vignette|Pièce de monnaie de la Banque de Russie consacrée aux contes russes (, 2009, avers).
Les contes traditionnels, ou contes populaires (narodnye skazki) occupent une place importante dans la culture russe. Ils sont également populaires dans les cultures biélorusse et ukrainienne.
La tradition orale russe vignette|droite|upright=1.2|Vassily Maksimov, Contes de grand-mère, 1867. La tradition orale russe est riche et foisonnante. Elle est l'œuvre du peuple paysan qui constituait 90 % de la population et est resté analphabète jusqu'aux années 1930. Recueillie à partir du milieu du , elle comporte de nombreux genres (contes, chants épiques, ballades, chansons de toutes sortes, proverbes, incantations, lamentations, etc.). Le conte (skazka)Le terme skazka (сказка), dans son acception actuelle, apparaît au . Auparavant, on disait basnia (басня, aujourd'hui employé pour « fable »), et le conteur était appelé bakhar’ (бахарь). On dit que le tsar Ivan IV (dit le Terrible) ne pouvait s'endormir sans son bakhar’ (mentionné par È. Pomérantseva). y occupe une place de choix. Toute cette littérature orale se distingue par un style et un rythme propres, distincts de ceux de la littérature proprement dite. Le goût pour le divertissement, la recherche de la formule jolie, l'art de dire en font un des charmes. Tout ce folklore est souvent imprégné de musique. Les écrivains, les peintres, les compositeurs y ont souvent trouvé leur inspiration (Pouchkine, Gogol, Rimski-Korsakov, Prokofiev, Stravinsky, Chagall…). Le conte est souvent devenu ballet musical. Ivan Bilibine reste l'illustrateur de contes le plus célèbre, même si on peut mentionner aussi Victor Vasnetsov ou Boris Zvorykine (émigré en France).
Le conte, populaire ou traditionnel, russe est le genre folklorique le plus connu. Très apprécié des enfants, il possède aussi une dimension sociale non négligeable. C'est aussi un des genres les plus étudiés. Comme l'a montré Lise Gruel-Apert, recherches structurales, poétiques, enquêtes typologiques et historiques, voire préhistoriques, se sont succédéLise Gruel-Apert, La Tradition orale russe, PUF, Ethnologies, Paris, 1995.
Collecte et étude du conte populaire
Pas plus que pour le reste du folklore, il n'y a d'enregistrement avant le . Pendant tout le Moyen Âge russe, les contes sont tenus pour « l'œuvre du démon » et bannis de toute écriture.
Au , la littérature de colportage édite des récits semi-folkloriques. Les premiers recueils de contes, remaniés, paraissent (voir celui de Bronnitsyne). Le premier recueil de contes populaires russes est celui d'Alexandre AfanassievLes Contes populaires russes d'Afanassiev, introduction, traduction par L. Gruel-Apert, Paris, Imago, 3 tomes, 2009 - 2010.. Ces contes (près de 600) proviennent d'archives, de collections déjà constituées, comme celle de Vladimir Dahl. Afanassiev n'est ni un collecteur ni un folkloriste à proprement parler (le mot n'existe pas à l'époque), mais un éditeur d'archives. Après le précurseur Pavel Iakouchkine, le premier véritable collecteur de contes est le révolutionnaire Ivan Khoudiakov (1860). Les recueils suivants (ceux de Sadovnikov, Ontchoukov, Zelenine, les frères Boris et Iouri Sokolov…) sont plus proches des exigences actuelles de collecteDu côté des frères Grimm et d'Alexandre Afanassiev, Actes du colloque organisé par la BnF, 2011. Les collectes effectuées au (Irina Karnaoukhova, Netchaïev…) sont nettement plus méthodiques..
L'étude des contes populaires (ou traditionnels) russes commence également avec Afanassiev, partisan d'une théorie mythologisante et indo-européanisante du conte. Puis viennent Bouslaïev qui se range à la théorie des emprunts, Potebnia qui assume une théorie mythologique améliorée. La théorie anthropologiste anglaise d'Andrew Lang a du succès. Elle influence Aleksandr Vesselovsky (1838–1906), qui met au point une méthode de poétique historique et qui dégage dans le conte les éléments stables et les éléments variables. Ce système a une grosse influence sur le folkloriste professionnel Vladimir Propp qui se reconnaît comme son disciple. Dans son livre Morphologie du conte, paru en 1928, il étudie la composition du conte merveilleux. Il met l'accent sur les fonctions, c'est-à-dire les « actions des personnages faisant progresser le sujet / l'intrigue. » Il dégage ainsi 7 rôles, et 31 fonctions allant souvent par paireVladimir Propp, Morphologie du conte, le Seuil, 1970.
Entre 1930 et 1946, Propp publie une série d'articles dans lesquels il recherche la genèse des contes merveilleux, recherches qui aboutissent en 1946 à la publication de son ouvrage de fond : Les Racines historiques du conte merveilleux : il remonte aux rites d'initiation et aux conceptions de la mort dans les sociétés dites primitives. Ses études de la baba Yaga (chapitre III) et celle du dragon (chapitre VII) sont particulièrement fournies et intéressantesVladimir Propp, Les Racines historiques du conte merveilleux (voir Bibliographie). Ses disciples, Mélétinsky et Ioudine, étudient, le premier, le héros victime, le second la transformation des contes merveilleux en contes réalistes.
En France, c'est essentiellement la collecte d'Afanassiev (désormais traduite pour sa plus grande partie) et les études de Propp qui sont (un peu) connues du public ; les nombreux autres recueils de contes publiés en Russie, ainsi que les études russes à ce sujet, restent quasiment hors d'atteinte, en l'absence de traductionsIl est significatif que Jean Verrier et Claude Bremond n'aient pu publier une critique de la Morphologie du conte de Propp qu'en 1982, ayant enfin eu (partiellement) accès aux textes sources mentionnés par l'auteur..
Classification des contes traditionnels russes Afanassiev est le premier à classer en 1871 les contes en trois catégories essentielles : contes d'animaux, contes merveilleux, contes dits réalistes. Cette classification a été retenue par Antti AarneAntti Aarne, Catalogue des contes-types, Helsinki 1910. Elle est adoptée par Propp qui y joint les contes cumulatifsVladimir Propp, Le Conte russe, Leningrad 1984. On a ainsi quatre catégories.
Il y aurait toutefois lieu de tenir compte d'autres catégories encore, telle que celle des contes érotiques, ou plutôt pornographiques (censurés par le pouvoir tsariste, puis soviétique)Voir notamment A.N. Afanassiev, Contes érotiques russes, Le Serpent à plumes, 2002 ., ou encore celle des contes épiques, versions en prose des bylines : Afanassiev lui-même a par exemple inclus dans son recueil l’Histoire du glorieux Ilia de Mourome et du Brigand Rossignol (n° 174a / 308). Toute une série de contes, qui peut être classée dans une catégorie des « contes effrayants » (strachnye skazki), évoque des revenants (ou des « vampires ») et des pratiques magiques. (On peut douter qu'il y ait là de nouvelles catégories: en effet: 1. Les contes érotiques font partie des contes "réalistes"; 2. Les contes "épiques" ne sont pas des contes mais des bylines dégénérées; 3.Les récits sur les morts et autres vampires ne sont pas des contes.)
Les contes d'animaux Les contes d'animaux (skazki o jivotnykh) ne sont pas très nombreux dans la tradition russe (ils sont plus fréquents dans le folklore ukrainien). Ils constituent cependant les 90 premiers textes du recueil d'Afanassiev. Cependant, d'après ProppVladimir Propp, Le Conte russe, Leningrad 1984, parmi ces contes, beaucoup ne sont pas des contes d'animaux. Ainsi, Le Loup idiot est un conte cumulatif, Le Loup et la Chèvre a la composition d'un conte merveilleux, nombre de ces contes proviennent de fables ou sont des contes satiriques d'origine livresque (Le Coq et la Renarde).
Le véritable conte d'animaux est fondé sur une rencontre entre deux protagonistes (Le Renard et le Loup), l'un fort, l'autre faible, l'un bête, l'autre malin, avec filouterie, le faible mais malin triomphant du fort mais bêtePlusieurs de ces contes rappellent des épisodes du Roman de Renart. Ces histoires de filouterie ont tendance à s'assembler en formant des chaînes (parfois, par un simple : « Un autre jour… »). Ainsi, Le Vol de la renarde, La Renarde sage-femme… La filouterie de la renarde donne aux contes russes un tour de guerre des sexes parfois désopilant. D'autres contes d'animaux ne forment pas d'assemblage et comportent une histoire unique avec début, développement et fin (Le Héron et la Cigogne). Les contes cités figurent dans le recueil d'AfanassievLes Contes…, tome I.
Origine et évolution
Propp pose le problème de l'origine des contes d'animaux. Notant que la place première revient dans ces contes aux bêtes sauvages et que le thème de la filouterie y est central, il suggère que le noyau d'origine de ces contes remonte à une société dont l'économie était basée sur la chasse. De même que chez les Amérindiens, on racontait avant la chasse des récits où le coyote jouait le rôle central du filou à qui tout réussit (en particulier le succès à la chasse), ce rôle a pu être dévolu au renard dans l'Europe primitive (chez les Tchouktches de Sibérie, il s'agissait du corbeau). De nombreux contes d'animaux (notamment ceux faisant intervenir l'ours ou l'aigle) renvoient aussi au totémisme primitif.
Les contes d'animaux du répertoire russe ont tendance, au , à être considérés comme des contes pour enfants ; ce sont généralement des femmes, des nourrices, ou des enfants eux-mêmes, qui les racontentAvant-propos de È.V. Pomérantseva, à Russkie narodnye skazki (« Contes populaires russes »), Izd. Moskovskogo Universiteta, 1957..
Les contes merveilleux
Les contes merveilleux (volchebnye skazki) constituent 60 % du recueil d'Afanassiev. Ils sont élaborés au niveau du rythme et du style. Leur composition, remarquable, a donc été dégagée par Vladimir Propp.
Composition À la suite de Vessélovski et en accord avec son contemporain Nikiforov, Propp distingue dans le conte merveilleux les éléments stables et les éléments variables. Dans la composition, seuls comptent les éléments stables. Ces éléments stables sont bâtis sur l'existence de fonctions faisant progresser l'intrigue, et de personnages qui assument des rôles. L'auteur recense sept personnages et trente-et-une fonctions. Les sept personnagesAppelés actants par Greimas, ils correspondent donc à des rôles. sont : le héros, le mandataire, l'auxiliaire magique, l'adversaire, la personne quêtée, le faux héros. Les fonctions vont souvent par paire. Citons : le départ / le retour ; la survenue du malheur / la réparation du malheur, l'interdiction / la transgression de l'interdiction… Les épisodes se déroulent sous forme de séquences qui forment des cycles () : le départ du héros, l'intervention du donateur, la réception de l'aide magique, le traversée vers l'autre royaume, le combat, la victoire, la fuite, le mariage, la transfiguration… Il peut y avoir plusieurs cycles dans un conte. Des contes ou des parties de contes peuvent se greffer les uns sur les autres par contamination.
Les contes merveilleux sont pénétrés d'optimisme : le bon droit et les qualités du héros y sont toujours finalement récompensées, et le conte se termine généralement par un mariage et un banquet.
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