Le Carmel d'Auschwitz est une affaire qui, dans les années 1980-1990, provoque une crise grave dans les relations entre les Juifs et l'Église catholique. En 1984, huit carmélites s'installent dans un bâtiment situé à l'intérieur du camp d'extermination d'Auschwitz-Birkenau, classé en 1979 au patrimoine mondial de l'UNESCO et considéré comme le symbole des massacres commis par les nazis et plus particulièrement de la Shoah. Elles seront ensuite quatorze carmélites. Mises devant ce « fait accompli », plusieurs personnalités juives mais aussi catholiques s'élèvent contre cette « christianisation de la mémoire » de la Shoah. Après plusieurs années de discussions, les religieuses ajoutent une grande croix dans la cour du bâtiment en 1988., à proximité du Block 11, qui était « la prison dans la prison », lieu de sévices et de tortures.
L'affaire du carmel d'Auschwitz dure près de dix ans, avant que les carmélites quittent les lieux en 1993, peu de temps avant le cinquantenaire de l'insurrection du ghetto de Varsovie, alors que la haute croix demeure encore en place.
Les origines de la crise En 1985, une collecte de fonds lancée par l'association Aide à l'Église en détresse révèle que des carmélites se sont installées l'année précédente dans les anciens locaux du théâtre d'Auschwitz où plus d'un million de Juifs, hommes, femmes et enfants ont été assassinés au cours de la Shoah au cours de laquelle près de six millions de Juifs furent assassinés durant la Seconde Guerre mondiale, dans le cadre de la « Solution finale de la question juive » mais également un nombre incertain de Tsiganes à travers la tragédie du porajmos...
Le cardinal Albert Decourtray, primat des Gaules et personnalité connue du dialogue interreligieux avec les Juifs., exprime son incrédulité en espérant qu'il ne s'agit que d'une « rumeur » infondée. Au même moment, par la voix de l'Alliance israélite universelle (AIU), les premières protestations s'élèvent contre la fondation de ce carmel dans l'enceinte d'Auschwitz : , dit le président de l'AIU. Plus tard, Simone Veil déclare à son tour :
Deux conceptions s'opposent ici, comme le souligne la professeure à l'université catholique de Paris, sœur Dominique de La Maisonneuve, nds. D'une part, pour la tradition juive, un lieu de mort comme Auschwitz est un lieu où Dieu a été nié. Par respect pour les morts, il convient donc de le laisser dans son état de désolation, « sans trace de vie » et sans prière.. D'autre part, dans une optique chrétienne, la croix du Christ est victorieuse de la souffrance et de la mort, ce qui .
La population locale, quant à elle, suit une autre logique. Sous influence soviétique depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, elle voit Auschwitz comme un ancien camp de déportés essentiellement polonais, pour les victimes de la Shoah, écrit le père Jean Dujardin.. Sous-informés ou désinformés par leur gouvernement, les Polonais ignorent encore à cette époque que les morts d'Auschwitz étaient majoritairement des Juifs : l'imagerie créée par le Parti ouvrier unifié polonais (PC) a effacé la mémoire juive d’Auschwitz pour laisser place à la mémoire nationale d’Oświęcim.
Dans le même temps, le gouvernement organise de nombreuses visites scolaires en ce lieu pour y glorifier l'intervention libératrice de l'Armée rouge et s'efforcer ainsi d', propagande qui incite l'Église catholique polonaise à défendre sa foi avec d'autant plus d'âpreté. Aussi, la population et l'Église de Pologne, l'une et l'autre en lutte ouverte contre le régime communiste, perçoivent-elles l'installation du couvent comme une victoire à la fois politique et religieuse.
Pour sa part, le pape se montre favorable au maintien du carmel. Les représentants de la communauté juive, soutenus par plusieurs personnalités catholiques, souhaitent que le couvent soit déplacé hors de l'enceinte du camp. Toutefois, en 1986, le cardinal Józef Glemp, primat de Pologne, dont dépend Auschwitz, oppose une fin de non-recevoir à cette demande.
L'affrontement
Les carmélites Deux conférences ont lieu à Genève, au château de Pregny, en puis en , réunissant des personnalités juives et catholiques, dont les cardinaux Franciszek Macharski (archevêque de Cracovie), les cardinaux Jean-Marie Lustiger (archevêque de Paris) et Albert Decourtray (archevêque de Lyon), René-Samuel Sirat (grand-rabbin de France) et la présidente de l'Union des communautés juives italiennes (UCEI), Tullia Zevi. Dans une déclaration commune intitulée Zakhor, souviens-toi !, ces participants rappellent qu'Auschwitz-Birkenau est le lieu symbolique de la Solution finale. Ils suggèrent que les religieuses emménagent dans un centre d'information et de prière qui sera construit à l'extérieur du camp.
Toutefois, les carmélites refusent de quitter les lieux. En 1988, elles érigent dans la cour une croix monumentale de de haut. Cette croix datait de la première visite de en Pologne (1979), au cours de laquelle près d'un quart de la population s'était rassemblée autour de « son » pape pour assister à la célébration d'une messe pour quelque 500 000 personnes sur le terrain du camp d'extermination d'Auschwitz II (Birkenau), pour commémorer l'endroit où 151 prisonniers (dont 80 Polonais) ont été abattus par l'officier SS Gerhard Palitzsch, le 11 novembre 1941..
En outre, les religieuses sous-louent le terrain, qui appartient à la municipalité d’Oświęcim, à une association qui engage diverses procédures afin de maintenir la croix en place.
La controverse s'envenime durant l'année 1989. En mai, de l'Organisation internationale des femmes sionistes (WISO) manifestent devant le carmel pour exiger sa fermeture. En juillet, une huitaine de Juifs américains menés par le rabbin libéral de New York, tous vêtus d'uniformes de camp de concentration, investissent la clôture du carmel et harcèlent les religieuses qui y ont élu domicile ; ils sont chassés par des ouvriers polonais, aidés par des habitants de la ville. En août, le clergé polonais annonce que le nouveau couvent qui doit accueillir les religieuses, en bordure du camp, ne sera terminé que dans huit ans. Des représentants du Conseil des Juifs et du Congrès juif mondial rappellent que la plupart des Juifs ont été tués à Auschwitz et exigent que les symboles religieux soient tenus à l'écart du site. Le représentant de l'organisation juive B'nai Brith Canada qualifie l'érection de la croix d'« une lacune évidente dans la compréhension »Carter chided for Auschwitz convent stand, Toronto, Ont., Sept. 13, 1989. Avec le soutien du cardinal Decourtray et de l’ensemble des organisations juives, Théo Klein, président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), en appelle alors au pape. Le cardinal polonais Józef Glemp demande la renégociation des accords de Genève sur le carmel. Le lendemain, les cardinaux Decourtray, Lustiger et Godfried Danneels signent un communiqué déclarant que .
Si les accords de Genève se heurtent à l'incompréhension du clergé polonais, qui y voit une simple déclaration de principe, leur mise en œuvre révèle les failles du dialogue entre Juifs et chrétiens : dans la communauté juive, le doute est loin d'être levé quant à l'évolution de l'Église depuis , pendant que chez les catholiques, on ne saisit pas toujours en quoi la présence des carmélites peut nuire au dialogue.
Il faudra attendre l'année 1993, soit au bout de dix ans, pour que les religieuses acceptent enfin de déménager dans un endroit à quelques centaines de mètres du site..
Les croix En mars 1998, le plénipotentiaire du gouvernement pour les relations avec la diaspora juive, Krzysztof Śliwiński, déclare que la croix chrétienne serait retirée, sa présence étant jugée irrespectueuse envers l'héritage juif d'Auschwitz. À la fin du mois, de nombreuses personnalités, tant gouvernementales que non gouvernementales, parmi lesquelles le chef de cabinet du Premier ministre de l'époque, Wiesław Walendziak , 130 députés de la Diète (Sejm), 16 sénateurs, l'ancien président Lech Wałęsa, le cardinal Glemp et l'archevêque de Gdańsk, Tadeusz Rakoczy, s'opposent publiquement à ce retrait. Kazimierz Świtoń, chef des Défenseurs de la Croix du pape, et Mieczysław Janosz, chef de l'Association des victimes de guerre, qui loue le terrain sur lequel se dresse la croix, distribuent des tracts s'opposant à son retrait. En août 1998, cependant, des Polonais ajoutent entre croix sur les lieux, malgré l'opposition des évêques du pays, qui suscitent une vive polémique au sein des communautés catholique polonaise et juive internationale... Les efforts du gouvernement pour résoudre la situation à l'automne 1998 par voie judiciaire, en révoquant le bail du terrain détenu par l'Association des victimes de guerre, n'aboutissent guère. Fin 1998, des manœuvres juridiques complexes se succèdent et deux affaires distinctes sont portées devant le tribunal local : la tentative du gouvernement de rompre le bail et celle des locataires de faire déclarer illégale l'action du gouvernement.
En mai 1999, le Parlement adopte une loi, proposée par le gouvernement, visant à protéger les sites des anciens camps de concentration du pays. Le gouvernement consulte des organisations juives internationales lors de l'élaboration de cette loi, qui lui confère les pouvoirs nécessaires pour régler la question des « nouvelles croix ». Świtoń, chef des Défenseurs de la Croix du pape, annonce alors qu'il a placé des explosifs sous le site où se dressent les croix et menace de les faire exploser si le gouvernement tente de le déloger ou de retirer les croix. La police l'arrête rapidement pour possession d'explosifs et menaces publiques.
Après son arrestation, les autorités locales transfèrent les croix dans un monastère franciscain voisin (le centre Saint-Maximilien de Harmęże), sous la supervision de l'évêque local, et bouclent le site afin d'empêcher l'érection de nouvelles croix...
Si les « petites » croix sont retirées en 1999, la grande croix de de haut reste toujours en place. Lors de la cérémonie commémorative, un petit autel est dressé près de la clôture, avec un portrait du pape Jean-Paul II, quelques bougies consumées et un drapeau polonais..
Dans la fiction En 2013, cette affaire est au coeur du téléfilm Le Métis de Dieu, qui retrace l'engagement du cardinal Lustiger et ses discussions avec le pape Jean-Paul II qui a besoin du soutien de l'Église de Pologne dans son combat contre le communisme..
Notes et références
Bibliographie
Monographies : . . . . .
Articles et chapitres : . . . . .
Voir aussi Articles connexes Banalisation de la Shoah Le Métis de Dieu
Liens externes
Récit des événements
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