, née le à Tokyo et décédée à une date inconnue après 1971, est une geisha et prostituée japonaise, qui a défrayé la chronique en 1936 pour avoir tué son amant par asphyxie érotique avant de lui trancher les organes génitaux et de les garder avec elle dans son kimono pendant presque trois jours. L'affaire fit sensation dans le Japon du milieu des années 1930 et reste l'un des meurtres les plus célèbres du pays.
Son histoire inspire de nombreuses œuvres artistiques, philosophiques, littéraires et cinématographiques, dont la plus fameuse en Occident demeure le film L'Empire des sens de Nagisa Ōshima en 1976. Ce dernier provoque un grand scandale lors de sa sortie en raison de scènes à caractère pornographique mais il est néanmoins présenté cette année-là au Festival de Cannes et connaît un succès international.
Résumé de sa vie Élevée dans une famille nombreuse avec de nombreux problèmes chez ses frères et sœurs, Abe est violée à l'âge de 14 ans par un ami étudiant. Rebelle et incontrôlable, ses parents la vendent à une maison de geisha de Yokohama (comme il est courant à l'époque) à 17 ans. Elle ne parvient pas à s'élever dans ce monde et reste une geisha de bas rang. À force d'avoir des relations sexuelles avec les clients, elle contracte la syphilis et décide alors de devenir prostituée, ce qui est bien mieux rémunéré. Elle travaille dans les bordels d'Osaka pendant une certaine période mais acquiert une réputation de fauteuse de troubles et de voleuse. En 1933, après la mort de sa mère, elle commence à exercer illégalement à Tokyo et devient la maîtresse d'un homme aisé. Comme il refuse de quitter sa femme pour l'épouser, ni ne lui permet de prendre d'autre amant que lui, elle le quitte. Pendant une courte période, à Nagoya où elle est femme de chambre dans un restaurant, elle devient la maîtresse d'un nouvel homme aisé qui a des ambitions politiques.
Sur ses conseils, elle retourne à Tokyo et décide de travailler dans le secteur de la restauration pour, à terme, ouvrir son propre établissement. Devenue apprentie dans un restaurant, elle séduit le patron marié, , et commence avec lui une histoire d'amour passionnée. Ils se retrouvent clandestinement dans des maisons de thé où ils restent au lit pendant des jours. Entre deux retrouvailles, l'idée qu'il la quitte pour rejoindre son épouse lui devient de plus en plus insupportable. Au cours d'une nouvelle escapade sexuelle, ils commencent à pratiquer l'étranglement pendant l'acte pour accroître leur plaisir. Ishida lui demande alors de l'étrangler pendant son sommeil, sans doute pour plaisanter. Le , vers 2 heures du matin, Abe l'étrangle à mort et déclarera plus tard avoir ressenti un sentiment de soulagement une fois l'acte accompli. Elle reste allongée auprès de son corps pendant plusieurs heures avant de lui trancher le pénis et les testicules avec un couteau de cuisine et de les envelopper dans des pages de magazine. Le lendemain, le corps de l'homme émasculé est découvert.
vignette|gauche|Arrestation de Sada Abe le 20 mai 1936. Alors que la police recherche intensément Abe, la nouvelle de l'incident dans la presse provoque une frénésie nationale surnommée la « panique Abe Sada » et le public se passionne pour l'affaire. Après le meurtre, Sada Abe vagabonde quelques jours et prévoit de se suicider. Elle est finalement arrêtée dans une auberge où elle dira s'être adonnée à des actes de nature nécrophile avec les organes génitaux d'Ishida. À l'issue d'un procès très médiatisé et très suivi par le public (le dossier de police de son interrogatoire et de ses aveux devient un best-seller national en 1936), elle est jugée coupable de meurtre et de mutilation de cadavre et condamnée à six ans de prison.
Après sa libération en 1941, sa « célébrité » involontaire l'empêche de mener une vie normale. Son histoire fait l'objet de nombreuses analyses philosophiques, psychanalytiques, journalistiques et sociales. Elle est tantôt décrite comme une « perverse sexuelle », tantôt comme une , voire comme une « figure tendre et chaleureuse du salut pour les générations futures ». Elle décide alors de capitaliser sur son image, publie son autobiographie intitulée Mémoires d'Abe Sada, et joue dans une production scénique itinérante inspirée de sa vie. À partir de 1952, elle mène une vie très discrète et travaille dans un bar. Elle est absente de la vie publique, hormis une apparition dans un documentaire en 1969, et la fin de sa vie est incertaine. On ignore même la date exacte de sa mort située après 1971.
Biographie Famille Sada Abe est la septième enfant d'une fratrie de huit de Shigeyoshi et Katsu Abe, un couple de la classe moyenne supérieure, fabricants de tatamis du quartier de Kanda à Tokyo. Seuls quatre des enfants Abe survivent jusqu'à l'âge adulte, et parmi ceux-ci, Sada est la plus jeune.. Le père de Sada, originaire de la préfecture de Chiba, a été adopté par la famille Abe pour aider à l'entreprise, dont il a finalement hérité. Âgé de 52 ans au moment de la naissance de Sada, Abe Shigeyoshi est décrit par la police comme un « homme honnête et droit » qui n'a ni vices apparents ni démêlés avec la justice, bien que certaines connaissances l'aient rapporté comme quelque peu égocentrique, avec un goût pour l'extravagance. De même, la mère de Sada n'a aucun problème judiciaire ou moral connu.
Le frère de Sada, Shintarō, est connu comme étant un coureur de jupons et, après son mariage, s'enfuit avec l'argent de ses parents. Sa sœur Teruko est également connue pour avoir eu plusieurs amants. Le père de Sada l'envoie travailler dans un bordel, ce qui n'était pas rare à l'époque au Japon pour punir la promiscuité sexuelle féminine, bien qu'il l'ait rapidement rachetée. Le passé de Teruko n'est pas considéré comme un obstacle au mariage pour ceux de la classe des Abe à l'époque, et elle s'est rapidement mariée.
Jeunesse Abe est née en 1905. Sa mère l'adore, elle qui est son plus jeune enfant survivant, et lui permet de faire tout ce qu'elle souhaite. Elle l'encourage à prendre des cours de chant et à jouer du shamisen, deux activités qui, à l'époque, sont plus associées aux geishas, une profession parfois de classe inférieure, et aux prostituées qu'à une activité artistique classique. Les geishas sont considérées comme des personnalités glamours à l'époque, et Abe elle-même entretient cette image en faisant l'école buissonnière pour aller à ses cours de musique et en arborant un élégant maquillage.
Alors que les problèmes familiaux concernant ses frères et sœurs, sa sœur Teruko et son frère Shintarō, deviennent plus pressants, Abe sort souvent seule de la maison. Elle rencontre rapidement un groupe d'adolescents tout aussi indépendants. À l'âge de 14 ans, lors d'une sortie avec ce groupe, elle est violée par une de ses connaissances, un étudiant de l'université KeiōAbe Sada, citée dans Deuxième interrogatoire d'Abe Sada à Chapitre Notes de l'interrogatoire d'Abe Sada par la police: « Pendant que nous jouions au deuxième étage, il s'est introduit de force en moi ».Abe Sada, citée dans , Chapitre 5. « Viol d'une connaissance », « ...au cours de l'été de ma quinzième année parce que j'ai été violée par un étudiant chez un ami. ». Ses parents la défendent d'abord et la soutiennent, mais elle devient une adolescente difficile. Comme elle est de plus en plus incontrôlable, ses parents la vendent à une maison de geisha de Yokohama en 1922, espérant lui trouver une place dans la société. Toku Abe, la sœur aînée de Sada, témoignera qu'elle souhaitait devenir geisha. Sada elle-même, cependant, affirmera que son père avait fait d'elle une geisha pour la punir pour sa promiscuité sexuelle.
La rencontre d'Abe avec le monde des geishas s'avère frustrante et décevante. Pour devenir une geisha de haut rang, cela nécessite un apprentissage dès l'enfance, avec des années passées à se former et à étudier les arts et la musique. Abe ne progresse jamais au-delà du rang inférieur et l'une de ses principales tâches est d'avoir des relations sexuelles avec les clients. Elle travaille pendant cinq ans à ce titre et finit par attraper la syphilis. Puisque cela signifie qu'elle serait tenue de subir des examens physiques réguliers, tout comme pour une prostituée légalement autorisée, Abe choisit alors cette profession mieux rémunérée.
Début des années 1930 vignette|L'auberge où Abe est arrêtée. Abe commence à travailler comme prostituée dans le célèbre quartier de maisons closes de Tobita à Osaka, mais acquiert rapidement une réputation de fauteuse de troubles. Elle dérobe de l'argent à des clients et tente de quitter l'établissement à plusieurs reprises, mais est rapidement retrouvée par sa communauté. Après deux ans, Abe réussit finalement à échapper au système de prostitution sous licence et commence à travailler comme serveuse. Cependant, insatisfaite du salaire, elle redevient vite prostituée, bien que désormais sans licence, et commence à travailler dans les bordels illégaux d'Osaka en 1932. La mère d'Abe meurt en et Abe se rend à Tokyo pour rendre visite à son père, et voir la tombe de sa mère. Elle entre sur le marché de la prostitution à Tokyo et devient une maîtresse pour la première fois. Lorsque son père tombe gravement malade en , Abe le soigne pendant dix jours jusqu'à sa mort.
En , Abe est arrêtée lors d'une descente de police dans le bordel illégal dans lequel elle travaille à l'époque. Kinnosuke Kasahara, un proche ami du propriétaire du bordel, organise sa libération. Kasahara est attiré par elle, constatant qu'elle n'a pas de dettes, et avec son accord, en fait sa maîtresse. Il l'installe dans une maison le et lui donne également un revenu. Dans son interrogatoire à la police, il se souvient : « Elle était vraiment forte, très puissante. Même si je suis plutôt blasé, elle arrivait à m'étonner. Elle n'était jamais satisfaite à moins que nous ne le fassions deux, trois ou quatre fois par nuit. Pour elle, c'était insupportable sauf si j'avais ma main sur ses parties intimes toute la nuit. [...] Au début, c'était super, mais après quelques semaines, je me suis un peu épuiséDéposition de Kasahara Kinnosuke dans ». Quand Abe suggère à Kasahara de quitter sa femme pour l'épouser, il refuse. Elle demande ensuite à Kasahara de lui permettre de prendre un autre amant, ce qu'il refuse également. Par la suite, leur relation prend fin et pour lui échapper, Abe part pour Nagoya. Kasahara termine son témoignage par une remarque énervée au sujet d'Abe : « C'est une salope et une putain. Et comme ce qu'elle a fait le montre clairement, c'est une femme que les hommes devraient craindre ». De même, Abe se souviendra de Kasahara en des termes peu flatteurs, en disant : « Il ne m'aimait pas et me traitait comme un animal. C'était le genre de racaille qui me suppliait alors quand je disais que nous devrions rompre ».
À Nagoya en 1935, ayant à nouveau l'intention de quitter l'industrie de la prostitution, Abe commence à travailler comme femme de chambre dans un restaurant. Elle développe rapidement une relation amoureuse avec un client, Gorō Ōmiya, un professeur et banquier qui aspire à devenir membre de la Diète du Japon. Sachant que le restaurant ne tolérerait pas qu'une femme de chambre ait des relations sexuelles avec des clients et s'ennuyant à Nagoya, elle retourne à Tokyo en juin. Ōmiya la retrouve sur place et, constatant qu'elle a contracté la syphilis, lui paie un séjour dans une station thermale de Kusatsu de novembre à . En janvier, Ōmiya lui suggère de devenir financièrement indépendante en ouvrant un petit restaurant et lui recommande de commencer à travailler comme apprentie dans la restauration.
Rencontre avec Kichizō Ishida vignette|Sada Abe entourée par des agents de police le .