on savoir ? (Rostand, Cyrano de Bergerac)Inversion complexe :L’ambition de régner vous fera-t-elle oublier Pénélope ? (Fénelon, Télémaque)On remarque dans cet exemple la présence du t épenthétique qui vise à éviter le hiatus entre deux voyelles.
- Interrogation avec est-ce que et est-ce que vous savez pourquoi vos parents ont choisi Chelles ? (CFPP2000, CH-01)On retrouve l’inversion du verbe et du sujet clitique qui est cette fois non un pronom personnel mais le pronom démonstratif ce. A cause du figement de “est-ce que”, on parle parfois du morphème interrogatif. Cette structure permet de garder l’ordre sujet verbe (vos parents / ont choisi) qui retient l’information essentielle.
-Interrogation avec -ti ou -tu En français régionnal, on peut encore trouver la forme -ti :ça va-ti ? (pour Est-ce que ça va ?)On a des exemples dans la littérature :
Le Père Paturon, d’une voix fière. – je pourrais-ti retourner cheuz nous ?
(G. de Maupassant, 1884, Contes et nouvelles; Frantext)
Au marqueur -ti, présent au Québec jusqu'à la moitié du XXe siècle environ, s'est substitué le marqueur -tu :C'est-tu vrai ? (CFPQ, sous-corpus 26)- interrogation par la ponctuation ou l'intonationL’Académie est là ? (Rostand, Cyrano de Bergerac)Ajoutons qu’à l’oral notamment, le contexte situationnel constitue également un indice pour comprendre qu’il s’agit bien d’une interrogative
Interro-négation dans l'interrogation totale, ici avec inversion du sujet clitque
Les interro-négatives équivalent, sinon à des énoncés assertés, tout au moins à des questions orientées :
Mais elle a pas autre chose à faire que de regarder ça à son âge ? (corpus oral PFC) (c’est-à-dire : A son âge, elle devrait avoir autre chose à faire que de regarder ça.)Ne se croirait -on pas en quelque mauvais lieu ? (Rostand, Cyrano de Bergerac) Ce type d'interrogation se distingue par la valeur pragmatique d’un renforcement (on se croirait vraiment en quelque mauvais lieu).
Interrogation alternative Les interrogatives peuvent suivre un schéma alternatif, ce qui implique l'impossibilité de répondre par oui ou par non :
Elle propose une liste de réponses entre les deux membres de l'alternative : considérons de quelle sorte il [Dieu] nous a adoptés : est-ce par contrainte ou bien par amour ? (Bossuet, Sermon pour la Pentecôte, 1654)Elle ressemble à une interrogation totale double, mais on ne peut pas y répondre globalement par oui ou par non. Au contraire, elle demande, proche en cela de l'interrogation partielle, une réponse sur l’un des deux constituants : c'est par contrainte ou par amour. La deuxième partie de cette séquence est ici elliptique dans la mesure où le prédicat se constitue d’après la première partie.
Interrogations partielles
L'interrogation partielle appelle une réponse autre que oui/non, portant sur un seul élément de la phrase.
L'interrogation partielle présuppose donc toujours les autres informations qui ne sont pas questionnées, triviales ou non :
Une question partielle ouverte ne fournit pas la liste des réponses attendues. Elle comporte toujours un mot interrogatif :
Il reste possible de proposer une liste limitée de réponses possibles :
L'interrogation partielle porte sur un des constituants de la phrase qu'elle appelle en réponse et qui est constitué par un mot en qu- interrogatif. Pour Moignet (1981 : 180) : « Le pronom [interrogatif] est là pour évoquer un vide notionnel existant dans la phrase à laquelle il appartient ». Grâce à la réponse de l'interlocuteur, le locuteur stabilise la variable en qu- sur une valeur précise. L’intonation de l’interrogation partielle, avec le mot en qu- en position frontale, diffère de celle de l'interrogation totale : prototypiquement, la courbe intonative est descendante, après une attaque sur une note élevée qui met en valeur le terme interrogatif placé en tête de phrase.
L’interrogation partielle « présuppose la vérité de l'assertion correspondante » (Wilmet 2003 : 493). Dans l’exemple (3a) :Comment s’appelle donc ce monsieur ? (Rostand, Cyrano de Bergerac)il est supposé qu'il existe une façon dont ce monsieur s'appelle :
« Ce Monsieur s'appelle comme ceci ou comme cela ».
On relève plusieurs façons de former les interrogatives partielles qui s’appuient sur un verbe conjugué. Deux paramètres doivent être pris en compte, la position du mot interrogatif et la relation sujet-verbe.
Dans les cas de figure ci-dessous, le mot interrogatif est en position frontale (généralement au début de la phrase) :
Inversion du pronom personnel sujet clitique Mais que dis-je ?(Rostand, Cyrano de Bergerac)
Postposition du GN sujet Comment s’appelle donc ce monsieur ? (Rostand, Cyrano de Bergerac)
La tournure est-ce que Qu’est-ce que tu dis ? (Molière, Le Malade Imaginaire)
Absence d'inversion Très usuelle de nos jours, on la trouve ici ou là dans la littérature :Comment c’est un mort ? (Maupassant, En famille)Mais le mot interrogatif peut se trouver après le verbe, dans la position que prendrait le constituant en réponse. Il est dit "in situ" c'est-à-dire dans la situation que prendrait le constituant en réponse :vous vous êtes arrêtée combien de temps ? (CFPP2000, 05-01)
ça s'appelle comment ce quartier-là (CFPP2000, So-04)
Question rhétorique
Quoi de plus énervant que d'entrer sans frapper ?
Mots interrogatifs La vaste gamme des mots interrogatifs permet de faire porter, aussi finement que nécessaire mais souvent avec des ambiguïtés, l'interrogation sur l'identité, ou les propriétés définitoires (la catégorisation), ou les qualités accessoires, ou la quantité (nombre, taille) d'une entité (personne, objet, groupes de personnes, d'objets, lieu, moment...). Pronoms interrogatifs Un pronom interrogatif permet de demander l'identité de la personne ou de la chose concernée par le reste de la phrase. Les pronoms interrogatifs peuvent être simples, renforcés ou composés.
Forme simple Les formes simples des pronoms interrogatifs varient selon le caractère animé ou inanimé du référent, et la fonction du pronom. FonctionRéférent animéRéférent inaniméSujetquiCODquique / quoiComplément prépositionnelpréposition + quipréposition + quoiComplément de nomgroupe nominal + de quigroupe nominal + de quoiCompl. de verbe subordonnésubordonnée + quisubordonnée + quoi ex: Qui as-tu rencontré ? ex: Avec qui iras-tu à la piscine ?
ex: Avec l'autorisation de qui as-tu fait cela ? Tu as eu cette idée en fumant quoi ? Pour arriver à quoi ?
Forme renforcée À chaque forme simple correspond une forme renforcée qui est une locution pronominale interrogative. FonctionRéférent animéRéférent inaniméSujetqui est-ce quiqu'est-ce quiCODqui est-ce quequ'est-ce queComplément prépositionnelpréposition + qui est-ce quepréposition + quoi est-ce que ex: Qui est-ce que tu as rencontré ? ex: Avec qui est-ce que tu iras à la piscine ?
Forme composée La forme composée varie selon le genre, le nombre et la fonction du référent, et peut se contracter avec les prépositions à et de. Elle a une valeur anaphorique, car elle reprend un groupe nominal. FonctionMasculin singulierMasculin plurielFéminin singulierFéminin plurielSujet, CODlequellesquelslaquellelesquellesComplément prépositionnelpréposition + lequelpréposition + lesquelspréposition + laquellepréposition + lesquellesAvec la préposition àauquelauxquelsà laquelleauxquellesAvec la préposition deduqueldesquelsde laquelledesquelles ex: J'ai acheté deux livres. Lequel (de ces livres) veux-tu lire ?
ex: Tu as beaucoup d'amis. Avec lequel (d'entre eux) iras-tu à la piscine ?
Déterminants interrogatifs Le déterminant interrogatif quel est variable en genre et en nombre, contrairement à combien de.
ex: Quel livre as-tu lu ? Quelle est ton opinion ?
ex: Combien de livres as-tu lu ?
Adverbes interrogatifs Les adverbes interrogatifs où, quand, comment, combien et pourquoi sont utilisés lorsque l'interrogation porte sur les circonstances. Les adverbes interrogatifs possèdent aussi des formes renforcées où est-ce que, quand est-ce que, etc.
ex: Où vas-tu ?
ex: Où est-ce que tu vas ?
La grammaire des interrogatives verbales indirectes
Sur le plan syntaxique, la tradition grammaticale retient deux types de phrases interrogatives, selon qu’elles sont ou pas enchâssées :
- les phrases interrogatives, dites également interrogatives directes
- les sous-phrases interrogatives, dites également interrogatives indirectes ou encore subordonnées interrogatives.
Certains auteurs choisissent de distinguer clairement les premières des secondes, comme Le Goffic (1993), Fournier (1998) ou Lefeuvre (2006, 2014) qui parlent de « percontatives » pour les sous-phrases interrogatives.
Les sous-phrases interrogatives, ou interrogatives indirectes, ou encore subordonnées interrogatives, sont des segments phrastiques enchâssés qui se répartissent entre interrogatives indirectes totales et interrogatives indirectes partielles (cf. Lefeuvre 2006 et Lefeuvre F. & Rossi-Gensane N., 2017) :
ils me demandent si je reviens demain (ESLO2_ENT_1076) d'abord on voulait voir comment ça fonctionnait (CFPP2000, 07-06)