thumb|upright=1.5|Robert Browning, daguerréotype par Josiah Johnson Hawes (1808-1901). La thématique de l'œuvre poétique de Robert Browning (1812-1889) concerne essentiellement les problèmes universels des rapports que l'homme entretient avec Dieu, l'art, la nature et l'amour.. En une époque de remise en cause des certitudes millénaires par les avancées de la science (géologie, darwinisme) et de la philosophie (scientisme, positivisme), on a souvent vu en Browning, à la fin du et au début du , un philosophe, voire un prophète.
En réalité, lui se considérait avant tout comme un poète, et la postérité lui a donné raison car il est aujourd'hui reconnu, avec Tennyson et Matthew Arnold, comme l'un des trois plus grands représentants anglais du genre à l'époque victorienneMichelle Kasdano, Poetry analysis: Comparing Robert Browning and Alfred, Lord Tennyson's Works, sur ..
Les mêmes thèmes sont repris de recueil en recueil, en particulier dans les plus importants (Dramatic Lyrics, Dramatic Romances and Lyrics, Men and Women, le chef-d'œuvre de sa maturité (« his middle life ») selon Margaret Drabble., Dramatis Personae et The Ring and the Book). Pour les traiter, le poète utilise la technique du monologue dramatique, adressé à un auditeur (l'allocutaire) silencieux mais non inerte.. La prise de parole de ce locuteur fait apparaître une situation, parvenue à un état de crise présente ou passée, et un ou plusieurs protagonistes, leurs conflits et la résolution, souvent dramatique ou tragique de ce conflit..
De plus, l'exploration des thèmes est confiée à des personnages qui s'expriment en leur nom propre. Ainsi, chacun d'eux devient un masque par le truchement duquel Browning explore une facette de la réalitéCharline R. Kvapil, How it Strikes a Contemporary, a Dramatric Monologue, West Virginia University Press, 1966, page 279.. Son but, a-t-il écrit, est de parvenir à la « vérité, fractionnée en ses teintes prismatiques » : ..
Qui parle dans cette œuvre ? thumb|left|T. S. Eliot en 1934, cliché de Lady Ottoline Morrell. Les thèmes abordés par Robert Browning sont non seulement multiples, mais traités selon différents points de vue, parfois peu compatibles entre eux. Cette diversité thématique n'est rendue possible que par la diversité de ceux qui l'exposent. Qui en effet parle dans ces œuvres ? Dès qu'il s'intéresse à une idée, une doctrine, un système, écrit Charles Perquin, « Browning crée une personne pour illustrer le problème »Charles Perquin, Robert Browning's Dramatic Monologues, Masks, Voices and the Art of Confession, Cercles, Université de Lyon II, pages 1-11, et du même auteur, Le monologue dramatique dans la poésie de Browning : genèse d'une écriture, 1833-1855, 480 p. Thèse nouveau régime sous la direction de Christian La Cassagnère (soutenue le 11 décembre 1999 [non publiée]).Robert F. Garratt, Browning's Dramatic Monologue: the Strategy of the Double Mask, Victorian Poetry, Vol. 11, No. 2, West Virginia University Press, 1973, pages 115-125. ; à cela, Yann Tholoniat ajoute : « la figure de l'auteur est reflétée par tous ces locuteurs, et elle se dissout en eux, se dissipe, se fond, perd de sa substance, s'étiole dans le même temps où les ramifications de sens s'étoilent ».
T. S. Eliot ne s'y est pas trompé quand il a écrit : « En fait, ce qu'on entend normalement dans le monologue dramatique, c'est la voix du poète, qui a mis l'habit et le maquillage de quelque personnage historique ou appartenant à la fiction »T. S. Eliot, The Three Voices of Poetry, On Poetry and Poets, New York, Noonday, 1961, pages 103-104.. En effet, les multiples personnages sont autant de masques derrière lesquels Browning explore différentes facettes d'un même cas.
Certains personnages reçoivent l'approbation de Browning, Fra Lippo Lippi, le moine-peintre amoureux de la vie, par exemple ; d'autres, comme Andrea del Sarto le technicien sans faille de la peinture, non, car il y a un censeur en lui. D'autres encore paraissent à première vue éloignés, tel l'évêque Bloughram de Bishop Bloughram's Apology, engoncé dans son confort intellectuel et doctrinal.. Dans How it Strikes a Contemporary, le protagoniste, le Corregidor, présente un profil ambigu : est-il un poète solitaire et étranger à la société, auquel cas son inspiration est d'ordre divin et sa poésie abstraite ? Ou un homme d'action, inspiré par les seuls hommes, auquel cas sa poésie est objective et concrète ? Deux masques ici, pour un même poème, que Browning essaie tour à tourCharline R. Kvapil, How it Strikes a Contemporary, a Dramatric Monologue, West Virginia University Press, 1966, .. Deux personnages pour un même masque, celui du locuteur, cette fois : Karshish et Lazarus dans An Epistle Containing the Strange Medical Experience of Karshish, the Arab Physician : le premier découvre, tel un journaliste scientifique, une terre et une foi, l'autre, jadis réveillé de la mort, reste taciturne et engourdi, comme un enfant (vers 117, allusion à Matthieu, XVIII, 3)Michael J. Berens, « Browning's Karshish: An Unwitting Gospeller », Studies in Browning and his Circle, spring-fall, XII, 1984, ., obéissant comme un mouton (vers 119), avec de brusques tensions impulsives que l'auteur de la lettre, interloqué, ne s'explique pasJames R. Bennett, Lazarus in Browning's Karshish, West Virginia University Press, 1965, page 189., « technique structurale de tension et de balance », selon M. K. Mishler dont l'ouvrage, par son seul titre (« Dieu contre Dieu »), résume de façon lapidaire le choc culturel et spirituel constituant l'apogée du poèmeM. K. Mishler, God versus God: The Tension in Karshish, English Language Notes, 1975, vol. 13, , pages 132-137..
La philosophie religieuse
En 1881, la fondation de la Robert Browning Society par Frederick Furnivall a lieu au corps défendant de Browning lui-même, lequel aurait déclaré à ce sujet, et en français : « Il me semble que ce genre de chose frise le ridicule. ». Le poète se sent toutefois obligé d'assister à quelques-unes des réunions de cette association au cours desquelles ses propres poèmes sont analysés par des tiers. Le plus souvent, il est question de leur interprétation d'un point de vue philosophique. Son attitude habituelle consiste alors à écouter avec patience en hochant la tête, à remercier l'orateur de lui avoir appris quelque chose sur son œuvre et à prendre congé sans autre commentaire.
Une attitude fluctuante
Les principaux poèmes concernés par le thème religieux sont, selon une liste établie par George P. LandowMonologues with a Religious Theme|The Victorian Web, Literature, History and Culture in the Age of Victoria, consulté le 12 février 2010. : Bishop Blougram's Apology ; The Bishop Orders His Tomb at St. Praxed's Church ; Cleon ; Caliban Upon Setebos Or, Natural Theology in the Island ; Johannes Agricola in MeditationStuart Peterfreund, Robert Browning's decoding of natural theology in Caliban upon Setebos, or Natural Theology in the Island, Victorian Poetry, Fall (automne), 2005. ; Christmas-Eve and Easter-Day ; An Epistle Containing the Strange Medical Experience of Karshish, the Arab Physician ; Rabbi Ben Ezra ; Saul.
À cela, Stefan Hawlin ajoute : A Toccata of Galuppi's ; The Statue and the Bust ; The Heretic's Tragedy ; Holy-Cross Day ;
ainsi que trois poèmes de Dramatis Personae : A Death in the Desert ; Apparent Failure ; The Epilogue..
Yann Tholoniat y inclut Abt Vogler, du même recueil..
À en croire Glenn Everett, les opinions de Browning en la matière ont fluctué (shifting religious views), hésitation typique de l'attitude victorienne face aux contestations auxquelles le Christianisme est alors soumisGlenn Everett, "You'll Not Let Me Speak": Engagement and Detachment in Browning's Monologues", University of Tennessee, Martin, .. Bien que sa poésie prouve à l'évidence qu'après avoir surmonté sa tentation, ressentie à l'adolescence et longtemps manifeste (voir Précocité et vagabondage culturel), qu'Everett appelle « shelleyenne », signifiant par cela que Browning avait ressenti une telle passion pour Shelley qu'il avait alors voulu l'imiter dans son mode vie et de pensée, il s'est éloigné de l'Athéisme, reste à savoir « si le scepticisme l'a jamais quitté ». Certes, Browning rend grâce à une forme d'amour « certainement proche de l'amour chrétien », et il connaissait si bien la Bible qu'il avait choisi pour titre à ses premiers recueils Bells and Pomegranates (« Clochettes et grenades »), « référence aux décorations ornant les robes des prêtres hébreux », ce qu'ignorait même Elizabeth Barrett, « pourtant érudite des Écritures » précise Everett ; mais, si nombre de ses poèmes se préoccupent de la foi et des aspirations religieuses de l'homme, les solutions avancées aux questions posées s'ajoutent les unes aux autres sans cohérence apparente ; et Everett rapporte l'anecdote selon laquelle, au soir de sa vie, Browning avait proféré un « tonitruant No! » alors qu'on lui demandait s'il se considérait comme chrétien.
thumb|Le cardinal John Henry Newman par Sir John Everett Millais.
À cela s'ajoute sa réaction après une rencontre avec un ami lui ayant lu un passage de lApologia Pro Vita Sua du cardinal Newman, le dissident anglican qui avait rejoint, par le mouvement d'Oxford, le catholicisme, ., dans lequel ce dernier affirme qu'il est aussi convaincu de l'existence de Dieu que de la sienne : « Je crois qu'il se donne le change, écrit-il ensuite à son amie Julia Wedgwood, et que personne de sensé n'a jamais été convaincu des deux avec une exactitude mathématique »Citation originale : Last night I was talking with a friend who read aloud a passage from Mr. Newman's Apology in which he says that "he is as convinced of the existence of God"--an individual, not an external force merely--"as of his own existence:" I believe he deceives himself and that no sane man has ever had, with mathematical exactness, equal conviction on those two points--though the approximation to equality may be in any degree short of that: and looking at the practical effects of belief, I should expect that it would be so: I can see nothing that comes from absolute contact, so to speak, between man and God, but everything in all variety from the greater or less distance between the two. When anyone tells me that he has such a conviction, I look at a beggar who holds the philosopher's stone according to his profession. Do you see the bearing of all this as I seem to see it? How, remaining beggars--or poor, at least--we may at once look for the love of those to whom we give our mite, though we throw it into the darkness where they only may be: fortunately the experiment on our faith is never a very long one.Robert Browning, Lettre à Julia Wedgwood, 27 juin 1864..
L'« annexion » de l'œuvre Le « maître en religion »